Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 17 sur 46

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Thelma

Indulgence

 

 

Les parents d’élèves sollicitent rarement Guillaume Faroy pour des entrevues formelles. Quand cela se produit, il n’y a pas matière à se réjouir : le Parent est soit trop remonté, soit trop procédurier pour se contenter de la bonne vieille rencontre « à l’improviste ».

Le premier problème de Guillaume consiste à décider où se tiendra le rendez-vous : il n’a pas envie de réquisitionner une salle de classe, mais dans le gymnase il n’y a rien pour s’asseoir – à moins de s’installer sur les bancs des vestiaires, lieu peu propice à la résolution de problèmes épineux. Au moment où monsieur et madame Gardel se présentent devant lui, il n’a pas encore tranché. La mère de Thelma (chef d’entreprise, lui a appris la fiche remplie le jour de la rentrée) devance son prof de maths de mari. C’est une belle femme, la quarantaine, joli port de tête, allure sportive – il parie sur une nageuse. Thierry Gardel, brun, relativement svelte – tennis ou vélo le dimanche – la dépasse de quelques centimètres. Tous deux ont l’air préoccupés.

Guillaume expédie les salutations d’usage.

— À propos du malaise de Thelma…

— C’était le mois dernier, inutile de revenir dessus, coupe Cécilia Gardel.

Elle se tourne vers son mari qui a un frémissement des narines, glisse ses mains dans ses poches et regarde vers les paniers de basket.

— C’est un peu délicat, reprend son épouse. Thelma, ça ne vous aura pas échappé, souffre de troubles alimentaires. En gros, il faudrait qu’elle prenne douze kilos pour avoir un poids en rapport avec sa taille.

— Effectivement, elle n’est pas épaisse. Mais si ça peut vous rassurer, elle a de l’énergie à revendre en sport !

— Ça fait partie du problème.

— Heu oui, bien sûr.

— Il se trouve – peut-être êtes-vous au courant – que Thelma a un faible pour vous. Un crush, si je ne me trompe pas d’expression !

Thierry Gardel se masse la tempe gauche. Cécilia a beau sourire de manière engageante, Guillaume se demande ce qui lui tombe dessus. Peut-être êtes-vous au courant. Est-ce qu’ils l’accusent de quelque chose ? Que faut-il lire entre les lignes ? Des loupiotes clignotent dans tous les sens.

Thelma passe souvent le voir en fin d’après-midi, pour aborder, l’air grave, des questions techniques sur le trail. Jamais le moindre sous-entendu : venant d’une adolescente aussi austère, ça sauterait aux yeux. Guillaume ne peut nier, pourtant, qu’il aime bien cette gamine. Sa détermination, son tonus et sa fragilité le touchent. Au rugby, il la replace systématiquement au cœur de l’action pour qu’elle s’exprime sur le terrain. Un malentendu lui coûterait sa titularisation. Il soupèse chaque mot.

— Je suis navré si elle a mal interprété quelque chose, bien que je ne voie vraiment pas de quoi il peut s’agir. Elle ne m’a rien dit. Je l’aurais évidemment découragée sans ambiguïté…

Cécilia Gardel l’interrompt à nouveau :

— Il faut que vous compreniez bien la situation. Thelma est susceptible de se faire hospitaliser du jour au lendemain. Nous longeons une ligne de crête depuis des mois.

— Je suis désolé d’entendre ça. J’aurais dû m’en rendre compte. Elle dégage une telle énergie… Enfin bref. Comment est-ce que je peux vous être utile ?

— Si jamais elle se déclarait, il ne faudrait pas la décourager, dit Cécilia Gardel.

— Pardon ?

— Peut-être que vous pourriez, je ne sais pas, l’emmener faire du roller ? Ou une balade à vélo ?

Guillaume la regarde sans comprendre.

— Tous les deux ? Elle et moi ?

Cécilia Gardel opine du chef. Elle n’a pas l’air de plaisanter.

