Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 6 sur 46

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Thelma

Spirale

 

Meunier constate une baisse de poids, quatre cents grammes en moins par rapport à la semaine précédente. Thelma pâlit. Seulement quatre cents grammes ? Elle n’a pas pu absorber plus de quatre-vingt-cinq centilitres de Coca, entre sa boisson, le fond du gobelet de Violette et les glaçons… Le delta devrait légèrement dépasser un kilo. Donc, elle a pris du poids. Et pas l’épaisseur du trait. Sept cent cinquante grammes ! Trois quarts de kilo. C’est génial, c’est ce qu’il faut, c’est bon signe, ça prouve qu’elle va mieux. Elle se scande des encouragements niais.

Pourquoi est-ce que ça monte aussi vite ? Face au généraliste, elle se justifie à l’envers, elle explique les centaines de grammes en moins alors que son cerveau passe au crible ses derniers repas pour y trouver la clé de l’accélération incontrôlée. Le yaourt sucré à la cantine ? La salade de fruits avec des tranches de banane ? Elle dit à Meunier qu’elle avait déjeuné tard la semaine précédente. Quelque chose de désespéré doit transpirer de ses contre-vérités, le docteur ne l’accule pas davantage. Il note le poids sur l’écran de son ordinateur, assorti d’une observation. Le cœur de Thelma bat dans ses oreilles. Elle attend qu’il relève les yeux et prononce la sentence.

— À la semaine prochaine ? dit-il enfin.

— À la semaine prochaine.

Elle ignore s’il va avertir ses parents. Pour le moment, elle ressort libre. Elle se lève et se dirige vers la porte.

— Attends, Thelma, pas si vite !

Est-ce qu’il s’est ravisé ? Est-ce qu’il va lui demander de rester là pendant qu’il appelle Cécilia et Thierry Gardel ? Est-ce qu’il va lui parler d’hôpital ? La barre est à quarante kilos. Elle deviendrait définitivement folle si on la menaçait d’hospitalisation maintenant.

Meunier désigne sous la chaise qu’elle occupait le petit sac qu’elle a failli oublier, d’où dépasse du papier de soie rose :

— Tu as fait du shopping ?

Le sourire de Thelma tremblote ; elle récupère son paquet et s’enfuit sans demander son reste.

 

Au sommet de la butte aux Chevreuils, seconde des trois collines aux noms d’animaux de l’agglomération, la famille de Thelma habite un coquet pavillon qui jouit d’une vue panoramique sur la banlieue résidentielle. En hiver, on aperçoit du premier étage, à travers les branches nues des cerisiers, le ruisseau qui serpente à travers le jardin d’à côté. Thelma organisait, plus jeune, des régates de coques de noix et de cupules de glands sur le maigre cours d’eau en compagnie de Côme, le fils des voisins. Elle passait des heures dans ce drôle de jardin sans gazon, où surgissaient au printemps des bataillons de fleurs des champs. C’était une clairière au milieu d’une forêt de maisons, une petite étendue sauvage, un lieu de plaisirs où tout était permis : creuser des tranchées, décapiter des champignons, planter une tente, jouer au ballon prisonnier, pique-niquer en maillot de bain dans une piscine à boudins fluo. Le jardin de Côme, aux dimensions strictement identiques à celui des Gardel, continue de ressembler à un cousin mal dégrossi qui rit trop fort.

De ce côté-ci de la clôture, le rectangle manucuré des Gardel sert de décor bucolique et maîtrisé au mobilier d’extérieur vendu par Cécilia. Chaque semaine, en saison, un paysagiste contrôle les parterres et rectifie la taille des arbustes pour magnifier les lits indiens, les méridiennes et les bancs de teck huilé. Parfois apparaît une pièce irrésistible : un hamac familial mexicain, un fauteuil-œuf à suspendre ou un pouf géant. Cécilia autorise les filles à s’y installer correctement habillées, et se débrouille pour les photographier en cadrant Billie surtout, Billie qui joue de plus en plus souvent les mannequins sur les publications Instagram de Chemins de Campagne.

 

Lorsque Thelma pénètre dans le salon, Billie, penchée sur un livre de classe, ânonne sous la surveillance de leur mère. Elle s’interrompt en voyant sa grande sœur arriver.

— T’étais où ?

— En ville avec Violette. Et chez Meunier, après.

— Chez le docteur Meunier, Thelma, s’il te plaît. Billie, chaton, on ne s’arrête pas de lire au milieu d’un mot. Ça s’est bien passé, chez le docteur ?

— Comme d’hab.

— Qu’est-ce que tu rapportes de beau ?

Comment Cécilia réagira-t-elle si Thelma lui montre ses achats ? Est-ce qu’elle conclura que sa fille de quinze ans devient une femme, est-ce que ça la soulagera ? Est-ce qu’elle supposera l’existence d’un amoureux, cherchera à en savoir plus, examinera la qualité du tissu, commentera le prix, proposera de participer aux frais ?

— C’est rien.

Elle ne va pas étaler sa nouvelle lingerie sur J’apprends à lire avec Taoki et ses amis.

— Toujours aussi agréable.

Thelma monte dans sa chambre en se félicitant de n’avoir rien dit : Cécilia aurait soupçonné un stratagème pour se donner l’air d’aller mieux. Dès qu’elle tente de prévoir les réactions de sa mère, elle tombe à côté. Un jour Cécilia déploie une patience hors du commun, le lendemain un rien déclenche une explosion nucléaire. Thelma se sait responsable des sautes d’humeur maternelles ; pourtant, chaque fois qu’il faudrait se sentir redevable à cause de ce qu’elle impose à sa famille, elle est submergée.

