Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 9 sur 46

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Thelma

Magie

 

 

Il n’a pas plu cette nuit, les flaques ont séché et la boue nettement diminué (la tronche des élèves, la semaine dernière, quand Guillaume les a alignés pour les faire plonger !). Le sol reste mou et le temps humide, des conditions idéales. Guillaume programme le rugby avec toutes ses classes. En mixité, évidemment. Parfois, ça grince chez les parents, mais il ne flanche pas. Il tient en piètre estime cette génération d’adolescents attardés qui se débat dans les contradictions du politiquement correct. Le Parent, en général, ne prend pas rendez-vous, puisqu’il « se trouvait là » (à côté du gymnase, ou à la sortie du lycée), qu’il a reconnu le prof de sport et se permet de l’aborder, car justement, « ça tombe bien », il aurait aimé lui poser une question. À ce stade de l’introduction, le Parent mentionne au choix un fils inscrit à la danse ou une fille qui n’a jamais joué à la poupée. De cette clarification, le Parent tire l’élan nécessaire pour en venir au fait : « Sans remettre en cause quoi que ce soit… du rugby mixte au lycée ? C’est novateur, non ? »

Guillaume ne recherche pas la popularité et n’a pas de temps à perdre en débats stériles. Il est payé pour motiver les enfants, pas pour épiloguer avec leurs géniteurs.

« Comment gomme-t-on la dimension de combat ? », se désespère le Parent.

On ne gomme rien du tout. Si c’est pour renier la logique interne du sport, autant programmer du volley ! Ici, le Parent mise sur une épiphanie, mais Guillaume tient bon et, s’il est de bonne humeur, il explique : il tient compte, évidemment, des différences de gabarit dans chaque groupe-classe. En seconde C, il ne placera pas une Thelma face à un Thomas ou un Justin qui pèsent deux fois son poids. Avec les précautions adéquates, des recommandations aux plus électrisés, tout le monde progresse et s’amuse. Les traumatismes sont pour ainsi dire inexistants. À court de patience et d’arguments, il convie son interlocuteur à venir observer les séances matinales. Aucun, jusqu’à présent, ne l’a pris au mot. Guillaume se garde bien d’installer des bancs aux abords du terrain.

 

En sortant les ballons du filet, Guillaume inspire à fond. Il ne verrait pas d’un mauvais œil qu’Élodie Marchand, la titulaire, accole un congé parental à son congé maternité. Le pavillon qu’il loue à vingt minutes de vélo du lycée se situe dans un environnement idéal pour combiner le trail et le triathlon. Son affectation précédente a été mouvementée – des divergences de vues avec la direction et quelques parents d’élèves –, de sorte que personne n’a tenté de le retenir à l’issue de sa mission. Ici, il pourrait enfin accrocher des cadres aux murs.

Les premiers élèves se présentent au compte-gouttes, Guillaume les accueille d’une tape dans la main. La plupart des garçons sont déjà là, ainsi que Thelma et Violette, l’inséparable duo. Le reste des filles doit encore traîner dans les vestiaires. Il a beau les exhorter à venir directement avec leurs affaires de rugby sur elles, elles préfèrent se changer en arrivant, ça dépasse l’entendement. Il part les secouer.

— C’est quoi ce maquillage de ouf ? s’écrie Thomas dans son dos. Vous avez passé la nuit en boîte, ou quoi ?

Guillaume ralentit le pas pour juger de l’opportunité d’intervenir, mais Violette a la situation en main. Il fait mine de ne pas entendre les amabilités échangées entre Thomas et les filles et continue vers le gymnase.

 

Il compose des groupes de cinq pour l’échauffement : un tour talons-fesses, un autre genoux levés, une série de roulades et de plaquages, où chacun alterne plaqueur et plaqué. Un seul objectif : dédramatiser le contact. Que les gamins arrêtent de croire que dès qu’on les touche, on les agresse. C’est la base du rugby (Guillaume pense : la base de la vie). Le message n’est pas simple à porter dans la période actuelle, avec sa pudibonderie et ses amalgames. Pourtant il est intimement convaincu que le contact physique à l’adolescence conforte l’estime de soi et l’esprit de camaraderie. Y compris entre les deux sexes. Surtout entre les deux sexes. La plupart de ses collègues préfèrent s’épargner les difficultés.

Il donne les instructions de la séance, les filles joueront avant, les garçons demi, trois-quarts et arrière. Il organise les filles dans la mêlée. À quinze ans, la plupart d’entre elles ont déjà intériorisé une crainte des rapports d’opposition physique. Dans la majorité des autres sports collectifs, à moins de les placer artificiellement au cœur du jeu, le désengagement ne tarde pas. Rien de tel au rugby. Il y a une magie du rugby, qui transforme l’adolescente indolente en guerrière. Leurs coéquipiers ne s’y trompent pas ; Guillaume est rarement seul à hurler ses encouragements.

L’enchantement opère, le jeu décolle, Guillaume siffle peu de fautes pour privilégier l’action – d’ailleurs, touche !

Thelma est à portée de bras. Il la propulse, la crevette s’envole vers le ballon, mains tendues.

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