Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 40 sur 46

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Thelma

La nuit la plus courte

 

Albane ressemble à Jennifer Lawrence, en un peu plus moche quand même. Avec ses cheveux épais qui lui descendent au milieu du dos, elle ferait une bonne tête à coiffer en la sciant aux épaules. En tous cas, elle est très propre : elle est restée sous la douche au moins une heure, comme si elle attendait l’hôtel pour se nettoyer la crasse des ongles.

Billie se vautre sur les coussins du lit. À la télé, des filles en bikinis à paillettes débitent une quantité incroyable de gros mots à la minute avec un accent rigolo. Sur la chaîne suivante, un homme et une femme emboîtés l’un dans l’autre grognent comme deux sangliers.

— Putain, mais c’est pas vrai !

— Ils font un bébé ?

— Allez c’est bon, là, éteins.

— J’ai pas sommeil. Je dois attendre mon prochain cycle.

— Éteins, on va attendre ton cycle dans le noir.

— D’accord, mais on discute, sinon j’ai peur.

— … si tu veux.

— Bon, on discute de quoi ?

— Mais j’en sais rien ! Tu n’as qu’à me parler de ton école.

— Tu veux savoir si j’ai une maîtresse ?

— T’as forcément une maîtresse, non ?

— Tu crois que c’est obligé d’avoir une maîtresse ?

— Hein ?

— En grande section, j’avais un maître. Mais bon, cette année, c’est vrai que c’est une maîtresse.

— Bon… Et elle est gentille ?

— Elle est ultra méchante. Je passe plein de récrés sur le banc des punis. Mais ça va, les parents ne me grondent pas.

— Ah non ?

— C’est à cause de ma sœur. Tu la connais, ma sœur ?

Dans le noir, Billie entend un bruit un peu dégoûtant, ça ressemble à une aspiration de salive entre des dents.

— Je sais qu’elle s’appelle Thelma.

— Oui, avec un H. Et elle a une maladie mentale. C’est comme la folie, en moins grave, on guérit en général. C’est pour ça que les parents ne me grondent jamais, au cas où. Là, par exemple, elle a disparu et ils doivent la retrouver.

— Toi, tu ne t’inquiètes pas ?

— Si.

— Heu, oui, c’est normal. Mais je suis sûre que ça va aller.

En vrai, Billie s’inquiète surtout pour les parents. Thelma est solide comme du fil barbelé, elle est coriace. Coriace, Billie adore ce mot. Elle imagine un bec de toucan. Incassable et pointu, comme Thelma. Les autres, en comparaison, paraissent toujours un peu trop mous et tendres. Mais tout ça est compliqué à expliquer, et Albane n’a pas la tête à comprendre.

— Ils sont divorcés, tes parents ?

— Hein ? Heu, oui, ils ont divorcé quand j’étais bébé. Je ne les ai pas connus ensemble.

— Mais ils t’ont faite.

— Tu ne veux pas dormir un peu, là ? Il est bientôt trois heures.

— Trois heures du matin ? C’est mon record.

— Dis donc.

— Je veux bien dormir, mais on se lève à cinq heures. Pour que ce soit ma nuit la plus courte par les deux bouts.

— Cinq heures, O.K.

— Tu mets un réveil, hein ?

Albane soupire.

— Autre chose ?

— Heu, oui. Tu peux attendre que je dorme, avant de t’endormir ? J’aime pas être la dernière réveillée, ça me fait peur. S’il te plaît, Albane ?

Maman n’a pas dit d’être sage et polie, mais on n’est pas chez les sauvages ici.

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