Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 31 sur 46

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Thelma

Marathon

 

Faroy trouve une place à proximité de l’église de Roche-sur-Aupens. Le son des enceintes les guide jusqu’aux sas de départ installés sur le parking de l’Intermarché. Ils sont déjà quelques centaines à s’agglutiner à l’intérieur d’un serpentin de grilles, entre la station-service et les abris à caddies. Sur une estrade, à l’aplomb de l’arche de départ, un bassiste, un saxophoniste et une chanteuse. La sono fait vibrer le goudron. Des meneurs d’allure, repérables aux ballons de baudruche gonflés à l’hélium qui s’élèvent en bouquets au-dessus de leur tête, accueillent les participants dans leur catégorie respective.

Thelma et Faroy font la connaissance de Gégé, « meneur des 4 h 30 », ballons roses, catogan décoloré et moustache gauloise.

— Si on se perd, tu termines avec lui, explique Faroy. Tu restes dix à vingt foulées derrière, et tu le doubles dans la dernière ligne droite.

Gégé adresse un signe de l’index et un clin d’œil à Thelma, qui lui rend un sourire forcé. L’idée de perdre Faroy lui coupe les jambes. Elle n’a pas l’intention de finir la course avec Gégé ni avec qui que ce soit d’autre. Est-ce que la fièvre de la compétition rattrape son prof ? Est-ce qu’il piaffe ? Elle se remémore le changement de chaussettes.

— Thelma !

La voix provient des spectateurs massés sur les places de stationnement désertes de l’Intermarché, à l’extérieur des barrières.

— Hé ho, Thelma ! Par ici !

Au milieu de la foule, elle repère Justin. En quelle qualité son camarade de classe est-il présent ? Supporter, bénévole, participant ? Et si Faroy l’avait entraîné, lui aussi, les mardis et vendredis, lorsqu’il ne s’occupait pas de Thelma ? Elle a fait l’hypothèse de l’exclusivité, comme si Faroy ne s’intéressait qu’aux performances sportives de Thelma Gardel. Qu’à Thelma Gardel. Ridicule.

Justin brandit un pouce enthousiaste. La dame qui se tenait devant lui se décale, et Thelma aperçoit avec soulagement ses vêtements de ville. Tout à coup mieux disposée à son égard, elle se faufile jusqu’à la grille. Justin agrippe la barrière comme s’il craignait, malgré son gabarit, d’être emporté par le flot.

— Tu vas vraiment courir quarante-deux bornes ?

— C’est l’idée.

— Je serai au dix-huitième, à la sortie du bois. Sur la droite.

Thelma le dévisage :

— Qu’est-ce que tu vas faire là-bas ?

Il a l’air un peu gêné.

— Ben, je vous encouragerai, toi et Faroy. Enfin, les autres aussi.

Après une courte pause, il ajoute :

— Il y a une animation à cet endroit, un groupe de rock pas mal, j’avais prévu d’aller les écouter de toute façon.

Est-ce qu’il a prévenu Faroy ? À elle, il n’a rien dit. Elle l’aurait dissuadé de venir : pas besoin de pression supplémentaire.

— C’est sympa mais on n’y sera pas avant vingt-deux heures, dans le meilleur des cas. Et il risque de pleuvoir.

— T’inquiète.

Thelma connaît Justin depuis des années. L’été entre la quatrième et la troisième, il a grandi et épaissi d’un coup, une poupée russe remplacée par le modèle d’au-dessus. En septembre, relégué au dernier rang sur la photo de classe, il avait l’air le premier étonné. Depuis qu’il publie ses chroniques, Thelma a l’impression que plus personne ne se comporte avec naturel en sa présence ; comme s’il fallait toujours se faire valoir. Elle est saisie d’un doute :

— Tu ne vas pas écrire sur le marathon, si ?

