Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 5 sur 46

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Thelma

Parures

 

Lundi matin, Violette n’a pas de nom.

À vrai dire, Violette ne se présente même pas en cours. Son absence inopinée inquiète Thelma : dans sa situation, son amie ne peut pas se permettre de rater le devoir sur table de onze heures.

Thelma, quant à elle, n’avait pas prévu d’affronter seule le premier lundi d’existence de la Liste. La catastrophe, pour l’heure, semble circonscrite : Justin n’a rien commis, le classement n’a pas fuité sur le groupe de discussion WhatsApp de la classe. Mais cela ne signifie pas grand-chose, il existe des dizaines de sous-groupes qui n’incluent pas tous Thelma, et l’incident peut avoir engendré une conversation ad hoc, entièrement consacrée à la Liste. À y réfléchir, les échanges peu fournis depuis la veille constituent peut-être un indice que la discussion s’est déplacée. Est-ce qu’elle affabule ? Thelma tente de ralentir sa respiration, pour maîtriser l’angoisse qui peu à peu la submerge. Elle se raccroche à l’espoir que le proviseur ait chargé Thomas d’étouffer l’affaire sous peine de mesures drastiques. Mais comment savoir ce qui s’est dit dans ce bureau ?

Elle passe la récréation en équilibre sur la barrière de bois qui délimite la cour du lycée. Personne ne s’approche. De son belvédère, elle observe Inès, moulée dans une mini-jupe léopard, se dandiner comme au concours de miss Camping.

Violette surgit une poignée de secondes avant la sonnerie de 10 h 55, les joues écarlates. Son père a oublié de la réveiller avant de partir au bureau, elle a cru rater l’interro – l’appréhension se lit sur ses traits. Thelma se retient de lui poser la question qui l’obsède depuis deux jours.

En classe, la prof distribue sournoisement des sujets différents aux élèves assis côte à côte. Thelma adresse à Violette un sourire encourageant. Pour éviter de démoraliser son amie, elle reste penchée sur sa feuille, stylo-plume débouché, jusqu’au ramassage des copies. Violette, dont le visage n’a pas décoloré depuis son sprint matinal, rend la sienne en dernier, manifestement à regret. Sur le trajet de la cantine, elle tente d’exorciser l’épreuve en récapitulant les sous-questions les plus imbitables (Partie II, b, c et d) et celles sur lesquelles elle compte pour sauver les meubles. Thelma la rassure comme elle peut.

Elles pénètrent dans le réfectoire grouillant qui pue le gras chaud. L’aberrant triplé du chef, macédoine, poulet-frites, clafoutis aux cerises dédouane Thelma ; aujourd’hui, objectivement, la barre est trop haute.

— J’ai d’abord pensé à Jean… chuchote Violette en se saisissant du plateau en haut de la pile.

Jean est un élève de seconde A qui partage leur cours d’espagnol. Grand, blond, discret, sympa. Thelma tente de l’imaginer nu, la scène demeure très floue.

— Mais finalement, j’ai mieux : Marc !

— Marc qui ? Marc-le-pion ? se récrie Thelma.

— Réfléchis. Avec les mecs du lycée, ça sera laborieux avant, pendant, et même après. Tu devras faire semblant d’être amoureuse, au moins un peu. Alors que Marc, il a quoi ? Vingt et un, vingt-deux ? À vingt-deux ans, tu peux me croire, les mecs n’en sont plus à rédiger des listes.

Violette saisit deux frites du bout des doigts et ricane :

— Imagine la tronche de Thomas quand il apprendra que tu couches avec Marc.

Thelma n’en est pas à imaginer la tronche de Thomas.

— Bon, pas besoin de décider tout de suite, on va déjà se préparer, conclut Violette. T’es libre, mercredi ?

 

Le mercredi suivant, en tout début d’après-midi, elles se rejoignent dans le bus 76 qui longe la vallée. Elles descendent au terminus place de l’Église et suivent les allées piétonnes jusqu’aux grands magasins. L’expédition comporte un double objectif :

1. équiper Thelma au cas où l’une des variantes du plan Jean/Marc se concrétise,

1bis. parer au cas contraire.

