Thelma
Le pavillon
Elle court plus souvent dans les bois ou sur les quais ? Il faudrait emprunter tous ses itinéraires, idéalement à rebours, je conduis et tu guettes. Ou l’inverse. Tu portes tes lentilles, là ? Si on ne la récupère pas au premier passage, c’est les flics. Ou les pompiers ? Si ça se trouve elle est blessée, elle se refroidit, il fait combien dehors ? Et il a plu, elle est peut-être trempée. Heureusement que j’ai pensé aux baskets. On ne se serait douté de rien jusqu’à demain, et là…
Thierry profite de ce que Cécilia reprend sa respiration pour interrompre sa logorrhée :
— Je peux la géolocaliser.
L’effet est radical.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Elle a posé la question très lentement. Thierry déglutit. Explique qu’il a installé, sur le téléphone de leur fille, une version « édulcorée » du fameux logiciel espion. Celui dont Cécilia lui avait parlé, à la marque près.
— Sans me le dire.
— … sans te le dire.
— …
— On retrouve d’abord Thelma.
La nécessité d’agir permet à Thierry de conserver un semblant d’aplomb. Il déclenche la demande de géolocalisation. L’application expédie une requête par message.
— Elle ne répond pas à son portable, tu crois vraiment qu’elle va cliquer pour autoriser la géolocalisation ? s’énerve Cécilia.
— Il y a une fonctionnalité pour forcer la géolocalisation au bout de dix minutes, je l’ai prévalidée sur son téléphone.
Ils attendent, muets, côte à côte dans la voiture. Au bout de plusieurs minutes, Thierry bafouille qu’il est désolé. Il aurait voulu retenir ses excuses pour plus tard, un moment plus propice, mais le silence est insoutenable. Cécilia regarde droit devant elle, par-delà le pare-brise, parfaitement immobile, les yeux secs. Elle refuse de discuter maintenant et, bien sûr, elle a raison.
Enfin, un bip indique la réception des coordonnées GPS. Thelma se trouve à l’autre bout de la vallée, dans une zone résidentielle.
Le point GPS les mène à deux pavillons mitoyens dotés de jardinets sur rue. Toutes fenêtres éteintes. Thierry descend de voiture et inspecte la plaque de la première boîte aux lettres – Sauminot, inconnu au bataillon. À la deuxième, son cœur effectue une pulsation supplémentaire. Sur l’étiquette provisoire recouverte de ruban adhésif transparent, il reconnaît le nom du prof de sport du lycée. Guillaume Faroy.
Leur fille de quinze ans passe la nuit chez un type de trente avec autorité sur elle. Cécilia a déconné à pleins tubes, c’est entièrement sa faute. Laisser carte blanche à ce mec sous prétexte de remonter le moral de Thelma ! Sa femme mériterait d’entendre le fond de sa pensée. Le contexte ne s’y prête guère.
Cécilia a l’air indécise.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Tu vas voir ce qu’on fait.
Il enjambe la barrière, s’élance dans le jardin et enfonce la sonnette. L’absence de réponse le fait disjoncter. Il garde l’index collé au bouton et frappe de la main gauche. Cécilia lui parle, mais il fait trop de bruit pour l’entendre clairement. Quelque chose sur le fait que Thelma est peut-être venue de son plein gré, comme si c’était le sujet.
Une tête éberluée apparaît. Faroy a l’air de remettre rapidement les parents de Thelma.
— Je veux voir ma fille !
— Heu… Bonsoir monsieur Gardel. Madame Gardel. Thelma dort chez son amie Violette. Violette Pichon.
Pour la première fois de sa vie, Thierry envisage la violence physique comme une option possible. Possible mais non souhaitable : son esprit cartésien et la carrure de Faroy le dissuadent de passer à l’acte.
— Ne nous racontez pas d’histoires. Son téléphone est ici.
— Mais oui, absolument ! J’ai trouvé ses affaires tout à l’heure. Elle les a oubliées chez moi avant le marathon. Tenez, elles sont juste là, je les avais laissées près de la porte au cas où elle revienne les chercher.
Faroy se penche sur le côté et saisit le sac de sport de Thelma. Cécilia le lui arrache des mains et fait coulisser la fermeture éclair.
— Ses vêtements d’aujourd’hui, son téléphone, sa trousse de toilette, énumère-t-elle, la voix blanche.
— Qu’est-ce que ça fiche chez vous ? éructe Thierry.
— Comme je vous l’ai dit, c’était juste avant de prendre le départ, elle a dû oublier, c’est classique, on est stressé…
— Vous êtes en train de nous dire qu’elle a couru un marathon aujourd’hui ? Vous étiez avec elle ? Elle l’a fini ? Dans quel état ? s’inquiète Cécilia.
— Elle a fini, oui ! Elle a même réalisé un temps très honorable, quatre heures et des poussières ! Pour une débutante, elle a parfaitement géré son effort. Honnêtement, elle m’a impressionné.
Thierry n’en croit pas ses oreilles. Sa fille malade court quarante bornes en pleine nuit avant de s’évaporer, ses affaires resurgissent chez un homme de quinze ans de plus qu’elle, et on discute performance sportive ?
Il bouscule Faroy et déboule au milieu de son salon. Vide. Il traverse la pièce d’un pas déterminé, ouvre la porte des toilettes et celle d’une espèce de garde-manger. Il repasse ensuite devant l’entrée pour accéder au couloir et au reste de la maison. Faroy s’avance dans sa direction, et Thierry se prépare mentalement à lui décocher le coup de poing qu’il garde en réserve depuis quarante-sept ans, ce qui ne sera finalement pas nécessaire puisque Faroy s’aplatit contre le mur et actionne un interrupteur pour lui éclairer la voie. Thierry achève sa perquisition entre la penderie de la chambre et la salle de bains. Le pavillon, peu meublé, ne recèle aucun coin caché.
— Vous êtes rassuré ? demande calmement le prof de gym quand Thierry revient bredouille.
— Si elle n’est pas ici, où est-elle ?
Faroy persiste dans sa version, l’air embêté : elle avait vraiment prévu de dormir chez son amie, c’est un autre camarade de classe, Justin Bonnefond, qui l’a raccompagnée. Il n’a pas cherché à creuser.
Cécilia intervient en regardant Thierry.
— Elle n’est pas chez Mélanie, mais on peut vérifier qu’elle n’a pas débarqué chez Nicolas. Violette vit là-bas en ce moment.
Thierry se rappelle à peu près comment se rendre à la nouvelle adresse de Nico.
— Écoutez, je me sens responsable, laissez-moi vous accompagner.
— Vous allez rester bien tranquille ici ! rugit Thierry. C’est avant qu’il aurait fallu s’inquiéter, vous ne croyez pas ? Une mineure anorexique, un marathon, bordel ! C’est ce que vous avez trouvé de mieux ?
S’il constate sur le corps de sa fille une seule égratignure, il exige la mise à pied du fou furieux.
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