 

À l’étage, les filles partagent une salle de bains sans verrou, pour que Billie ne s’enferme pas. La pudeur et l’intimité n’étant pas des concepts bien installés dans l’esprit de sa sœur, Thelma pâtit seule de l’excès de précaution. Elle découpe les liens des étiquettes avec ses ciseaux à ongles, décolle le plastique hygiénique du fond des slips et se déshabille pour la troisième fois de la journée.

Sur son corps nu, elle essaie de localiser les sept cent cinquante grammes clandestins. Elle saisit la peau de son ventre entre deux doigts pour évaluer l’épaisseur du pli, tord le cou pour scruter ses fesses.

L’Entraîneur la rudoie. Sept cent cinquante grammes. D’un coup ! Trois quarts de kilo, sans même s’en apercevoir – le début de la spirale. Thelma lutte : c’est une bonne nouvelle, ce poids en plus, c’est ce qu’elle s’est promis ; d’accord, c’est rapide, mais elle va calmer le jeu, s’habituer, comme on entre progressivement dans l’eau froide, rester un peu sur place, la mer à mi-cuisses, avant de repartir sur la pointe des pieds vers le large. Elle voit bien ce que ses pensées contiennent de fragilité, d’insincérité – et comme il aurait été plus confortable, au fond, de rentrer après un sermon du médecin en ayant conservé de la marge, ces deux kilos tampons intacts, son sas de sécurité face aux bonnes intentions.

Ses doigts laissent des marques rondes et bleues sur sa peau. Elle ajuste la bretelle du soutien-gorge. Même en sous-vêtements chics, l’idée de se dénuder devant un garçon reste intimidante. Mais plus elle y pense, plus elle est convaincue qu’il faut en passer par là. C’est peut-être l’unique moyen de s’affranchir de l’Entraîneur, d’acter son indépendance, de montrer qu’elle est seule aux commandes de son corps. Elle ne supporte plus cet entre-deux, cette schizophrénie. Elle va guérir en couchant avec un mec, n’importe lequel. Pas question d’attendre de tomber amoureuse : rien ne doit ralentir le dispositif. De toute façon, Thelma ne tombe pas amoureuse. Elle a eu quelques petits copains au collège, des garçons sans reproche qui avaient eu le mérite de la solliciter pour « sortir avec eux », selon l’expression consacrée. Pendant les récréations, ils s’asseyaient côte à côte en se tenant la main, avant la sonnerie ils s’embrassaient bouche ouverte devant témoin, la pantomime était réglée comme une séance de fractionné. Thelma prétendait ne pas avoir accès à son portable après le dîner pour s’épargner des échanges de messages poussifs et, le soir, elle cherchait désespérément les sujets de conversation du lendemain dans la crainte que l’autre s’ennuie autant qu’elle. Le calvaire s’achevait lorsque l’un des protagonistes décidait de « casser », opération délicate le plus souvent confiée à WhatsApp. Thelma ressentait un immense soulagement lorsque le cirque se terminait enfin. Un copain par année scolaire, tarif syndical. Elle se pliait à la prescription.

Elle enviait Violette et Lucas. Ils ne donnaient pas l’impression de se forcer. Ils ne s’adressaient pas de déclarations sirupeuses sur les réseaux. Quand ils avaient fait l’amour pour la première fois, au début des vacances de Pâques en troisième, Violette avait attendu six jours pour tout raconter à Thelma. Six jours ! Six jours de SMS sur des sujets annexes – forcément annexes. Cette semaine de cachotteries l’avait profondément blessée.

En juin, Lucas déménageait et Thelma consolait une Violette défaite. De nouveaux prétendants sortiront bientôt du bois, si l’on en juge par la position enviable de sa copine sur la Liste. Troisième. Loin de son statut de paria.

La porte non verrouillable fait alors la seule chose qu’elle sache faire.

— Non mais Billie, merde ! Tu ne peux pas frapper ?

— Oh ! C’est nouveau ? C’est à toi ou à maman ?

À l’idée d’emprunter les sous-vêtements de sa mère pour commettre l’action qu’elle envisage de commettre, Thelma s’empourpre.

— Mais non, enfin, ce n’est pas à maman !

— C’est hyper beau, franchement.

— Va brancher la Switch.

Thelma lave en vitesse les sous-vêtements dans le lavabo, les essore et les étend discrètement sur le radiateur de sa chambre. Ils auront séché d’ici vendredi matin.

Elle dispose de l’équipement, il ne lui manque plus que la cible. Les suggestions de Violette la laissent dubitative. Le bon candidat ne peut pas être un garçon de son âge : effectivement trop laborieux. Mais Marc le pion… Malgré les boucles blondes qui lui tombent dans les yeux, ses jeans bien coupés et sa collection de baskets de marque, elle ne parvient pas à s’imaginer dans ses bras. Il n’est pas tellement plus vieux que les terminale, pourtant. Elle se demande ce qui la bloque. Une question de position, de rapport d’autorité ? Ce n’est tout de même pas un prof !

La connexion qui s’établit, à cet instant, dans l’esprit de Thelma, possède la clarté de l’évidence.

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