— J’avais pas prévu, mais si tu penses que c’est une bonne idée…

— Non, non, pas du tout. Tu voulais voir Faroy ? Il discute avec le régleur d’allure, sous les ballons – je l’appelle ?

— Pas la peine, je le verrai plus tard.

— À tout à l’heure, alors.

— Cherche-moi sur le côté, au dix-huitième !

Elle acquiesce. Avec la défection de Violette, Justin sera leur unique supporter. C’est peut-être mieux que rien.

 

La fanfare s’interrompt. Au coup de feu, la foule jaillit vers l’avant comme une vague, et Thelma redoute d’être projetée contre les barres métalliques des grilles closes. Le faux départ est vite enrayé.

— Ils ont libéré les Élites, explique Faroy. Vérifie que ta puce ne bouge pas. Ça ne va plus tarder.

Thelma resserre ses lacets. Celui de sa basket droite fixe à sa chaussure la puce qui enregistrera ses temps de passage à chaque borne kilométrique. La musique grandiloquente reprend. L’excitation de Faroy, les fumigènes et l’électrisation générale plongent Thelma dans un état de jubilation.

Elle s’élance, autant qu’on puisse s’élancer au milieu d’un troupeau compact. Faroy, en retrait, maintient entre eux une demi-foulée ; c’est elle qui dicte le rythme de leur binôme. Elle se remémore ses recommandations : se forcer à ralentir, ne pas doubler dans les premiers kilomètres, conserver son énergie intacte ; avant le deuxième semi, rien n’a commencé.

Autour d’elle, des inconnus échangent des plaisanteries dans une ambiance bon enfant. Chaque fois qu’elle entend la voix de Faroy lui demander si ça va, elle combat l’envie d’accélérer. Elle cale son allure sur celle du peloton qui se forme sous les ballons roses.

— Ça va.

Ça va même très bien.

Le paysage défile ; les rues pavées du centre-ville, la place rose du tribunal, le parvis de la gare, un pont au-dessus des rails, les quais, la rivière, la base de loisirs, les collines. Que regarde-t-il, lui ? Est-ce qu’il détaille sa nuque ? ses mollets ? son short ? ses fesses ? La plupart des coureurs sont des hommes, fourchette large, vingt-cinq à soixante-dix ans. Thelma ne se fond pas dans le décor. Des inconnus massés sur les côtés de la chaussée lui scandent des encouragements personnalisés : Vas-y, Thelma, ne lâche rien ! Allez, Thelma !

— Le coup du prénom, ça marche toujours, s’amuse Faroy. Mais à ce point, j’ai rarement vu ça ; ça doit être l’effet Thelma Gardel.

Ça ressemble à un compliment. Ça la met d’excellente humeur. Comme Elizabeth à la parade, elle a un sourire vissé aux lèvres, qui s’estompe à peine entre deux applaudissements et s’offre généreusement à tous ces braves gens qui la soutiennent sans la connaître. Elle distribue des signes de tête au hasard faute de toujours réussir à identifier d’où proviennent les cris, peu importe, tout le monde semble être venu pour elle. Sur le bord du parcours, des enfants lui tendent des mains à taper comme s’ils l’attendaient. Ceux qui la doublent la gratifient d’un commentaire sur la légèreté de sa foulée.

Au quatorzième kilomètre, une fine bruine se met à tomber. Les spectateurs se raréfient sur les quais. Devant Thelma, un homme déplie un poncho transparent et l’enfile, les derniers rayons du jour se reflètent sur la toile mouillée, on dirait un spectre à la poursuite des vivants. Sur de longs tronçons de route, ils ne croisent plus personne. Les distances se creusent aussi entre les coureurs. Peut-être parce que le risque de se perdre diminue, Faroy suit Thelma d’un peu moins près. Elle entend moins distinctement son souffle derrière elle. Elle se concentre sur la bande de peinture bleue sous ses pieds, ce fil d’Ariane entre eux et l’arrivée.

