Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 38 sur 46

Pages du PDF

Thelma

Insomnie

 

 

Malgré l’épuisement musculaire, la douleur dans les tendons, l’extrême lassitude de ses jambes, Thelma ne dort pas. Elle compte les lattes qui soutiennent au-dessus d’elle le matelas de Justin, revit sa course, les instants de doute, l’abandon de Faroy, l’apparition miraculeuse de Justin au trente et unième kilomètre, le sauvetage du Ronchon – ce type lui a dit quelque chose dans le feu de l’action qu’elle aimerait se rappeler maintenant, mais la formule lui échappe, son cerveau est ralenti – et puis la résurrection, la surprise sous l’arche gonflable, et la joie, la joie qui déborde, qui envahit chaque recoin de son corps, de sa tête, qui forme un nuage cotonneux sous ses pieds. Elle arrête de rembobiner juste avant son coup d’éclat avec Faroy. Encore trop frais.

Vous avez largué l’entraîneur ?

Voilà ce qu’avait dit le Ronchon.

La phrase a cheminé en sourdine, sans qu’elle lui accorde l’attention qu’elle méritait. Du monde, elle en a perdu, ce soir. D’abord Violette, ensuite Faroy, et peut-être bien, à un moment qu’elle situe mal, l’Entraîneur lui-même.

Absurde : elle est l’Entraîneur. Perd-on une partie de soi ?

Force est de constater qu’il ne s’est pas manifesté de la course. Elle n’a ressenti aucun état d’âme à suçoter ses sucres et son quartier d’orange. Sans doute que trois fois huit grammes de glucides, l’équivalent calorique d’une pomme comme unique carburant sur quarante-deux kilomètres ne représente qu’un risque modéré en termes de prise de poids, mais tel qu’elle le connaît, il n’aurait pas résisté à critiquer : pourquoi trois ? Est-ce que deux n’auraient pas suffi ? Est-ce qu’elle n’aurait pas pu téter moins goulûment ? Et le morceau d’orange, nécessaire ? Sans parler de la compote à l’arrivée ! Car tout cela venait s’ajouter à la préparation sans résidus, cette infâme mixture à laquelle elle a eu la faiblesse de toucher.

Ou alors il se serait montré circonspect sur la performance : quatre heures et une minute, dommage, passer sous les quatre heures aurait eu une autre allure, elle avait manqué de pugnacité.

Tout ça, normalement, il aurait dû le lui souffler, elle aurait dû le penser.

Mais il n’a condamné ni l’opulence des ravitaillements de Thelma, ni les quatre heures zéro une, ni son comportement d’exaltée à l’arrivée. Cet élan vers Faroy ? Une telle perte de contrôle, une prise de risque aussi vertigineuse ? Sans parler de l’incruste chez Justin ! Aux commandes, l’Entraîneur n’aurait rien toléré de cela.

Elle caresse du doigt les lattes. Justin se retourne, le lit tremble. Il faut qu’elle dorme.

— Je vous ai vus, tu sais, dit Justin.

Le bras de Thelma retombe.

— Pourquoi t’as fait ça ?

— Tu dors pas ?

— Tu crois que je vais réussir à dormir comme un con, là… au-dessus de toi…? Laisse tomber, en fait, soit tu fais exprès, soit tu ne comprends pas.

Est-ce qu’il regrette d’avoir accepté de l’héberger ?

— Désolée.

— Vous sortez ensemble alors ?

— T’as vu ce qui s’est passé, oui ou non ? Si tu avais vu, tu ne me poserais pas la question.

Justin soupire.

— Il est trop con.

Le silence revient et Thelma se demande si la conversation va se terminer là-dessus. Au bout d’une bonne minute, Justin l’interroge :

— T’es triste ?

— Je sais pas.

C’est vrai : elle est encore anesthésiée par les hormones. Pour ne pas donner l’impression de fuir la discussion, elle développe un peu :

— Au début, ça n’était pas important, c’était plus une idée que j’avais eue comme ça. Enfin pas comme ça, mais pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec lui. Un trip un peu égocentrique. Et puis, c’est devenu de plus en plus nécessaire de passer du temps avec lui, et le marathon, c’était comme un couronnement. Dans ma tête, en tout cas.

Sa voix s’étrangle. Même avec Violette, elle conserve davan-tage de pudeur. Est-ce que ce sont ces heures bizarres, coincées entre un jour et le suivant, où la fatigue sape les barrières habituelles, qui autorisent à se disséquer comme ça ? Ou leur drôle de position à tous les deux, parallèles, l’un au-dessus de l’autre ?

— Je voulais coucher avec lui pour prouver un truc.

— Ah ouais, carrément ! Prouver quoi ?

— Que j’allais bien.

— C’est bizarre comme idée.

— Je suis bizarre.