Dans cette dernière éventualité, les parures – Violette use du mot sans modération, elle s’en gargarise, ça lui évoque, clame-t-elle, des rivières de diamants et des porte-jarretelles, et on ne va pas se priver d’employer le terme le plus féminin du monde – les parures, donc, serviront de leurres. Chaque vendredi après le rugby, Thelma se rhabillera en tenue sexy. Mais l’air de rien, naturelle, nonchalante, tout ça. L’essentiel n’est pas que tu couches, résume Violette, mais qu’on pense que tu couches. Thelma ne peut s’empêcher d’être piquée au vif.

Violette fouille dans les portants. Tu veux quoi pour le bas ? Culotte haute, shorty, tanga ? Pas un string, si ? Quelle couleur ? En dentelle, hein ? Thelma répond à la volée, un peu au hasard.

— XS ? poursuit Violette, l’air presque détaché, comme si la question ne portait pas en elle un fardeau de signification.

Elles embarquent du XXS aussi, par sécurité, ce qui restreint les choix, toutes les marques n’en proposant pas. Pour le haut, Violette sélectionne une demi-douzaine de bonnets A abondamment rembourrés. Elle suspend les cintres à l’intérieur d’une cabine d’essayage, et sans consulter Thelma ni faire mine de ressortir, tire le rideau. Elles se serrent dans le mètre carré artificiellement élargi par le miroir, sous la lumière rosée des spots. Thelma ôte son manteau, son jean et sa chemise tandis que Violette décroche les bretelles du premier soutien-gorge des encoches d’un cintre en plastique. Thelma enfile un tanga de dentelle bleu nuit sur sa culotte. Elle attache devant elle les agrafes du soutien-gorge, le fait tourner autour de son torse et passe les bretelles. Les deux amies observent la glace en silence.

Violette a gardé sa parka et ses baskets à semelles compensées, Thelma est presque nue ; impossible comparaison. Elle voudrait que son amie se déshabille. Il manque un référentiel, une borne, une vision frontale de la norme, pour empêcher le regard de Thelma d’être aspiré par chaque minuscule renflement de peau, de faire gonfler à l’infini chaque soupçon de graisse. De son psychiatre elle a appris qu’un terme désigne cette hallucination : la dysmorphophobie – un mot fait de trop de syllabes, difforme lui aussi, a-t-elle pensé.

Surprendre ses rétines en flagrant délit d’infidélité, les mettre face à leur travail de sape, en sous-vêtements, à côté de Violette.

Pour éviter de passer pour plus cinglée qu’elle n’est, elle ne dit rien.

Violette est prise d’une frénésie d’activité dans son demi-mètre carré, elle s’affaire sur les parures, les cintres récalcitrants, le rideau à ajuster. Elle ne commente pas le reflet de Thelma. À sa copine à poil, Violette conseillerait de se raccourcir la frange. Mais d’avis capillaire, il n’est pas non plus question. Violette attrape l’étiquette à l’arrière du slip et pousse un soupir de soulagement. Tu flottes légèrement, mais c’est le XS ! Essaie le XXS. Thelma, docile, s’exécute. Le modèle tient mieux sur ses hanches, la couleur bleu roi offre un contraste saisissant avec la transparence de sa peau.

— Bon ben nickel, commente Violette.

— Tout se passe comme vous le souhaitez ?

De surprise, Violette bouscule Thelma qui se cogne le front contre le miroir.

— Une personne par cabine, s’il vous plaît… continue la voix. Si vous avez besoin d’une taille, je suis là.

Thelma entrebâille le pan de toile.

— Bonjour madame. Dans ce modèle, c’est la plus petite taille ?

Haussement de sourcils, léger mouvement de recul, circulation désordonnée des yeux entre les côtes, la clavicule et la double épaisseur de tissu tendu entre les os des hanches. Thelma observe la vendeuse plaquer un sourire professionnel sur son malaise.

— Vous permettez…? C’est vrai que ça bâille un peu… Est-ce que vous êtes fixée sur ce modèle ? Nous avons aussi de jolies choses dans le rayon jeune fille, où vous trouverez davantage de choix adaptés à… à votre morphologie. Je peux vous apporter quelques suggestions.

Derrière Thelma, Violette décline fermement :

— Pas la peine, madame, on se débrouille, merci beaucoup !

— Je vois que vous êtes entre de bonnes mains… Restez discrètes, d’accord ? Normalement, c’est une seule personne par cabine. Je fais une exception.

— Merci madame, triomphe Violette en rabattant le rideau.

Les pas s’éloignent.