Le mari semble subir la conversation autant que lui : c’est peut-être de là que viendra le salut.

— Monsieur Gardel, vous êtes prof aussi, je crois ?

— C’est exact, en classes préparatoires.

— Vous emmèneriez une de vos élèves faire du roller ? Ça vous semblerait normal ?

— Normal ? répète-t-il avec une intonation aiguë.

Thierry déglutit puis sa voix s’affermit :

— Non, ça ne me semblerait pas normal. Malheureusement, nous n’en sommes plus à décider de nos actions parmi un échantillon de solutions normales. Imaginez-vous, monsieur Faroy, assister au délabrement du corps de votre enfant, sans pouvoir faire quoi que ce soit pour l’aider à se sortir d’une maladie qu’en dépit de tous vos efforts, vous ne comprenez pas. Imaginez-vous enlever les piles de la balance tous les soirs de peur qu’elle passe la nuit à se peser. Imaginez-vous fouiller sa chambre à la recherche de laxatifs ou renifler les toilettes après les repas pour détecter une odeur de vomi. Rien de normal dans ce que je vous décris, n’est-ce pas ? Et pourtant, depuis plus d’un an, c’est notre nouvelle normalité. Alors, pour être honnête, je ne suis pas tout à fait en phase avec l’idée de ma femme, mais pour l’instant, je n’ai pas mieux à proposer. Thelma a besoin de préoccupations de son âge.

Guillaume vacille. Il proteste encore :

— Mais sans doute qu’un camarade de son âge, justement…

— Pour ne rien vous cacher, ça nous aurait arrangés.

Guillaume rajuste la visière de sa casquette.

— Qu’est-ce que vous attendez de moi, au juste ?

— Rien de plus que ce que ma femme vous a dit : témoigner de l’attention, peut-être de l’affection à Thelma, pour l’aider à se rassurer, à reprendre confiance en elle.

Guillaume traverse le gymnase d’un pas raide pour décrocher un tapis de sécurité du mur en face. Il détache les sangles et le tracte lentement, en marche arrière, en direction des parents de Thelma. D’un geste, il invite les visiteurs à s’asseoir. Cécilia Gardel lisse sa jupe et s’installe, Thierry Gardel reste debout, Guillaume s’accroupit sur le linoléum.

Il réfléchit. Il ne demeure jamais passif à côté d’un ado en souffrance, c’est la principale raison qui lui a fait choisir cette voie professionnelle. En outre, il ne s’encombre pas d’une interprétation rigoriste des règles, ce qui ne lui réussit pas toujours, mais là… une suspicion de relation avec une élève de quinze ans, du pénal, tout bonnement.

Cécilia Gardel s’éclaircit la voix.

— Nous pourrions vous fournir un écrit.

— Excusez-moi ?

— Une lettre qui stipulerait que vous avez établi un lien privilégié avec Thelma à notre demande. Datée et signée.

La suggestion arrache à Guillaume un rire nerveux. Il devrait les envoyer paître, avec leurs idées tordues et leur trafic d’indulgences, mais ils ont l’air tellement perdus qu’ils lui inspirent autant de compassion que de répulsion.

— Vous me prenez au dépourvu, laissez-moi réfléchir à toute cette histoire.

Il en parlera à sa sœur. Je suis dans une merde, Marie, tu ne le croiras pas.

La mère bondit sur ses pieds avec un sourire gorgé de trop d’attentes et Guillaume s’inquiète d’avoir entrebâillé la porte. Il les raccompagne à la sortie du gymnase. Au bout d’une vingtaine de mètres, Thierry Gardel fait demi-tour et trotte vers Guillaume.

— Juste un point. La relation privilégiée que nous envisageons… serait bien entendu de nature… essentiellement platonique.

— C’était très clair de mon côté, s’empresse-t-il de confirmer, sans relever, ce qui ne lui semblerait pas opportun, l’étrange emploi de l’adverbe.

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