Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 7 sur 46

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Thelma

Thon à l’huile

 

Thierry Gardel repose avec un soupir satisfait sa dix-neuvième copie. Il inscrit la note au bic rouge dans la marge. Douze ! Rien moins qu’un sacre, pour un élève qui a débuté l’année sur une moyenne de sept ou huit, et pour Thierry, le sentiment du devoir accompli. À l’approche des concours d’entrée aux grandes écoles, il guette les preuves de progrès. Sa responsabilité dans le succès de ses étudiants l’intimide encore après douze années d’enseignement ; il se fait une haute idée de son influence sur leur avenir.

Lorsqu’il pénètre dans la cuisine, Billie et Thelma sont déjà à table, côte à côte sur le banc de jardin recouvert de coussins blancs. Cécilia ouvre une boîte de thon à l’huile avec l’intention manifeste d’en garnir une salade de pommes de terre. Prise d’un élan kamikaze, elle saisit la coupelle de vinaigrette (qu’on prépare toujours à part) et verse l’intégralité de l’assaisonnement dans le saladier. La provocation est caractérisée ; Thelma va disjoncter. Thierry retient sa respiration. Sa fille grimace, mais ne dit rien. Cécilia remue le plat avec les couverts en bois. Thierry tente de faire retomber la tension :

— Qu’est-ce qu’on regarde, ce soir ? Vous me faites confiance pour choisir une nouvelle série ?

 

Un truc de filles. C’est ce qu’il a d’abord pensé, lorsque le tsunami s’est annoncé, en catimini, par vaguelettes innocentes, le refus d’un carré de chocolat, des bâtonnets de carotte en substitution du saucisson de l’apéritif, un dégoût pour la viande rouge. Un truc de filles, forcément. Peut-être même un rite de passage, qu’est-ce qu’il en savait ? Cécilia, chaque année depuis qu’il la connaissait, dégainait les assiettes bleues et le régime de Néandertal deux semaines avant de partir en vacances. Lubies de courte durée auxquelles il prenait sa part en réduisant sa consommation de fromage ou en renonçant à déboucher un bon vin (on se rattrapait sur la Côte). Il s’était fait à l’idée d’habiter un environnement féminin dont certaines coutumes lui demeureraient impénétrables.

Un truc de filles qui a dérapé. Un truc de filles tellement irrationnel qu’il en est devenu impossible à appréhender malgré l’abondance d’articles médicaux, essais et récits que Thierry a compulsés sur le sujet. L’anorexie mentale de Thelma le déconcerte. C’était une enfant joyeuse, obéissante, une élève brillante et perfectionniste. Jamais elle ne leur avait causé de souci. A-t-elle souffert du statut d’enfant unique ? Après un long parcours de PMA, Billie a surgi à la barbe des médecins. Si manque il y a eu, il est comblé. Et la différence d’âge limite les jalousies.

Lorsque la maladie s’est déclarée, Thelma avait presque quatorze ans, Billie pas encore cinq. Tout allait bien. Cécilia et Thierry n’avaient connu aucune crise de couple depuis leur mariage, Thelma rapportait des bulletins de notes exemplaires, se liait facilement, n’avait jamais subi de violences, ni au sein du foyer ni au-dehors – on l’avait soigneusement interrogée.

Thierry ressent le besoin viscéral d’identifier une cause, d’entrevoir une explication. Il y a forcément une raison, un élément déclencheur, une flammèche, quelque chose sur lequel, d’une manière ou d’une autre, on peut agir.

Il a accepté de discuter, pour la première fois de sa vie, avec un représentant des sciences molles. Car il a bien fallu envoyer sa fille consulter un psychiatre. Tout au long de la première séance en famille, assis raide sur un fauteuil club dont il ne touchait pas le dossier, Thierry avait redouté qu’on lui demande de s’allonger quelque part, peut-être sur le canapé beige à côté ; ç’aurait été physiquement impossible, son corps s’était grippé. Il avait enchaîné les plaisanteries, toutes navrantes. Sans surprise, la session n’avait rien résolu. Le seul sujet digne d’intérêt n’avait pas été abordé, avait même, lui semblait-il, été méticuleusement contourné. La cause ! Qu’on explique à Thierry d’où venait ce dérèglement, quelle avait été l’étincelle ! Alors, on se mettrait en ordre de marche.

Le psychiatre n’excluait pas que l’on parvienne, « en fin de thérapie », à remonter à « une » source, mais il rappelait que, dans de nombreux cas, le mal s’installe sans qu’on sache jamais pourquoi.

Sans qu’on sache jamais pourquoi.

Sans en parler à Cécilia, Thierry avait repris rendez-vous la semaine suivante. Seul. Il avait apporté une feuille A4 à grands carreaux qu’il avait tendue à Soreil juste après l’avoir salué.

— Pourrais-je avoir votre avis là-dessus ? Même si c’est empirique, au doigt mouillé, cela me conviendra très bien. Sur la base des patientes que vous avez traitées, par exemple ? J’ai ratissé large, c’est volontaire, je suis conscient que tout n’est pas à considérer sur le même plan, mais je ne veux rien écarter d’emblée…

Le psychiatre avait haussé les sourcils et chaussé une paire de lunettes rondes.

 

HYPOTHÈSES EXPLICATIVES

 

- FACTEURS EXTERNES :

RÉSEAUX SOCIAUX (CORPS PARFAITS, FILTRES AMINCISSANTS, ETC.) REJET DE L’HYPERCONSOMMATION.

