Thelma
Mars
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La moitié de la classe
Violette et Thelma s’installent en Zone Libre, dans le no man’s land herbeux qui borde les terrains de sport et échappe à la juridiction des pions. Violette convertit son cabas en tabouret, Thelma retire son pull et s’assied dessus en tailleur, geste éminemment optimiste au vu de la température. Sur les bras de son amie, Violette note les poils foncés, assez épais, qui se dressent sur la peau claire. Le contraste est de plus en plus inesthétique, elle pensera à lui arranger ça avec de l’autobronzant avant l’été.
La chair de poule n’empêche pas Thelma de sortir son agenda. Violette soupire bruyamment. Derrière la ligne de démarcation, Thelma est bien la seule à envisager de bosser. Les autres se roulent des pelles ou fument peinards dans les derniers rayons de soleil, et si Lucas n’avait pas déménagé dans le trou du cul de la Bretagne, ils seraient sûrement en ce moment même assis là, Violette et lui, serrés l’un contre l’autre au centre d’une bande de potes. Il est de moins en moins prolixe sur sa nouvelle vie maritime (en septembre, il la submergeait de photos de plages granitiques et de selfies sur fond de catamarans). Officiellement, ils sont encore un couple. Dans les faits, peut-être qu’il a retrouvé une copine et retarde l’instant de vérité. Elle dissout la sinistre pensée sur-le-champ, avant qu’elle ne lui lacère le ventre.
En parallèle, leur cercle d’amis du collège s’est délité, un peu comme dans les films d’horreur où tout le monde se disperse par groupes de deux avant l’arrivée du tueur. Violette et Thelma ne sont plus invitées aux soirées chez Thomas, ni averties des mercredis après-midi au skatepark. Elle en veut aux autres d’avoir pris leurs distances, elle a l’impression d’avoir halluciné son année de troisième où elle était toujours fortifiée d’un groupe compact. Si Lucas et elle s’étaient séparés, à la rigueur elle aurait compris que leurs potes choisissent un camp, comme les amis de ses parents, mais ce n’est quand même pas sa faute s’il a déménagé. Pourquoi est-ce que la bande s’éloigne ? Mystère. Il n’y a pas eu de mots désagréables, pas de disputes. L’arrivée d’Inès dans la classe a modifié les équilibres. Les anciens amis de Lucas tournoient désormais autour de la nouvelle comme des insectes piégés sous l’abat-jour d’une lampe. Violette a décliné une invitation en début d’année au motif que Thelma avait été exclue, mais le procédé s’est retourné contre elle, qui n’a plus été conviée non plus.
De toute façon, depuis juin dernier, Violette a l’impression d’être enfermée dans une machine à laver bloquée sur essorage. Lucas et son père l’ont plantée coup sur coup, les profs l’ont prise en grippe, ses potes d’enfance la tolèrent à peine, sa mère attaque les antidépresseurs et rencontre des types chelous sur Tinder. La seule permanence, le point fixe, c’est Thelma. Et même cet ancrage-là est en sursis. L’an prochain, elles ne seront plus dans la même classe. Si Violette passe en première (et ce sera par effraction), elle n’aura pas accès aux spécialités sélectives. Après le bulletin du deuxième trimestre, elle commence à savoir à quoi s’en tenir. Ce n’est pas une frénésie de révisions dans l’herbe humide de la Zone Libre qui modifiera la tournure des événements.
Si Thelma souffre aussi du rétrécissement de leur groupe d’amis, elle n’en parle pas. La solitude ne lui fait pas peur, elle qui passe des heures à courir, à nager, qui s’épanouit dans les sports individuels. Cette indépendance lui vaut pourtant des critiques. Hautaine, distante. Violette prend souvent sa défense en son absence.
Sur le terrain en contrebas, Faroy finit le javelot avec les terminale. Il repère Violette et Thelma (elles sont assises à la même place tous les soirs depuis le malaise de Thelma, il y a un mois), leur adresse un petit signe de tête. Thelma se lève, secoue son pull pour en faire tomber les brins d’herbe et le noue à sa taille. Violette regarde son amie se diriger vers le gymnase. Elle aimerait la suivre pour écouter ce qu’ils vont se dire. Selon Thelma, la conversation tourne généralement autour de VO2 max et de vitesse maximale aérobie (ou anaérobie ?). Violette peine à croire qu’on puisse tenir un mois sur de tels sujets.
Thelma, qui fait rarement les choses à moitié, s’est créé des pseudos sur
kikourou.net, passiontrail.eu et courseslongues.fr parce que le remplaçant, quand il s’est présenté, a mentionné qu’il était mordu de trail. Tous les soirs à la même heure, elle passe au gymnase. Les premiers temps elle semblait stressée, mais à présent elle n’a plus l’air de ressentir d’excitation particulière, on dirait qu’elle va se laver les dents. À ce rythme, pense parfois Violette, elle est plus près de publier une thèse sur le trail que de coucher avec qui que ce soit.