— C’est toi qui le dis.

— Tu ne me trouves pas bizarre ?

— Tout le monde est bizarre.

— Tu me trouves maigre ?

— Tu as envie d’entendre quoi ?

— Bonne réponse.

— Demain, je te montrerai un truc, sur mon téléphone.

— Quoi ?

— Des pubs.

— Des pubs ?

— Je me suis inscrit sur des forums qui parlent des troubles liés à la bouffe… enfin tu vois.

— Ah bon ? Mais pourquoi ?

— … Et depuis, je suis mitraillé de pubs pour des coupe-faim ou des régimes chelous. Sur tous les réseaux, tous les sites. Ça me rend dingue, tu ne peux pas savoir. J’ai commencé à écrire là-dessus pour l’Observateur de la Vallée. C’est du harcèlement de gens vulnérables. Je ne parle pas pour toi, pour les gens vulnérables, je veux dire en général. Je trouve ça dégueulasse.

— Tu faisais des recherches pour ton article ?

— L’idée du papier m’est venue après. À cause de ce scandale. Au début… s’il te plaît, ne te fiche pas de moi, O.K.? Au début, je voulais juste me renseigner, pour éviter de dire n’importe quoi si on avait une conversation ensemble. Mais on n’a jamais vraiment eu l’occasion de se parler avant ce soir.

L’a-t-elle croisé sur les réseaux, sans le savoir ? Est-ce qu’il l’a reconnue ? Il ne manquerait plus qu’il lui demande des nouvelles de l’Entraîneur !

— Tu te faisais passer pour quelqu’un de malade, sur les forums ?

— Non, non, je disais que je n’étais pas concerné par le problème. Je posais des questions. Je n’étais pas le seul, d’ailleurs.

Effectivement, certains membres justifient leur présence par la volonté d’épauler quelqu’un. Tant qu’ils ne cherchent pas à ramener trop de logique et de modération dans les échanges, la communauté les tolère. En général, ce sont des parents d’une fille malade, un frère ou une sœur, parfois un ami très proche. Mais proches, Justin et Thelma ne l’ont jamais été !

La première réaction de Thelma est l’agacement : on l’aborde, une fois encore, par le prisme de la maladie. Sans doute est-ce l’unique aspect saillant de sa personnalité, sa seule aspérité.

Faroy, au moins, voit au-delà. Il ne lui parle jamais d’anorexie. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai : il y a bien eu cette première discussion désastreuse à la brasserie. Elle lui a pardonné sa maladresse. L’anorexie est la face qu’elle présente au monde, la couche extérieure, la première étape. On doit la traverser pour accéder au reste de Thelma, à son noyau.

— Tu m’étudiais, quoi.

Thelma est troublée. Elle pensait être la seule à préparer ses conversations, elle découvre que d’autres usent du même procédé.

— Mais non…

— Tu vas faire psychiatrie, avec tout ce que t’as appris ?

Un remue-ménage se déclenche au-dessus de la tête de Thelma, les barreaux de l’échelle craquent, et bientôt la silhouette épaisse de Justin se penche sur elle.

Est-ce qu’ils vont coucher ensemble maintenant ? Ils se distinguent à peine, ça facilitera les choses. Ça se passe comme ça, dans les comédies romantiques : l’un des protagonistes exaspère l’autre, et tout à coup ils arrêtent de s’insulter pour s’arracher sauvagement leurs vêtements (dans le cas présent, il n’y a pas grand-chose à arracher, et peut-être que ça ferait bizarre à Justin de lui arracher l’un de ses caleçons). Ça aura le mérite d’être fait. Elle verra bien si quelque chose change en elle.

Thelma reste étendue sous la couette, le corps tendu comme une arbalète. Justin ne tente rien, et Thelma se demande comment envoyer un signal de « consentement non équivoque ». Elle plie les genoux pour prendre appui sur le matelas et se redresser, temporise en sentant la crampe approcher, opte pour la flexion plus modeste d’une seule jambe, parvient tant bien que mal à pivoter avec la grâce d’un réfrigérateur.

— La vache, t’as l’air d’en chier, constate Justin en s’asseyant sur le lit.

Thelma a soudain envie de pleurer. À cause de l’enquête de Justin, du camouflet avec Faroy, de la perspicacité du Ronchon, du redoublement de Violette, de l’absence de ses parents sur la ligne d’arrivée, à cause de tous les mensonges accumulés, et peut-être un peu à cause de la fatigue.

Elle préférait dormir que faire l’amour. Justin n’a rien proposé et ce n’est peut-être pas si grave.

— Il faut que je boive encore de l’eau, sinon j’aurai des courbatures horribles demain.

— J’y vais, bouge pas.

— Ça risque pas.

Soit Justin ne revient jamais de la cuisine, soit elle s’endort avant.

OceanofPDF.com