Thelma
Le prince Harry
10 h 37. Second réveil. Thelma émerge progressivement. Elle se raccroche à ses perceptions immédiates. La douceur du lit, sa vessie pleine, les gargouillements de son ventre. Elle n’a ni bu ni mangé depuis les sucres et la pulpe d’orange.
Si ! À l’arrivée, un bénévole lui a offert une gourde de compote, elle a tourné le bouchon en forme d’hélice, aspiré quelques centilitres de purée pomme-vanille, encore hébétée par ce qui venait de se produire.
Elle pose une main contre son ventre.
Étrange impression : la sensation de faim, si centrale d’habitude, si jouissive, est ravalée à ce moment précis au rang d’élément de contexte, presque de détail, dans une composition plus large.
L’Entraîneur ne crie pas à l’hérésie. Les événements de la nuit les ont submergés, elle et lui ; Thelma surnage, il n’a pas refait surface.
Quelques heures auparavant, les parents ont débarqué. Cécilia a traversé la moitié du jardin en courant, s’est immobilisée à quelques mètres de sa fille. Thelma s’est approchée, sans un mot Cécilia l’a enlacée. Thelma s’est blottie contre sa poitrine. Cécilia a resserré son étreinte. Thelma ne sait plus qui a commencé, d’où sont montés les premiers spasmes : des sanglots se mélangeaient sans qu’on distingue leur origine, et dans le dos l’une de l’autre, elles s’essuyaient le visage.
Le parfum habituel de sa mère avait dû se dissiper au cours de la nuit, et Thelma a retrouvé une odeur disparue, une odeur d’avant Billie, d’avant la butte aux Chevreuils et Chemins de Campagne, l’odeur des câlins dans le lit, du désinfectant pour les genoux, des malabars bigoût. Elles sont restées longtemps dans cette position. Personne ne les a séparées. Thierry se tenait en retrait, on aurait dit qu’il n’osait pas s’approcher, que ça aurait fait trop d’émotions au mètre carré, ou trop pour lui. Quand il s’est aperçu que Thelma le regardait, il a palpé sa veste, a sorti ses clés, et s’est dirigé vers la balancelle pour emporter Billie.
Assise sur le bord de son lit, Thelma ne s’étire pas. La raideur de ses jambes, elle aimerait la préserver le plus longtemps possible. Du bruit lui parvient d’en bas. Avec le secours du mur et de la rampe, elle se confronte aux escaliers. Jamais elle n’avait mesuré si précisément la complexité musculaire du parcours reliant sa chambre à l’étage inférieur. Quand elle pousse enfin la porte de la cuisine, elle trouve son père, les yeux cernés, occupé à remplir la bouilloire. Il a sorti du placard les bols bleus, le coffret d’assortiment de thés et la tasse à l’effigie du prince Harry et de Meghan Markle, la préférée de Cécilia. Celle-ci n’est pas levée, et lui n’a pas la tête de quelqu’un qui s’est couché. Les commissures de ses lèvres se soulèvent brièvement à l’approche de sa fille.
— Je ne te demande pas si tu as des courbatures… Assieds-toi, cow-girl.
Thelma s’agrippe au dossier de la chaise et abaisse avec précaution son centre de gravité.
— Et à part ça, ça va ?
— Ça va, confirme-t-elle.
Thierry murmure quelque chose d’inaudible, elle croit distinguer « rodéo » ; et Thelma ne sait pas s’il fait allusion à sa démarche arquée ou à ce qui les attend, en famille, à partir de maintenant.
Elle soulève l’opercule de son yaourt. Son père la regarde manger distraitement, ses yeux papillonnent, on dirait qu’il guette les bruits de la maison. Il s’éclaircit la voix, on doit avoir de la pommade pour les muscles dans l’armoire à pharmacie.
Il lui épargne le déplacement, dépose le tube sur son bouchon, à côté du paquet de céréales, puis le reprend pour le poser un peu plus loin.
— Billie et toi vous irez passer un peu de temps chez Mamie No et Papy Jacques. Je les ai appelés tout à l’heure.
Combien de temps ? demande Thelma. Il ne sait pas. Le temps que les adultes se consacrent à leurs problèmes d’adultes. Le temps qu’il faudra. Quelques jours. Pas trop longtemps, il espère. En tout état de cause, il compte sur sa coopération. Même en présence de moussaka surgelée.
Elle soupire. Elle a compris, pas la peine d’en rajouter.
Elle a compris que le meilleur et le difficile commencent en même temps. Qu’elle ne se sentira pas toujours plus heureuse mais, à partir de maintenant, plus vivante.
Trois jours, elle peut ; trois jours, ça passe.
Thierry sourit, ce qui accuse ses cernes violacés. Trois jours, c’est déjà pas mal, canard.
FIN
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