Thelma
Oiseaux morts
Samedi, le père de Justin l’emmène déjeuner dans leur restaurant chinois habituel. La décoration kitsch déclenche systématiquement les commentaires réjouis du grand reporter. Après avoir dûment félicité la propriétaire sur ses lampions – l’incongruité des compliments gêne toujours Justin, qui ne sait pas évaluer la part de sincérité, de jeu ou de snobisme dans l’attitude paternelle –, Thibault commande des nems au porc, un bouillon de légumes et du canard laqué. Il s’ouvrira ensuite une demi-douzaine de fortune cookies avec le café, et Justin se demandera s’il ennuie vraiment son géniteur au point que celui-ci préfère étudier son avenir dans des biscuits.
Ils parlent peu de sa dernière affectation. Quand Thibault revient de mission, ses articles publiés lui sont des oiseaux morts ; il n’a pas envie qu’on s’appesantisse dessus, déjà tout entier préoccupé par le prochain reportage. Et Justin – qui peut résumer tous les papiers récents de son père et s’est soigneusement documenté sur les enjeux du dernier conflit pour éviter une ânerie – entend parler du sujet pour la première fois. Delphine Bonnefond s’extasie régulièrement sur la culture géopolitique de son fils ; c’est bien la seule à apprécier l’effort.
Thibault réclame souvent de lire les textes de son fils destinés à l’Observateur de la Vallée. Justin les lui soumet rarement. D’une part, parce que la rédaction ne lui a jamais rien refusé (les contributions de Justin, en toute modestie, sortent plutôt du lot), d’autre part parce qu’il peine à croire que le stress de Parcoursup ou le palmarès des compétitions sportives départementales passionnent un envoyé spécial en zone de guerre.
Aujourd’hui, son père insiste. Justin a sélectionné, au cas où, son enquête sur la gestion chaotique des déchets du lycée. Il tend les deux feuilles A4 à Thibault et attend le jugement en apnée, en consultant les desserts au menu (lychees au sirop ou riz au lait à la mangue fraîche, depuis cinq ans qu’ils viennent ici, la carte n’a jamais changé).
— Beau boulot !
— Tu voudras un dessert ? demande Justin, le sourire prudent.
— Juste un café, et leurs petits biscuits, là ! C’est pas mal, ton reportage. Si on te conseillait de creuser encore, comment tu t’y prendrais ?
Le conditionnel amortit à peine le verdict. Justin tente une réponse, la moins brouillonne possible. Des interviews supplémentaires avec les équipes de ménage. Un rendez-vous au centre de tri. Une tournée avec les éboueurs.
— Eh ben voilà, tu tiens le bon bout ! La suite au prochain numéro. Ceci dit, l’amorce est excellente et ton sujet très bien choisi.
Justin déglutit.
Heureusement que Thibault ne se doute pas du reste des activités « littéraires » de son fils. Au lycée, Justin commence à jouir, grâce aux Péripéties de la seconde C, d’une petite notoriété. Plusieurs classes suivent son feuilleton. Inès prétend qu’elle a surpris des profs à le lire en cachette. Des élèves de première et de terminale ont sollicité Justin pour des spin-off qu’il s’est offert le luxe de refuser, au prétexte qu’il ne travaille que du matériau de première main, des événements auxquels il a personnellement assisté. Étrangement, personne n’a ri de sa prétentieuse recherche d’authenticité, comme si elle allait de soi ; alors qu’il déforme, dramatise et enjolive à loisir, sans aucune fidélité aux faits. Il propulse au cœur de l’action des gens qui ne s’y trouvaient pas, et attribue à ses personnages récurrents un sens de la repartie dont leurs incarnations humaines sont largement dépourvues.
Ça marche tellement bien que ça en devient malsain. Les épisodes les plus réussis créent une mémoire collective factice qui prend le pas sur la réalité. L’autre jour, Justin a entendu Thomas raconter, hilare, la fois où il a remis à sa place le prof de physique. L’intégralité de l’échange sortait tout droit de l’imagination de Justin – qui se tenait dans le champ de vision de Thomas, à portée de voix, sans que celui-ci manifeste la moindre gêne à rapporter la fausse anecdote. Avait-il fini par se persuader que la scène avait eu lieu ?
