Thelma
L’arrivée
Faroy ne résiste pas tout de suite. Il y a un instant de grâce, quelques secondes de flottement où il est pris de court, où il hésite, où tout semble possible – et c’est seulement quand Thelma force sa langue contre ses incisives qu’il l’écarte, sans cri, sans drame. Immédiatement après, il lui entoure les épaules, comme on enlace sur le champ de bataille un ami éclopé, ça sent l’émotion virile, la camaraderie, la transpiration, et Thelma tombe dans un gouffre sans fond, tout en volant encore très haut, ses pieds se dérobent, mais elle continue sur sa lancée, elle dépasse le bord de la falaise, comme le coyote de Tex Avery qui regarde vers le bas juste à temps pour la chute.
Faroy ne veut pas d’elle.
Au lieu de la planter là, avec sa honte euphorique et son vertige coupable, il l’encense :
— Tu es marathonienne, Thelma ! Ma-ra-tho-nienne ! Est-ce que tu te rends compte de ce que ça signifie ? Ne t’arrête pas, on va marcher un peu pour faire circuler l’acide lactique, viens par ici.
Plus tard, il déplie deux couvertures de survie, étale la première sur la pelouse humide et aide Thelma à s’installer dessus, en lui étendant les jambes comme si de rien n’était, comme s’il pouvait la manipuler en toute innocence.
Peut-être que ce genre d’incident est banal pour lui, un non-événement ?
Enroulée dans son enveloppe métallisée, Thelma essaie de démêler les émotions qui la submergent. Le flot d’endorphines sécrété par son corps forme une carapace entre elle et la honte ; une coque chimique qui amortit la déception, mais chaque minute la rapproche d’une prise de conscience en bonne et due forme du niveau atomique de la catastrophe qu’elle a déclenchée. L’obscurité la sauve ; de jour, elle n’aurait pas survécu à pareille mortification.
Parler à Violette. Pas pour savoir où dormir ; elle se contrefiche de la logistique. Elle veut bien finir la nuit ici, à côté de la tente d’infirmerie et des bénévoles qui remballent les tables à tréteaux. Il ne pleuvra plus, un peu de rosée peut-être, elle n’est plus à ça près.
Quand Faroy propose de la raccompagner chez elle, elle parvient à décliner avec l’air serein de la fille qui a un plan.
— Je dors chez ma pote Violette.
— Violette Pichon ? Elle était sur le parcours ? Je ne l’ai pas vue. Elle vient te chercher ?
À point nommé apparaît, à une trentaine de mètres, la silhouette massive de Justin.
— En fait, c’est Justin qui me ramène en scooter.
— Justin te ramène chez Violette ?
— On a prévu ça comme ça.
Faroy n’insiste pas. Thelma croise les doigts pour qu’il ne demande pas confirmation à Justin, mais ce n’est pas le genre. En rentrant, il va trouver dans sa salle de bains les vêtements de rechange de Thelma et son portable… Pourvu qu’il ne fasse aucun lien avec ce qui vient de ne pas se produire.
Faroy retrace, au bénéfice de Justin, les moments forts de l’épreuve.
— … le type était cuit parce qu’il avait commencé trop vite, comme beaucoup. Je suis resté le temps que les secouristes l’embarquent. De toute façon, je n’étais pas parti pour un record… Thelma, tu ne m’en veux pas, au moins ?
— Non, non.
— Je pensais te rattraper après, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, on a dû se rater de peu. Je comparerai nos temps de passage sur les dix derniers kilomètres pour repérer le moment où je t’ai dépassée. Enfin, l’important, c’est que tu te sois débrouillée comme une chef jusqu’à la fin.
Débrouillée comme une chef. Mais il lui donne quel âge, en fait ? Six ans et demi ? Il manque juste la petite tape sur la tête. Elle se mord les lèvres de dépit, incapable de prendre part à la conversation qui se poursuit entre Faroy et Justin.
Peu de temps après, Faroy prend congé, non sans l’avoir mise en garde contre le risque d’hypothermie.
— T’es sûre que t’as pas froid ? s’assure Justin, quinze secondes après le départ du prof.
— Ça va, avec la couverture de survie.
Il hoche la tête et se frotte le nez.
— Tu dois être au bout de ta vie, là, non ?
Elle hésite une fraction de seconde.
— Je peux dormir chez toi, ce soir ?
C’est la deuxième fois en moins d’une heure que Thelma sort de son corps. Est-ce l’amertume qui lui procure cette audace, ou juste un réflexe néandertalien, la nécessité de trouver une caverne pour la nuit ? Justin n’a pas l’air perturbé par des questions anthropologiques. Aucun problème. Sa mère est là mais elle est cool, on lui expliquera demain matin. Son scoot est garé derrière l’Intermarché. On n’a qu’à y aller tout de suite.
Thelma tente, trop vite, de se relever. Ses pieds s’emmêlent dans la couverture de survie et elle retombe dans l’herbe, une biche foudroyée. À son deuxième essai, Justin lui tend une main secourable et elle se redresse lentement en s’agrippant à lui. Elle grince comme une vieille porte, ses jambes ont la consistance du bois.
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