Tous les cinq kilomètres, des bénévoles en gilets fluorescents proposent un ravitaillement. Au cinquième et au dixième, Thelma boit un gobelet d’eau. Au quinzième, Faroy rafle deux morceaux de sucre qu’il lui tend, paume ouverte. Elle en glisse un dans sa poche et porte le deuxième à ses lèvres pour en croquer quelques grains. Immédiatement, la salive sucrée lui coule dans la gorge, atteint son estomac, irrigue ses muscles. Elle embarque pour le même voyage que les grains, parachutée dans son propre corps comme un personnage du dessin animé qu’adore Billie, Il était une fois la Vie. Elle devient un globule rouge ventripotent ou une sentinelle attentive, veillant à la bonne exécution du parcours, à la progression ininterrompue dans son sang.

Elle serre le sucre encore quasiment intact entre son pouce et son index, l’abrite du crachin en formant un parapluie avec ses autres doigts. Elle s’accorde une nouvelle minuscule ration de glucose à la borne du seizième kilomètre, puis quelques grains frais au dix-septième. Elle économise le morceau magique pour qu’il dure le plus longtemps possible, comme la petite fille aux allumettes. Peu importe qu’il ne reste que deux kilomètres avant le prochain ravitaillement, qu’un gel énergétique à la pêche soit scotché dans la poche de son short, c’est de ce morceau de sucre là qu’elle a besoin si le feu s’éteint. Elle le change régulièrement de côté pour ne pas l’imbiber de sueur, ne le serre pas trop fort pour qu’il ne se désintègre pas, assez fermement pour ne pas le laisser tomber.

Elle en a tété le quart quand un cri la cueille par surprise.

— Thelma ! M’sieur Faroy ! À droite !

Justin agite les bras comme une marionnette désarticulée. Thelma lève la main droite, toujours pincée sur son sucre, et son geste doit ressembler au signal que s’adressent les plongeurs pour signifier que tout va bien. Leur supporter se met à trottiner, slalome entre les coureurs, échange quelques mots avec Faroy. Puis il ralentit légèrement, se glisse derrière Thelma et remonte à sa hauteur sur le flanc gauche.

— Comment tu te sens ?

— Ça va.

— Vous avez un sacré rythme. C’est impressionnant.

— Ne me dis rien, je ne veux rien savoir avant le premier semi.

— Ah oui, bien sûr, fait Justin, la mine pénétrée. Bon, j’essaierai de vous choper à nouveau au trentième. En coupant par le bois, j’y serai avant vous normalement.

Faroy intervient :

— Sois prudent, il est tard. Tu es seul ? Personne ne t’attend chez toi ?

Justin semble vexé :

— Mais non, ça va, j’ai l’habitude de sortir.

Il quitte la procession des coureurs en bifurquant sur la gauche. Thelma se surprend à faire le compte des kilomètres jusqu’à sa prochaine apparition : douze. L’équivalent d’un footing. Pas qu’elle ait hâte, mais tout ce qui permet de saucissonner le parcours est bon à prendre.

 

Vingt-cinquième kilomètre. Le corps tient. La tête aussi. Thelma se repasse en boucle le moment où, sous l’arche gonflable marquant le premier semi-marathon, trois ou quatre photographes accroupis devant chaque pilier géant ont mitraillé les coureurs. Faroy l’a attrapée par la taille : « Viens par là pour la photo ! » Elle ne sait pas ce qui la transporte le plus, du futur cliché d’eux côte à côte, ou de ce geste qu’il a eu, un peu brutal, pour la rapprocher de lui. Il lui reste assez de lucidité pour se rendre compte qu’elle perd en lucidité, que ses pensées bouclent, deviennent vaporeuses. Ses jambes avancent en pilotage automatique. Elle ne voit plus défiler les bornes kilométriques, ne ressent aucune douleur, pas de gêne. La poisse du deuxième sucre lui colle aux doigts. Elle les lèche par intermittence, sur de toutes petites zones de peau. Elle guette l’apparition du mal, le signal que son corps atteint ses limites : rien ne vient. Depuis un ou deux kilomètres, elle dépasse des marcheurs aux visages creusés.

