Thelma
Essuie-glaces
À la fin du dernier cours de la journée, Thelma remballe lentement ses affaires. L’idée d’aller retrouver Faroy l’intimide. Elle n’est pas coutumière des tête-à-tête avec les profs, encore moins dans un tel contexte.
Dans le couloir, Justin l’interpelle :
— Tu aurais deux minutes ?
— Je t’attends à la grille, crie Violette en s’éloignant.
Thelma fait signe à Justin de marcher avec elle vers la sortie. Elle n’est pas concentrée sur ce qu’il bredouille, sa voix semble provenir de très loin, mais le bruit de fond constitue une distraction réconfortante, familière, et l’appréhension de Thelma diminue peu à peu. Un moment s’écoule avant qu’elle saisisse que Justin lui présente ses excuses pour son plaquage malheureux. Il a mal dosé, il est désolé. Il a l’air de tenir si fort à la version dans laquelle sa force herculéenne a mis Thelma K.-O. qu’elle abdique, c’est clair que c’était musclé, hein, mais elle se sent parfaitement bien, pas de souci, par contre elle doit filer, on l’attend. À demain alors, enfin à lundi, j’espère que tu seras rétablie. Thelma réussit à ne pas lever les yeux au ciel.
Devant la grille du lycée, elle s’apprête à bifurquer vers les installations sportives quand Violette l’arrête d’un geste vif.
— Ta mère est là et autant que tu le saches tout de suite, elle fait la gueule.
Thelma suit le mouvement de tête lugubre en direction d’un imperméable beige.
Violette l’accompagne à l’échafaud. Cécilia, sourire contraint, prend des nouvelles de la famille Pichon, pendant que Thelma cherche à évaluer le degré d’énervement avec lequel il faudra composer. Violette relance tant qu’elle peut puis finit, non sans un regard compatissant pour son amie, par prendre congé.
— Tu m’expliques ce qui s’est passé ? demande sèchement Cécilia avant que Thelma ait repris sa respiration.
— Mais rien ! Je suis tombée au rugby, et je me suis relevée trop vite.
— J’ai appelé Meunier, du coup. Tu as encore perdu du poids.
— Mais non ! Enfin, si, à un moment, mais je suis remontée.
— Tu es remontée depuis mercredi soir ? En trente-six heures ?
Cécilia secoue la tête.
— Comment tu veux qu’on discute avec toi si tu nous prends en permanence pour des imbéciles ? Ouvre ta portière, on rentre.
Thelma jette un regard circulaire autour d’elle. L’intermède Violette a permis aux abords du lycée de se vider et, avec un peu de chance, aucun de ses camarades n’aura été témoin de la scène. Elle s’installe à la place du passager et boucle sa ceinture. Faroy l’attend-il, en ce moment même ? Est-ce qu’il va lui en vouloir ? Plus vraisemblablement, il a déjà oublié qu’elle devait passer. Cécilia ne lui adresse plus la parole du trajet.
Ce n’est qu’une fois garée devant le portail qu’elle explose, les mains cramponnées au volant.
— Si tu n’avales pas une banane et un bol de céréales devant moi vendredi prochain, je te fais dispenser de sport jusqu’à la fin de l’année.
Un mouvement incontrôlé de son bras gauche déclenche l’essuie-glace arrière. Comme toujours, elle galère à l’arrêter. Thelma la laisse s’exciter sur les commandes. Elle voudrait sortir, mais n’ose pas bouger.
— Du rugby, merde !
Cécilia a l’air de s’adresser à un témoin bien renseigné, à qui il serait superflu de fournir davantage d’explications. Thelma se tasse dans son siège. Les dix minutes de voiture ont exacerbé la tension au fond de son ventre. Elle ne résistera plus longtemps aux larmes, elle voudrait être seule pour ne pas s’effondrer devant sa mère.
Après avoir appuyé frénétiquement sur tous les boutons, Cécilia parvient enfin à arrêter l’essuie-glace.
— Ce n’est quand même pas compliqué à comprendre : tu n’as aucune réserve, rien à brûler. Ton corps a besoin d’énergie pour fonctionner normalement.
Thelma aimerait hurler qu’elle se tape quasiment un kilo en trop, ce que personne, parmi l’armée de matons occupés à traquer ses moindres faits et gestes, n’est fichu de remarquer, et que de toute façon elle n’est jamais aussi performante que le ventre vide, mais ça les dépasse, cette autonomie par rapport à la bouffe, ils n’arrivent pas à intégrer, ils sont si faibles, tous, si dépendants. À la première sensation de faim ils paniquent, il faut qu’ils se comblent et se remplissent, au lieu de l’attendre, de l’accueillir, pour l’entretenir et la sublimer. Le manque n’est pas là où ils croient : elle ne manque pas de carburant, c’est le manque lui-même qui constitue le carburant. Les aliments lui sont des sédatifs poisseux, des poisons hallucinogènes à diffusion lente qui endorment son corps et lancent son cerveau dans une course éperdue. Elle ne tolère pas l’état de somnolence digestive, cet engourdissement, cet affaissement général dont elle ne s’extrait que grâce aux interventions autoritaires de l’Entraîneur, obligé de recourir à des antidotes extrêmes – des privations plus sévères, des exercices renforcés. Ils ne la comprennent pas, il faudrait qu’elle se mette à leur portée. Parler déco à sa mère ? Thelma préfère un studio sobre et lumineux à un cottage anglais enfumé et surchargé de bibelots. Quoiqu’au vu du martyre que Cécilia inflige à leur pauvre jardin, même cette analogie risque de lui échapper. Ou alors elle la prendrait personnellement, et on ne s’en sortira pas.
