Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 8 sur 46

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Thelma

Marron clair

 

La mie détrempée d’huile d’olive et de suc de tomate coule dans la gorge de Thelma. Le goût est acide, doux et salé en même temps. Son geste n’a pas échappé aux parents. Elle ne l’a pas calculé dans ce but ; enfin pas uniquement, elle en a eu envie aussi. Elle finit tranquillement de saucer son assiette. Certains jours, tout semble possible.

L’Entraîneur s’agite sur la rive tandis que le cerveau de Thelma vogue loin de lui. Elle ne capte ses gesticulations que lorsque Cécilia lui découpe, au dessert, une extravagante part de flan. Ça se passe toujours comme ça. Dès qu’elle fait preuve d’un peu de bonne volonté, on essaie d’en profiter. Des anguilles, tous. Elle décline sèchement et le visage de sa mère se ferme.

 

Thelma ne se passionne pas pour les entraînements de football américain des Dillon Panthers quelque part au Texas, mais elle reste sur le canapé pour ne pas vexer son père, si fier de son choix de série. Elle oriente son téléphone de manière à protéger sa conversation avec Violette des regards indiscrets. Heureusement, Billie est couchée, depuis que sa sœur sait lire, on ne peut plus rien laisser traîner.

Violette a pris connaissance de son texto pendant le dîner. La réponse n’a pas tardé. Une dizaine d’émoticônes hilares, incrédules ou horrifiées précèdent la première phrase en français, « T’es grave, meuf, j’hallucine. » Thelma jubile. Une énergie mousseuse lui gonfle la poitrine. Elle repense aux mains de Faroy sur ses hanches, à cette accusation stupide, Il la tripote dès qu’il peut. N’importe quoi. Pourtant, cette insistance prouve qu’il l’aime bien. La donne de départ est favorable.

Violette : « Mais tu le kiffes, sérieux ?? »

Thelma pouffe. Son père se tourne vers elle. Les marques de gaieté de Thelma ne passent pas inaperçues. Il agite la télécommande.

— Pas mal, hein, le cri de guerre ? Clear eyes, full hearts, can’t lose !

My God, l’accent paternel. Elle replonge dans sa conversation.

Thelma : « Je le kiffe carrément. »

L’heure n’est pas à la litote si Violette doit adhérer au projet.

Violette : « Mytho ! »

Violette : « Couleur des yeux ? »

Faroy est taillé d’un bloc, les épaules larges. Thelma ne l’a jamais vu porter autre chose qu’un survêt gris, qu’il doit posséder en plusieurs exemplaires, enfin on espère, et même au cœur du mois de janvier, il ne quitte pas une casquette rouge qui maintient d’épaisses mèches brunes dans un état semi-domestiqué. Elle ne saurait pas décrire les traits de son visage, ce sont sa voix et sa diction qu’elle identifierait entre mille, avec sa manière de surjouer les expressions militaires. Ses yeux, pas la moindre idée. Bleus ou verts, elle aurait sans doute remarqué. Elle tape « marron clair », ajoute après réflexion un double point d’exclamation, et appuie sur envoyer en croisant les doigts pour ne pas se tromper. Pouce jaune : Violette confirme. Ouf.

Le générique défile sur l’écran et Thierry Gardel sonde sa fille.

— Friday Night Lights. On dirait que ça t’a plu ?

— C’était top !

— Un peu complexes, les règles du jeu, il faut suivre.

L’envie la saisit d’embrasser son père avant de monter se coucher, mais l’élan bousculerait trop les habitudes familiales pour ne pas être décortiqué à la lumière de l’état de Thelma. Par prudence, elle limite les effusions.

— Bon, ben bonne nuit.

— Bonne nuit, caneton.

Thelma sourit encore en se mettant au lit. Pour la première fois depuis plusieurs mois, elle s’endort sans détour par un fantasme alimentaire.

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