— Partis trop vite, commente Faroy, l’air entendu.

Un raidillon ravage les rangs. Thelma maîtrise parfaitement les variations de dénivelé du parcours, elle dose finement son effort, cale sa respiration sur des séries de quatre foulées, et parvient au sommet sans point de côté. Lorsqu’elle se retourne, Faroy ne suit plus. Elle l’aperçoit à mi-côte. Il est penché sur le coureur au poncho de plastique qui est allongé sur le sol, en appui sur ses coudes, les épaules affaissées vers l’avant, le teint cireux. Faroy le tracte par les aisselles sur le bord de la chaussée. Thelma rebrousse chemin en prenant par les extérieurs.

— Ne te coupe pas les jambes ! proteste Faroy en la voyant arriver. Reste sur ton rythme. Tu suis les ballons, sans accélérer. Je préviens les secours et je te rejoins. File !

Il reporte son attention sur l’homme à terre. Thelma hésite un instant, puis repart à l’assaut du dernier segment de montée ; que Faroy ne s’imagine pas qu’elle cherche un prétexte pour tirer au flanc.

Est-ce l’arrêt ? Le fait de redémarrer seule, en côte ? Ses jambes se grippent, ses pieds s’alourdissent ; elle éprouve un soulagement irréel lorsqu’enfin le plat réapparaît.

Vingt-neuvième kilomètre. Faroy ne l’a pas rattrapée. À moins qu’il l’ait dépassée sans qu’elle s’en soit aperçue ? La luminosité a baissé d’un coup avec le coucher du soleil, les lampadaires espacés ne suffisent plus à distinguer le détail des dossards. Certains ajustent des lampes frontales.

Elle va pénétrer seule dans la zone de danger, affronter le Mur – cet instant où, entre le trente et le trente-cinquième kilomètre, sans sommation, le corps refuse de continuer. Thelma aimerait que Faroy se tienne à ses côtés pour l’instant de vérité. Quelque chose de l’ordre du religieux est en train de se passer, une communion dans la douleur lie les coureurs entre eux. Les allusions lourdingues à son sexe ou à son âge se muent en encouragements d’égal à égal, de compétiteur à compétiteur, des bribes de phrases lancées le souffle court ; elle fait partie d’un tout, et elle grimace quand l’un d’entre eux laisse échapper un cri, ah putain de crampe.

Trentième. Sans se l’avouer, elle cherche Justin sur le bas-côté. Est-ce qu’il a changé d’avis ? Est-ce que ce temps de chien a eu raison de sa motivation ? Ce n’est pas qu’elle soit déçue, mais elle ne cracherait pas sur une distraction. Est-ce qu’il a vu passer Faroy avant elle et levé le camp ensuite ? Tant pis. Elle se répète en boucle qu’elle n’a pas mal, ce qui est vrai, et c’est incroyable à quel point elle ne souffre pas, à quel point elle résiste, et elle enclenche le décompte, plus que douze kilomètres, le décrassage de dimanche dernier, rien d’insurmontable. Elle dépasse des fantômes qui avancent au ralenti, par à-coups, comme les poupées défraîchies d’un musée des automates. Faroy est-il devant ou derrière ? Est-ce qu’elle le retrouvera à l’arrivée ?

— Thelma ! Derrière toi !

Justin surgit dispos et pimpant au milieu des coureurs épuisés. Il lui désigne le dossard sur le torse :

— Un type qui a abandonné au trentième me l’a vendu. Je t’ai vue passer, mais je négociais, pas pu te faire signe. Tu veux un sherpa pour la fin ? Je peux te porter une bouteille d’eau, ou des bananes, tu me dis. Au fait, il est où, Faroy ?