— Tu l’as vue venir avec son slip Snoopy ? Elle est parfaite, cette parure. Mieux vaut trop grand que trop petit.

Thelma apprécie qu’elle n’ajoute pas « Surtout si tu reprends du poids », ou une variation sur le thème. Violette est diplomate à la limite de la télépathie. Le deuxième ensemble, à effet push-up, retourne illico sur son cintre : la coque lévite à plusieurs centimètres de la poitrine de Thelma, comme une armure sur la femme invisible. On ne s’attarde pas sur le spectacle, déjà Violette tend le candidat suivant. Les articles de lingerie éliminés s’entassent sur le pouf matelassé de la cabine. Elles enfreignent largement les « six pièces par personne », mais la vendeuse ne s’aventure plus de leur côté.

Thelma opte pour l’ensemble bleu roi et une brassière ajourée assortie à une culotte en Liberty (pas tout à fait assez sexy au goût de Violette, qui consent néanmoins à procéder par paliers). Les étiquettes de prix les refroidissent, mais Violette refuse que l’on sacrifie l’un des deux ensembles. D’ailleurs, idéalement, il en faudrait quatre ou cinq : si Thelma porte les mêmes sous-vêtements tous les vendredis, la ruse sera éventée.

— T’es grave, sourit Thelma.

— Je te paye le deuxième.

Thelma ne se fatigue pas à refuser. Le père de Violette a la culpabilité prodigue. Depuis le divorce, non content de lui offrir tout ce qu’elle veut il lui donne aussi de l’argent pour qu’elle s’achète ce qu’elle veut et Violette atteint manifestement le stade où ce qu’elle veut, c’est financer les soutifs de ses copines.

— On attend que je me fasse renflouer, et dans un mois on commande en ligne, maintenant qu’on connaît ta taille. Mon père me prêtera sa carte.

À la caisse, alors que la vendeuse enveloppe les sous-vêtements dans du papier de soie, Thelma prend conscience de l’heure : elle doit attraper le 16 h 09 sur la place de l’Église si elle ne veut pas arriver en retard au flicage hebdomadaire chez Meunier. Elles dévalent l’escalier mécanique jusqu’au rez-de-chaussée. Thelma serre le cordon du minuscule sac qui contient leur butin, si léger qu’il vole derrière elle. Elle stoppe subitement sur le trottoir devant les Galeries.

— J’ai hyper soif, pas toi ?

— Heu… si. Mais t’étais pas pressée ?

— Si on se dépêche, on peut encore prendre un Coca à emporter.

Elles traversent à grandes enjambées la place des Capucins jusqu’au comptoir de vente à emporter de McDonald’s. D’une voix claire et forte, Thelma commande deux grands Coca zéro, puis cherche l’angle de vue adéquat pour vérifier que le serveur ne se trompe pas de bouton sur la machine à soda. Sa hantise est d’échouer à différencier, au goût, le vrai Coca de son succédané, et d’absorber en toute confiance, croyant s’abreuver d’un inoffensif soda à l’aspartame, 210 calories de sucre pur. Lorsque ses propres yeux ne lui certifient pas la provenance du liquide, elle demande confirmation au comptoir : c’est bien un zéro ? En fonction du degré d’assertivité de la réponse, elle avise. Si l’équipier pressé lui répond oui oui sans la regarder en face, déjà occupé de sa commande suivante, Thelma se méfie. Sur Internet, elle a trouvé des supports de formation aux employés, elle sait que pour le zéro, deux boutons doivent être enfoncés côte à côte sur le couvercle du gobelet. Mais on n’est jamais à l’abri d’une négligence. Prise de doute, il lui est arrivé de jeter sa boisson intacte dans la première poubelle. Elle s’était même imaginé, au pire de la maladie, un fournisseur mal intentionné intervertissant les tuyaux à l’intérieur de la machine. L’idée l’avait obsédée au point de lui faire préférer la Volvic pendant des semaines ; puis elle avait décidé, au prix d’un véritable effort sur elle-même, que c’était aller un cran trop loin dans la théorie du complot.

Aujourd’hui, l’angle de vue est favorable, le liquide coule du troisième bec verseur, le sucre est parfaitement faux, et elle a commandé la même boisson pour Violette afin de neutraliser les effets d’un échange malheureux.

— Je t’ai pris un grand aussi : si ça fait trop, tu m’en donnes ?

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