LIMITER SON IMPACT SUR LA PLANÈTE

ORTHOREXIE. YUKA, NUTRISCORE, AVERTISSEMENTS DES PUBLICITÉS MAUVAISE RENCONTRE MOUVANCE « PRO-ANA »

 

- INTERNES :

PRESSION SCOLAIRE

MANQUE D’ESTIME DE SOI

DÉRÈGLEMENT HORMONAL, AUTRE ANOMALIE BIOLOGIQUE ???

DÉPRESSION ??

REFUS DE LA PUBERTÉ

QUESTIONNEMENT ORIENTATION SEXUELLE (PAS EU LA DISCUSSION) PERFECTIONNISME (AVÉRÉ DEPUIS L’ENFANCE)

DÉCEPTION AMOUREUSE ?? N. B. PAS DE PETIT COPAIN (NI PETITE COPINE) CONNU VOLONTÉ DE RESSEMBLER À UN MANNEQUIN ? (DIT QUE NON)

PULSION MORBIDE

 

- FAMILIAUX :

TRAUMATISME IMPLIQUANT UNE PERSONNE OBÈSE (SA PREMIÈRE NOUNOU ? SÉPARATION EN BONS TERMES NÉANMOINS)

SENTIMENT D’ABANDON À LA NAISSANCE DE SA SŒUR ??

RÉGIMES DE SA MAMAN AVANT L’ÉTÉ (NON PATHOLOGIQUE)

 

- AUTRES :

TRAUMATISME NON CONNU DE LA FAMILLE (ABUS, AGRESSION, RACKET ?)

Thierry ne s’attendait pas à une réponse définitive, mais espérait tirer du médecin – en comité restreint, entre personnes raisonnables, en off, disons – un petit nombre d’hypothèses à privilégier. Il en avait été pour ses frais. Avec un sourire compréhensif, Soreil lui avait rendu le papier en décrétant que Thelma avait beaucoup de chance de pouvoir compter sur sa famille dans cette maladie, tant l’entourage joue un rôle crucial dans le pronostic de guérison. Il ne servait à rien de s’épuiser à chercher la cause, à fantasmer une explication lumineuse, puisqu’il s’agissait sans doute d’un mélange de facteurs qui n’auraient pas produit le même effet chez quelqu’un d’autre. Et puis il était parti dans une métaphore acrobatique sur le thème des accidentés de ski que Thierry, profondément dépité à ce stade de la discussion, n’était plus en mesure d’assimiler. Soreil n’avait pas facturé la séance.

Il fallait accepter l’idée qu’il n’y avait pas eu de graine plantée dans le cerveau de sa fille, à peine un terreau favorable. Thierry s’était mis à considérer l’anorexie comme un parasite qui pompe la sève de ses hôtes. Privé du principe de causalité, il a tout de même lutté avec des armes qui, jusqu’ici, ne l’avaient pas trahi. Devant sa fille récalcitrante, il a posé des équations :

 

1. Besoin calorique = dépense métabolique fixe + dépense énergétique variable (sport).

2. Apport calorique journalier – dépenses énergétiques = solde énergétique (positif ou négatif).

 

Une histoire de flux entrant et sortant, un plateau à équilibrer. Du bon sens, de la logique. Thelma a écouté calmement. Elle comprenait. Et Thierry a éprouvé dans sa chair la défaillance de la rationalité.

Sur le banc, Thelma a l’air distraite. Un sourire flottant se pose par intermittence sur ses lèvres. Cécilia sert Billie et passe les couverts en bois à sa fille aînée. Thelma remplit la cuillère de service et utilise la fourchette pour faire retomber dans le plat d’un geste agile ce qu’elle veut manger avec parcimonie. En l’espèce, miettes de thon et cubes de pommes de terre. Thelma trie ensuite les ingrédients par catégorie et assigne à chaque tas homogène un espace distinct de son assiette, exactement comme quand, bébé, elle se mettait à hurler si la ratatouille entrait en contact avec les coquillettes. Auraient-ils dû se montrer plus fermes, dès le berceau ?

Tomates au nord, œufs à l’est, patates au sud, thon à l’ouest. Thierry en déduit que le thon à l’huile contient davantage de calories que la pomme de terre vinaigrette, ce qui tombe sous le sens maintenant qu’il y réfléchit, mais spontanément, il aurait pu se tromper. Thelma entame le tour du cadran par sa partie septentrionale, comme une prise d’élan, pour s’acheminer progressivement vers les contrées plus riches. Les rituels qui jalonnent les repas de leur fille prolongent le temps déjà pénible que l’on passe à table. Nord, pause, est, pause, sud, double pause. Billie, qui a englouti sa ration, réclame un justaucorps arc-en-ciel pour son cours de danse. Ouest, pause. La torture est sur le point de se terminer. On va sortir le dessert.

— Je peux avoir du pain ? demande Thelma.

Surpris, Thierry tend la panière (qui se trouvait, bien entendu, à portée de main de sa fille). Thelma y saisit un croûton qu’elle frotte sur le fond luisant de son assiette. Puis elle croque dans la mie imbibée de vinaigrette. Cécilia jette un coup d’œil en coin à son mari avant d’annoncer que bien sûr, on ira chercher le justaucorps samedi. Billie applaudit.

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