Il a l’air de la croire en état de faire la conversation. Elle inspire, secoue la tête et murmure : « Ché pas. »

Donc, il ne l’a pas vu passer devant elle. À moins qu’il ne l’ait raté aussi, dans le feu de ses négociations. La présence de Justin n’atténue pas la déception d’avoir perdu Faroy. Elle le rembarrerait bien. À débarquer sans expérience, il va lui casser son rythme, et elle ne va pas entreprendre de le briefer au trente-deuxième sur l’importance de tenir les cinq minutes et quarante et un centièmes au kilomètre, ni plus ni moins, la régularité d’abord – comme si elle avait le souffle d’expliquer ça –, et maintenir les ballons verts (elle a dépassé les roses il y a un moment) à l’horizon, pas trop près, jusqu’à l’accélération finale.

Quel besoin avait Faroy de s’occuper de ce type ? Quelqu’un d’autre aurait pu s’en charger ! Elle n’a pas envie d’être charitable, elle a envie d’être avec lui. Un élancement inconnu lui électrise le bas du ventre ; peut-être le signe de l’imminence du délabrement, les prémices de l’effondrement.

— Thelma, ça va ?

L’élancement s’estompe, les jambes fonctionnent encore.

— Tu peux rester derrière moi ?

Justin obtempère.

Le bitume, la ligne bleue, les grains de sucre, les ballons.

Elle en oublie presque Justin dans son angle mort. Au point d’être surprise quand il lui rapporte un troisième sucre et un quartier d’orange au ravitaillement du trente-cinquième. Les kilomètres se suivent et ne mesurent pas tous une distance égale, la nuit est dense, c’est une course de lucioles de moins en moins virevoltantes, les lumières des frontales dansent au rythme des pas sur le goudron, lourds et réguliers, ce martèlement qui ne s’arrête plus, qui hypnotise, qui alimente la machine.

Faroy n’est toujours pas là et Thelma perd l’espoir de le retrouver. Chaque fois qu’elle pense à lui surgit le même tiraillement du ventre, diffus, mêlé aux muscles endoloris et à l’inflammation des tendons. Justin lui souffle des encouragements gentillets. Elle a atteint un état second, cotonneux, mécanique. Elle convertit des minutes au kilomètre en kilomètre-heure, se trompe, recommence, aboutit à des résultats différents à chaque tentative, songe que son père aurait honte de capacités aussi diminuées en calcul mental, pense à la moyenne du troisième trimestre de Violette, au redoublement, à ce qu’il faudra improviser pour dormir quelque part cette nuit, mais c’est trop loin, c’est ce qui se passe dans la prochaine heure qui l’intéresse, les trois derniers kilomètres, l’arrivée, la fin de cette course, elle ne parvient pas à se projeter après la ligne d’arrivée, est-ce qu’il y aura des flashs, de la musique, à boire, une médaille, quelque chose pour se couvrir, Faroy qui miraculeusement l’attendrait ?

Elle avance seule.

Justin a disparu. Depuis combien de temps ? À y réfléchir, elle l’a peut être entendu prononcer quelque chose tout à l’heure, à travers la brume qui s’épaississait entre elle et les autres, une histoire de ligne à ne pas franchir, « Je ne franchis pas la ligne, c’est abuser », voilà ce qu’il a dit, elle se souvient maintenant, sur le moment elle n’a pas relevé, ne s’est même pas retournée, il a dû partir à ce moment-là, pour ne pas apparaître sur les photos, est-ce qu’il y aura des photos ? Quel dommage, vraiment, que Faroy ne soit plus là, pour celle-ci, l’ultime, la plus belle, elle n’arrive pas à être tout à fait triste, le brouillard a une odeur de barbe à papa, ou alors c’est ce quart de sucre qu’elle tient depuis que Justin le lui a donné, mais le sucre n’a pas d’odeur, elle le saurait, elle sait tout ce qu’il y a à savoir sur le sucre.