Et puis, certains noms reviennent plus souvent que d’autres, dans des positions plus avantageuses. Les versions papier d’Inès, Thomas et Côme ne se trouvent jamais à court de répliques spirituelles.
Le statut de Justin a évolué. De l’intello discret qui collabore au journal de l’école, il s’est retrouvé adoubé par le petit gang qui règne sur la classe.
Inès a été la première fille à s’intéresser à lui, si l’on peut dire. Justin avait supposé qu’elle connaissait Thibault Bonnefond de nom, que c’était évidemment pour cette raison qu’elle avait installé son plateau en face du sien au retour des vacances de la Toussaint. Un pic d’intérêt à son égard se produisait de temps en temps, après une apparition télévisée de son père – il avait l’habitude. Ils avaient passé tout le déjeuner en tête-à-tête au milieu du réfectoire.
Elle était trop jolie et trop présente, Justin n’avait presque rien avalé. Pourtant, il aurait eu le temps de s’alimenter, c’était surtout elle qui parlait. Lui faisait de son mieux pour ne pas se laisser déconcentrer par les mimiques obscènes de Côme et Thomas, dans le dos d’Inès. Au dessert, elle s’était penchée vers lui pour lui souffler – et son haleine sentait la mousse au chocolat : avec une carte de presse, tu rentres tranquille en boîte, non ?
Il avait écarquillé les yeux. Est-ce qu’elle s’imaginait que le journal du lycée délivrait des cartes de presse ? Ou est-ce qu’elle l’invitait à subtiliser celle de son père ? Il avait mentionné à deux reprises le quotidien pour lequel travaillait Thibault sans qu’elle saisisse la perche ; peut-être ne lisait-elle pas la presse nationale.
— Moi, ça fait six mois que je rentre facile, mais pour toi, ça serait pratique, cette année. C’est toujours plus compliqué pour les mecs.
Justin avait hoché la tête sans répondre, faute de savoir par où commencer.
— Bon sinon, rien à voir, mais tu sais ce que j’écrirais, à ta place ? Un truc sur la classe, pour rigoler. Un postiche. Comme une caricature, tu vois ?
Il voyait.
— C’est une idée chanmé, non ?
— Carrément.
— Ah, génial ! On va se marrer ! J’ai hâte que tu me fasses lire.
Ça a commencé comme ça, par une promesse extorquée par une minijupe verte et des yeux gris. Inès, en retour, ne l’a pas renié : elle a déclamé le premier opus de Justin à un groupe de curieux dans la cour. Le one-man-show a obtenu son petit succès. Depuis, chaque lundi matin, Inès s’enquiert, l’air pénétré, de « l’état de son inspiration » et il lui livre en avant-première chaque nouvelle Péripétie. Les autres garçons s’agacent de ce que Justin ne semble même pas chercher à retirer tous les bénéfices envisageables de son étonnante proximité avec Inès.
En réalité, l’émoi qu’il éprouve quand elle s’approche sans prévenir ne résiste pas aux commentaires oiseux, aux blagues comprises de travers, à l’ironie manquée et à son narcissisme extrême. Elle n’a lu aucun de ses articles pour le journal, et s’intéresse exclusivement aux textes qui lui livrent une version magnifiée d’elle-même.
Justin a été intronisé bouffon de la reine et responsable de la propagande, deux fonctions dont il ne sait comment se dépêtrer. Personne ne comprendrait qu’il mette un terme aux aventures de leurs avatars. Encore moins qu’il s’éloigne volontairement du cercle envié des cools pour se compromettre avec des êtres humains de seconde catégorie.
À l’idée que Thibault Bonnefond tombe sur l’un des épisodes de la Seconde C, l’estomac de Justin se contracte sur les nems. Tant qu’il n’est confronté qu’aux fameuses questions pour aller plus loin, il peut s’estimer heureux.
OceanofPDF.com