Violette aimerait ne plus être la seule à l’avoir fait. Ce serait agréable de pouvoir en parler avec quelqu’un qui sait. D’un autre côté, elle n’est pas fâchée de conserver une petite avance. Ce n’est pas si fréquent. Thelma réussit toujours tout avant tout le monde, à plus forte raison avant Violette. À l’école, en sport, en tout, elle dépasse les objectifs qu’elle se fixe. Parfois aussi, elle se laisse dépasser.
Ça a commencé lentement. Elle n’a plus goûté à seize heures, s’est mise à refuser les bonbons, n’a plus rien avalé entre les repas. Ensuite à la cantine elle a réduit ses portions, elle finissait rarement son assiette et choisissait les plats que les autres évitaient, poisson, légumes vapeur, yaourts nature, pommes, ce genre de trucs. Violette pensait qu’elle arrêterait quand elle aurait atteint le poids qu’elle voulait. Enfin, c’est ce qu’elle se dit maintenant. En réalité elle ne pensait rien du tout, elle ne s’est pas inquiétée parce qu’elle avait d’autres préoccupations, Lucas et les engueulades de ses parents par exemple. C’est lorsque la mère de Thelma a pris Violette à part, après les vacances de Pâques de troisième, pour lui demander comment Thelma se nourrissait à la cantine, que Violette a compris que le petit régime entamé à l’automne avait mal tourné.
Une nuit de mai, le père de Violette a retrouvé Thelma immergée dans sa piscine en hivernage, quatorze degrés. Elle s’était mis en tête d’aller faire un peu d’aquagym à la belle étoile. Il a failli appeler les pompiers pour vérifier qu’elle n’était pas en hypothermie. Dix mois plus tard, il refuse encore qu’elle vienne dormir, il prétend que c’est trop de responsabilités.
Parfois Violette se retrouve empêtrée dans des discussions lunaires avec Thelma. Son amie grappille des informations comme une aveugle ou une amnésique. Si ça se trouve, la moitié de la classe a remarqué qu’il y a un problème… Violette ne sait pas comment réagir. Faut-il rassurer Thelma ou la dessiller une bonne fois pour toutes ? Mais si Thelma ne supporte pas la vérité, Violette n’aura plus personne. Alors, elle nuance : « La moitié…? Bah ouais, ça se peut. »
Certains épisodes ne laissent pas Violette indemne. Thelma ment. Thelma lui ment. Si éhontément que même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas la croire. Et qu’est-ce que ça dit de sa considération pour Violette ? Dans les bons jours, elle réussit à passer outre, à se rappeler que c’est la maladie. Leur amitié date d’avant. Violette fait un effort conscient pour ignorer l’anorexie. Certains jours, la tâche se révèle plus facile que d’autres.
Récemment, Thelma s’est mise à lui poser des questions tordues mais plus franches. Au spectacle de danse de Billie, à Noël, un groupe de filles plus âgées est entré en scène vers la fin de la représentation. L’une des danseuses détonnait. Comme les autres, elle portait une brassière blanche ornée de fausses pierres précieuses et une longue jupe dont les pans lui cachaient les cuisses, mais son ventre découvert semblait tourné du mauvais côté, creusé vers l’intérieur. Du deuxième rang on lui comptait les côtes, et ses abdominaux surgissaient en relief au moindre mouvement, parfaitement discernables sous la peau. Elle dansait avec des gestes souples. Son corps formait une verrue sur la scène, et un malaise avait saisi les spectateurs. Violette s’était demandé pourquoi la prof ne l’avait pas habillée plus que les autres ou planquée à l’arrière.
Thelma avait commenté, impassible : « Elle est maigre, non ? »
Violette avait profité de la neutralité d’un corps inconnu.
— Beaucoup trop. C’est moche.
— Par rapport à moi, tu dirais qu’elle est comment ?
Violette avait compris qu’il s’agissait d’une vraie question, posée honnêtement, de celles dont on ignore la réponse. Piégée, elle avait attendu que Thelma reformule.
— Tu dirais qu’elle est plus ou moins maigre que moi ?
— Franchement ? Franchement, vous êtes pareilles.
Thelma s’était rencognée dans son fauteuil, muette, comme assommée. Les danseurs de tous les groupes d’âge avaient rejoint la scène pour saluer, le public avait applaudi, il y avait eu du bruit, des acclamations, Violette s’était levée pour frapper dans ses mains en hurlant ouais, Billie, ouais !
Thelma ne ressort toujours pas du gymnase. Elle a laissé son pull et son sac sur l’herbe, Violette est coincée ici. Tout le monde est parti, il ne reste que Justin qui griffonne sur un bloc, le dos contre la barrière, en jetant de temps en temps des coups d’œil en direction du gymnase.
Violette referme le livre d’exercices de maths que Thelma a réussi à lui faire ouvrir avant de l’abandonner à son triste sort, et elle sort son téléphone pour écouter un peu de musique. Elle s’allongerait volontiers pour observer les nuages, mais la pelouse est trop humide.
Thelma veut coucher avec Faroy pour se sortir de tout ça. Ça ressemble à de la superstition, mais si ça a une chance de fonctionner, il faut le tenter. D’autant que Thelma, malgré sa technique de drague psychorigide, est capable de parvenir à ses fins. Elle n’a jamais rien raté de sa vie.
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