Thelma
Les Indestructibles
Cécilia et Billie dînent de tomates cerises et de pop-corn, les talons posés sur le marbre froid de la table basse, devant les cascades de la superfamille des Indestructibles. Cécilia porte une longue chemise de nuit blanche en coton et dentelle, et Billie son plus joli pyjama, un deux-pièces de soie rose poudrée. La fin du jour inonde le jardin d’une lumière splendide. Cécilia imagine une mise en scène féérique sur la balancelle dans ces tenues victoriennes. C’est l’affaire de deux minutes d’installer le trépied, le cliché promet d’être sublime – l’énergie lui manque.
Dans la famille de superhéros en justaucorps rouges, la mère et la fille rivalisent de maigreur. Ça les rend élastiques et dynamiques, épanouies et jolies. Le père, lui, accuse un certain embonpoint, les scénaristes l’ont créé attendrissant et sympathique. Cécilia se ressert du pop-corn en se disant qu’elle surinterprète la vision de la condition féminine véhiculée par les dessins animés. Elle tape princesse Disney grosse sur son téléphone pour voir. Le thème suscite des débats passionnés. Un blog évalue les indices de masse corporelle d’Ariel, Aurore, Blanche-Neige, Belle, Cendrillon et de leurs collègues bien rangées par ordre alphabétique. Une artiste punk crée des portraits en pied des princesses qui eurent beaucoup d’enfants, à l’aube de leurs cinquante ans. Ça donne à Cécilia envie d’un autre verre de vin. Elle rapporte une limonade à Billie. Aux premières lignes du générique, Billie négocie un deuxième film. Il est déjà vingt-deux heures, mais Cécilia n’est pas pressée de se retrouver seule. Shrek 3 à prendre ou à laisser, la princesse grassouillette qui pète. Sa fille se pelotonne contre elle.
Plus tard, Cécilia envoie un message à Mélanie. Elle a sympathisé avec la mère de Violette il y a une dizaine d’années, sur le stand de pêche à la ligne de la kermesse. Thierry s’est tout de suite entendu avec Nicolas, l’ex-mari de Mélanie. Aujourd’hui, Nicolas vit avec une rousse filiforme au prénom grec, et Mélanie, à minuit passé, est connectée sur WhatsApp. Cécilia l’imagine en train d’échanger des sextos avec un date Tinder pendant que les filles
É
bavardent dans leurs lits. Éprouve-t-elle du plaisir à se relancer sur le marché de la drague, ou est-ce un effort de tous les instants ? Elle-même, en serait-elle capable ? Aurait-elle la force de reprendre en main toute sa vie sexuelle ?
Voilà plus d’un mois qu’elle a cru défaillir sur le parking de ce sinistre motel. Plus d’un mois qu’elle s’ingénie à se comporter de la manière la plus naturelle possible, à masquer chaque jour son désarroi, à ne surtout pas provoquer de crise irrattrapable. En l’absence de confrontation, rien de définitif n’adviendra.
La santé de Thelma prend le pas sur le reste, au point de rendre les autres problèmes hors sujet. Tout semble soluble par rapport à l’anorexie. Thierry ne la laissera pas tomber tant que Thelma n’est pas sortie d’affaire. C’est ce que se dit Cécilia, ce qu’elle se répète, sans rien en savoir au fond. Il ne peut pas lui faire ça. Elle ne sait plus ce qu’il est capable de lui faire.
Mélanie répond tout de suite. Elle sort d’un rendez-vous avec un type calamiteux, une glu. Cécilia compatit. Au fait, les filles sont bien chez elle ?
— Les filles ?
— Thelma et Violette.
— Ah non, Violette est chez son père. Il la garde pour l’anniversaire de sa meuf. Ne me lance pas.
Cécilia insiste quand même :
— Thelma est là-bas, alors ?
— Ça m’étonnerait ! Depuis la dernière fois, il flippe, l’andouille… Non, il m’aurait prévenue.
— O.K. Je te laisse, je ne sais pas où elle est.
— C’est une ado… Ne t’inquiète pas trop… Elle a le droit aux conneries.
Cécilia essaie de se raisonner. Sa fille de quinze ans raconte qu’elle dort chez une amie et découche. Elle a peut-être été invitée à une soirée. Ou passe la nuit avec un amoureux comme Cécilia au même âge. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?
Cinq fois de suite, vous êtes bien sur le répondeur de Thelma, laissez un message. En désespoir de cause, Cécilia tente de joindre Thierry à son tournoi de bridge. Il ne décroche pas davantage.
Les trois verres de vin floutent son appréciation de la situation, elle n’arrive pas à savoir si elle doit paniquer. Solliciter Mélanie pour venir garder Billie ? Débarquer au commissariat pour signaler l’absence de Thelma ? Elle ignore d’où lui vient la notion que les appels téléphoniques ne sont pas pris au sérieux, que si elle se déplace, on sera obligé de l’écouter. La mesure semble prématurée. Attendre sur le canapé ou aller se coucher ? Mais s’il est arrivé quelque chose ? De longues minutes s’écoulent sans que ni Thelma ni Thierry ne rappellent. Cécilia n’aboutit à aucune décision.
Elle se lave les dents, s’assied en tailleur sur son lit, l’oreiller calé contre le mur, le dos droit, ouvre un livre qu’elle ne lit pas. Une intuition morbide l’envahit. D’un bond, elle se précipite dans le vestibule, à l’endroit où Thelma range ses baskets. Deux paires bien alignées sur l’étagère du bas. À côté, une place vide. Il manque les Asics Nimbus avec la semelle verte, les plus récentes. Cécilia sent une onde glacée la parcourir. Thelma est partie faire du sport et n’est pas revenue.
Elle enfile des ballerines et une veste en jean sur sa chemise de nuit, récupère ses clés de voiture et va réveiller Billie.
— Debout bichette, mets ce pull.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ce n’est rien, on va chercher Thelma.
— Pour l’emmener à l’hôpital ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Viens là, allonge-toi à l’arrière.
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