En tous cas, il faudrait expliquer que si on s’acharne à la gaver, sa motivation ne pourra pas suivre, qu’elle a besoin de temps, qu’ils doivent lui faire confiance, qu’elle va s’en tirer, qu’elle ne demande que ça, à condition qu’on arrête de la brusquer.
— Et va te débarbouiller, tu as des traces noires jusqu’au menton. Depuis quand tu te maquilles ?
La dernière phrase contient moins d’acrimonie, peut-être même une pointe d’intérêt.
Au dîner, curieusement, la tension est surtout palpable entre les parents. Cécilia s’irrite de ce que l’école la contacte systématiquement en premier alors qu’elle signale, à chaque rentrée scolaire, que l’emploi du temps de son mari lui laisse davantage de flexibilité, mais autant pisser dans un violon. Billie hoquette de rire. Thelma regarde sa mère sectionner une gigantesque tranche de beurre – elle le fait exprès, ce n’est pas possible autrement – et déposer tranquillement son quart de plaquette au centre de la casserole de haricots verts. Le gras fond, se répand, macule tout. Thelma n’ose pas protester. Cécilia maugrée que ce n’est pas normal que la décision d’aller récupérer sa fille lui incombe d’office au milieu d’une journée de forte fréquentation à la boutique, tandis que son mari ne daigne pas répondre à ses dix appels en absence.
— Finalement, tu n’y es pas allée et tu as bien fait, dit calmement le père de Thelma. Elle a pu finir ses cours. C’était la bonne décision.
Cécilia grommelle que la question n’est pas de savoir si c’était ou non la bonne décision, et encore heureux qu’il ne remette pas en cause celles qu’il lui impose de prendre seule. Thierry se lève pour sortir le camembert du réfrigérateur.
Vers vingt-trois heures, il toque à la chambre de Thelma. Elle glisse son téléphone sous sa couette. Thierry Gardel aborde les sujets délicats en deuxième partie de soirée : on s’engueule moins en chuchotant.
Il s’assied sur le bord du lit.
— Ça remonte à quand, la dernière séance avec ton psy ?
— Deux semaines. J’ai rendez-vous demain matin. Pourquoi ?
— Pour rien, pour savoir.
— C’est toujours toutes les deux semaines, tu ne savais pas ça ?
— Si si. Parfait. Bon. Juste un truc : tu peux faire un effort pour les petits déjeuners ? Au moins le vendredi ? Ou alors, je ne sais pas, tu emportes une barre énergétique avec toi.
— Oui, O.K., je prendrai une barre.
Son père se ravise :
— Ce serait mieux que tu petit-déjeunes avec nous. Comme a dit ta mère. Quelque chose qui tient au ventre.
Thelma se raidit sous sa couette. Ils ne se satisfont jamais de ses concessions. Il suffit qu’elle fasse un pas dans leur direction pour qu’immédiatement ils exigent davantage. C’est le genre de reculade qui crée deux camps : Thelma et l’Entraîneur contre le reste du monde. Probable qu’elle ne l’aurait pas mangée, leur barre de céréales grossissante, mais ça n’est pas le sujet ; elle a besoin qu’on la croie quand elle assure qu’elle l’aurait fait.
— Ta mère s’inquiète, tu sais. Ce n’est pas simple. Pense à elle.
Ils jugent nécessaire d’en remettre une couche sur la culpabilité : grandiose. Thelma rabat la couette au-dessus de son menton.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit castor.
Pour s’endormir, Thelma convoque une immense salle aux murs blancs remplie d’aliments dont elle a oublié le goût. Des plats sucrés, surtout. Des préparations qu’elle ne mange plus qu’en rêve. De la mousse au chocolat avec les tablettes Milka pépites de caramel, des crêpes garnies de Nutella en couche aussi épaisse que dans les publicités, des saladiers de crème chantilly, des parts de forêt noire surmontées de cerises confites et de copeaux de chocolat, des verres de jus de grenade et des brochettes d’oursons guimauve. Il y aurait une justification scientifique radicale, quelque chose d’assez définitif, comme une hibernation de plusieurs mois, un voyage spatial, une expérience physiologique jamais tentée, on saurait de manière certaine que toutes les calories ingérées disparaîtraient sans effort et sans sensation de faim. Thelma s’empiffrerait sans arrière-pensée, elle profiterait de cette nourriture offerte, sans conséquences sur son corps ni sur son esprit.
Recroquevillée en chien de fusil dans son lit, les yeux clos, Thelma virevolte au milieu de la farandole de desserts. Elle n’avait pas eu recours à ce fantasme alimentaire depuis plusieurs jours. Depuis le début du délire sur les mecs en général, et sur Faroy en particulier. C’est un petit plaisir régressif, un doudou qui ne console pas complètement. Elle tire le gros du réconfort de l’idée de ne rien avaler en vrai.
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