Son voisin admoneste les spectateurs, plus nombreux sur la fin de la course, qui les aveuglent de leurs torches et hurlent des comptes à rebours approximatifs et contradictoires – plus que sept cents mètres, allez les gars, un petit kilomètre, cinq cents mètres et vous y êtes – et plus les supporters braillent et agitent les lampes, plus le coureur à côté d’elle maugrée, la ferme, on ne veut pas écouter vos conneries, et c’est incroyable ce que ce type s’énerve contre ces gens qui attendent depuis des heures sur le bord d’une route en pleine nuit, et Thelma rit, et ses dernières forces s’échappent dans le spasme, elle sent que c’est la fin, que ses jambes s’arrêtent, qu’elle va s’écrouler là, à moins d’un kilomètre de l’arrivée, c’est trop bête, mais elle ne peut plus faire un pas, le rire a capturé le peu d’énergie qui circulait encore en elle, elle n’a plus de réserve, aucune marge, elle ne peut même plus lever les pointes de pied, elle trébuche sur la première irrégularité du sol, et une main la rattrape avant qu’elle ne parte en vol plané.

— Allez, c’est pas le moment de flancher, on termine ensemble.

C’est le Ronchon.

— Je vous ai choisie comme lièvre depuis le semi, alors vous passer devant maintenant, ce ne serait pas galant.

Thelma sourit faiblement et se remet en train, lentement.

Le Ronchon reprend ses récriminations.

— Il faudrait se boucher les oreilles… La moindre des choses c’est de vérifier ce qu’on raconte, non ? « Quatre cents mètres ! », et juste après « Plus que six cents mètres ! » et alors je fais quoi Ducon, je recule ? À propos, vous avez largué votre entraîneur, vous, non ?

— Hmm ?

— Le beau gosse qui vous escortait au début, là, on voyait qu’il ne courait pas dans sa catégorie, il était trop facile. Je l’ai repéré tout de suite. Moi, dans la vie, je suis sympa, mais le gars qui trottine confort quand je crache mes poumons, ça me tend.

Thelma opine, incapable de parler.

— Donc vous l’avez largué. Ciao l’entraîneur. Moi je dis bravo, la gazelle.

Quelque chose se joue dans l’esprit embué de Thelma qu’elle a du mal à identifier. Le Ronchon se tait et cale son allure sur la sienne.

Elle ne sait pas dire combien de temps s’écoule ensuite, ni si cela lui paraît court ou long, mais comme on s’endort à la fin d’une nuit d’insomnie et qu’on se réveille surpris d’avoir sombré, c’est tout étonnée qu’elle franchit l’arche gonflable. Le Ronchon lui tape sur l’omoplate en rigolant, hé la gazelle, faut freiner maintenant, on y est.

Thelma patine comme une voiture sur la neige, elle tangue, manque de heurter le coureur juste devant elle, ses jambes se meuvent selon d’étranges trajectoires, non rectilignes, gauche et droite indépendantes l’une de l’autre. Une fée lui offre une bouteille d’eau et une couverture de survie, un ange propose de l’aider à décrocher sa puce, elle dit qu’elle va s’en occuper, essaie, renonce, trop bas, trop acrobatique, le garçon s’y attelle en souriant, et cette gentillesse lui arrache des larmes, à moins qu’elle n’ait commencé à pleurer avant, ce n’est pas clair, elle a envie de retrouver le Ronchon pour le remercier, décidément elle perd tout le monde, on lui tend une médaille, de l’eau ruisselle sur ses joues mais il pleut aussi, et soudain une main sur son épaule, elle se retourne tant bien que mal et Faroy se tient devant elle, le visage rosé, trempé de pluie ou de sueur, radieux. Elle se jette dans ses bras et l’embrasse à pleine bouche.

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