Thelma
Marimba
À cinq heures du matin, la sonnerie de son iPhone propulse Albane dans une réalité parallèle où elle est allongée, encore vêtue du short en jean brodé et du chemisier échancré de la veille, dans l’une des chambres où Thierry et elle ont leurs habitudes. Une gamine de six ans gît, bras en croix, en travers du lit, dans un pyjama de soie rose. Elle émet de temps à autre des ronflements pétaradants qui contrastent avec son allure de Princesse Sarah. Ni les notes entêtantes de Marimba ni la clarté de la lampe de chevet ne troublent le sommeil de l’enfant.
Thierry n’est pas revenu chercher sa fille.
Sur le portable d’Albane, aucun nouveau message.
C’est quand même incroyable ! Lui fourguer sa mioche en pleine nuit, sans consignes !
Est-ce qu’elle est supposée la raccompagner au domicile familial ? Billie doit connaître son adresse, ça rendrait sans doute service. Bien le moment de penser à rendre service. Elle devrait appeler les flics pour qu’ils viennent récupérer la gosse, oui ! Elle n’est pas monitrice de colo, non plus !
La gamine, en réalité, l’apitoie un peu.
— Billie ! Allez, Billie, réveille-toi, je te ramène chez toi.
L’enfant se recroqueville en position fœtale. Albane calcule : la chambre, une course de taxi de dix ou quinze kilomètres. Le minibar. Thierry n’aura pas effectué de crochet par la réception avant de suivre sa femme. Son budget loisirs trimestriel va y passer.
— Billie, tu as dormi à peine deux heures, c’est quasiment une nuit blanche.
Râle prometteur. Réception, carte bleue, taxi.
Un œil sur le compteur, l’autre sur son téléphone, elle avertit Thierry de leur arrivée imminente. Distribué, non lu. Le chauffeur s’arrête devant le portail ouvert des Gardel, insère en grommelant la carte bancaire d’Albane dans le terminal. Elle se demande ce qui se passera si le paiement est refusé. La machine ronronne, le ticket sort.
Elles descendent ; Billie sautille sur des pas japonais à travers une pelouse tondue au rasoir. Du jardin, Albane connaît mille détails : le hamac mexicain accroché au cerisier, la fontaine en pierre, les lames de bois sombre sur la terrasse. Libellule96 suit le compte Instagram de Chemins de Campagne où, au détour des publications de Cécilia Gardel, elle grappille quelques images de Thierry en figurant de deuxième plan. Grappillait. Elle se désabonne tout à l’heure.
Billie agite la poignée de la porte d’entrée dans le vide.
— C’est fermé.
— Ils ne vont pas tarder, s’avance Albane.
Elle traverse la terrasse où trône une table en teck incrustée d’une coulée de résine bleue. Sur le côté de la maison, des blocs de granit forment une grotte artificielle. Est-ce qu’ils ont fait venir un convoi exceptionnel, une grue ? L’excès de sophistication du jardin crée une atmosphère suffocante, on y manque d’air et d’herbe. Billie se hisse sur une pierre plate.
— J’ai vu la balancelle bouger, il y a quelqu’un ! crie-t-elle.
Albane avance dans la direction que pointe la fillette. Elle croit d’abord apercevoir une créature monstrueuse, une sorte d’ogre au dos large perché sur des jambes maigrelettes, puis dissocie deux corps de sexes opposés. La première forme bondit hors de la balancelle. Ado chevelu, garçon. La deuxième, de corpulence plus délicate, prend appui sur les lattes du dossier pour se redresser péniblement.
— Thelma ! s’écrie Billie en accourant. Les parents te cherchent !
— Je sais. Qu’est-ce que tu fais ici, toi, tu viens d’où ?
— De l’hôtel.
— Hein ? De quel hôtel ?
— Papa était dans un hôtel, on est allé le chercher, et je suis restée avec elle, répond Billie.
Thelma fronce les sourcils.
— Pardon, mais vous êtes qui ?
— Albane. Je me suis occupée de ta sœur cette nuit, pendant que tes parents te cherchaient.
— Mais pourquoi à l’hôtel ? Je ne comprends rien.
Albane soutient le regard de Thelma. L’adolescent qui l’accompagne s’approche.
— Thelma, ça va ?
Albane met à profit la diversion.
— J’avertis tes parents que tu es rentrée.
— Justin a déjà prévenu, rétorque Thelma. Ils arrivent.
Albane déverrouille son portable. Thierry vient en effet de répondre à son message précédent : ils ont fait le tour des cliniques et des hôpitaux et sont en route vers la maison.
— Vous pouvez y aller, maintenant, je m’occupe de ma sœur.
Un sursaut d’orgueil pousse Albane à ne pas se laisser congédier par une ado fugueuse de quinze ans, dont on lui rebat les oreilles depuis des mois. De toute façon, le taxi est reparti, elle ne va pas s’enfuir en escarpins le long de la nationale ; la situation s’apparente déjà assez à la retraite de Russie. Elle a besoin de quelques minutes pour se retourner.
— Très bien. Je ne vais pas tarder.
Thelma pince les lèvres et rejoint son copain retranché sur un banc. Albane n’entend pas ce qu’ils se chuchotent.
Elle tente de débusquer sur la jeune fille les stigmates de la maladie. Elle a hérité de son père le front large, les yeux en amande, un menton pointu. Pas épaisse, certes : le cycliste de sport et le T-shirt technique ne dissimulent rien de sa maigreur, les muscles de ses jambes sont si dessinés qu’elle pourrait servir d’écorchée dans un cours d’anatomie. Son regard, pourtant, n’exprime ni fragilité ni instabilité. Albane ne repère pas la hauteur morbide des anorexiques qu’elle a croisées, la signature métallique des yeux. Non que Thelma incarne, à cet instant précis, l’allégresse, mais le contraire serait plus inquiétant sur le plan de la santé mentale ; entre le fiasco de son découché et le malaise que la présence d’Albane doit susciter, une humeur maussade apparaît justifiée.
Albane observe l’adolescente en quête d’un détail alarmant qui lui aurait échappé au premier examen. Elle s’attendait à nettement pire, à plus glauque ; au fond, elle se sent flouée.
Un bruit de moteur interrompt ses pensées, puis une deuxième adolescente échevelée passe devant elle comme une balle.
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