Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 29 sur 46

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Thelma

Ennui

 

On aurait bouclé le programme. L’idée de chipoter ne vient à personne. En maths, on organise un goûter en blanc, en histoire-géo on visionne des films historiques à grand spectacle. Le 5 juin, les élèves de seconde sont renvoyés chez eux pour que le lycée mue en centre d’examen. Le 6, Violette déserte et commence à envoyer à Thelma des citations consternantes de sa belle-mère assorties d’émoji désespérés. À vol d’oiseau, elle est tout près, une dizaine de minutes à tout casser, une rivière et l’autoroute à franchir, mais les personnes qui ont conçu le réseau de bus de l’agglomération ont des idées bien arrêtées sur les flux de population. L’habitant est réputé vouloir rejoindre la métropole par la trajectoire la plus directe. Traverser la vallée pour rejoindre le village d’en face ne figure pas parmi les options. Thelma ne sait pas pourquoi ça la contrarie, puisqu’elle n’a pas droit de cité chez le père de Violette. Le désœuvrement, sans doute. En arriver à réfléchir aux politiques d’aménagement des territoires périurbains. Elle relit aussi les livres de cuisine de ses parents et quelques classiques, Flaubert, Zola, pour s’avancer pour l’an prochain.

Le gros des matinées est consacré à la préparation du marathon. Elle a repéré le trajet à vélo dans les deux sens, appris par cœur le dénivelé par section de cinq kilomètres, sélectionné chez Decathlon une nouvelle paire de baskets pour la roder avant la compétition. Elle passe ses journées dans un état de nervosité avancé, ponctuellement apaisé par les endorphines de la course à pied. Le plan préconise de décélérer ; mais elle donnerait volontiers un dernier coup de collier. Son zèle sportif ne suffit pas à meubler vingt-quatre heures. À la mi-journée, elle tourne en rond. Billie est à l’école, Cécilia à Chemins de Campagne, Thierry avec ses étudiants de première année ou leurs copies. Rien n’est prévu pour Thelma avant fin juillet, ni séjour linguistique ni stage de natation. Les parents avaient prévenu qu’ils ne l’inscriraient à rien « dans son état », mais elle ne pensait pas qu’ils mettraient la menace à exécution.

Elle se retrouve à la maison avec l’Entraîneurpour unique interlocuteur. Sa solitude ne semble pas inquiéter outre mesure les parents. Leur vigilance s’est distendue ces dernières semaines. Ils sont moins aux aguets que d’habitude. Par exemple, personne ne déjeune avec Thelma. Cécilia lui laisse des tupperwares dans le réfrigérateur, ne râle pas quand elle se prépare autre chose à la place. On lui réclame peu de comptes sur son emploi du temps. Avant le conseil de classe, les soirs où elle s’entraînait avec Faroy, elle racontait qu’elle travaillait avec Violette. L’alibi est doublement caduc avec la fin de l’année et l’exil de sa copine, mais le pli de voir rentrer Thelma à vingt et une heures trois fois par semaine semble pris, on lui pose peu de questions. C’est déstabilisant. Est-ce qu’elle a raté quelque chose ? Une nouvelle consigne de Soreil ? Un pépin de santé ? Un problème avec Billie ?

Souvent, ces soirs-là, elle retrouve sa mère en train de lire au lit et son père qui glandouille sur son téléphone devant la télé allumée. Sur la table de la cuisine, un dîner prêt à réchauffer. Plus d’une fois, elle a failli prétendre avoir déjà mangé, mais à quoi bon ? Elle déjeunera à nouveau sans témoin le lendemain ; elle est seule à la barre.

 

Lors du rendez-vous hebdomadaire chez le médecin, elle constate qu’elle a repris les deux kilos envolés en avril, consolidés de deux cents grammes. Retour au poids plancher, celui en deçà duquel elle n’était jamais censée descendre. S’aventurer en zone rouge n’a finalement pas provoqué grand-chose. Ni cris, ni supplications, ni camisole, ni sonde dans la narine. Il est vrai qu’elle n’a pas traîné longtemps en eaux troubles. La remontée s’est opérée aussi insensiblement que la baisse, sans qu’elle modifie ses habitudes alimentaires, à part la demi-banane ou la pomme avalée dans le vestiaire avant chaque entraînement, pour des bénéfices immédiats, palpables, presque magiques sur ses performances.

La hausse de poids ne l’enchante pas. Elle tranquillise un peu l’Entraîneur dépité : allez, c’est transitoire. Et puis, dans le cadre d’une préparation physique aussi intense, il ne peut s’agir que de muscles et d’eau.

N’est-ce pas ?

 

Lors de son dernier rendez-vous chez Soreil avant les vacances, Thelma meurt d’envie de tout lui déballer : Faroy, le marathon ! Pourtant, malgré la confidentialité de leurs entretiens, elle ne peut lui parler ni de l’un ni de l’autre sans risquer de compromettre ses plans. Elle s’arrange pour rester aussi vague que possible, évoque une compétition sportive à laquelle elle participe sous la tutelle d’un ami plus âgé. Son imprécision doit contraster avec l’excitation qui la saisit dès qu’elle aborde le sujet. À une semaine du départ, ses pensées refusent de se fixer sur autre chose, et elle n’a même pas Violette sous la main comme déversoir. Un supplice.

— Quel genre d’épreuve sportive ?

— Une course à pied.

— Longue, j’imagine ?

Elle sourit trop, il va se douter qu’il y a un loup. Elle ne doit pas le placer en porte-à-faux vis-à-vis de ses parents.

— La perspective de cet événement a l’air de vous rendre joyeuse. Ou est-ce de parler de votre ami ?

Thelma essaie de maîtriser la largeur de son sourire :

— Les deux, je crois.

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