Thelma
Juillet
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Sans résidus
Il est seize heures cinquante-cinq, le jour du marathon, quand Thelma sonne chez Guillaume Faroy. Il lui ouvre en chaussettes de tennis, short noir et T-shirt technique orange.
— Alors ça y est… nous y sommes ! Tu es en forme ?
Thelma répond par l’affirmative même si la situation requiert de la nuance. En début d’après-midi, au moment où elle s’installait dans le bus, son sac à dos a vibré sur ses genoux. Violette appelait. Elles gèrent les affaires courantes par texto ; mauvais pressentiment. Sans circonvolutions, Violette a annonçé la calamité.
— Mon père refuse de me ramener avant le jour prévu.
— Mais… t’avais pas demandé avant ?
— Ben non, ça ne pose jamais de problème !
— Et ça en pose un pile aujourd’hui ?
— Il organise un truc pour l’anniversaire d’Antonia, il dit qu’il m’avait prévenue. J’en sais rien, peut-être. Possible que j’aie zappé. S’il croit que je connais sa date de naissance !
— Bon, mais tu as dit que c’était pas possible ?
— Évidemment. J’ai dit que je devais rentrer pour aller au ciné avec toi. Ça a fait un scandale monumental, Violette tu abuses, tu abuses considérablement, le ciné peut attendre deux jours, l’affiche n’aura même pas changé gna gna gna. Je dis que ça ne peut pas attendre un seul jour, Antonia le prend pour elle, se met à chialer, et dès qu’elle pleurniche mon père monte dans les tours, enfin je te fais cadeau des détails. Total, je suis privée de ciné pour toutes les vacances.
— T’es pas retournée au ciné depuis que Lucas a déménagé !
— Je suis aussi séquestrée ici jusqu’à la fin de la semaine.
— Quoi ?
— Je ne peux pas venir t’encourager, je ne peux même pas t’héberger après la course. Désolée, Thelmouille, j’ai merdé.
Thelma est trop hébétée pour rebondir.
— Comment tu vas faire, du coup ? J’espère que ça ne t’oblige pas à annuler ?
Annuler ? Il est hors de question d’annuler. Elle courra ce marathon, quitte à passer la nuit sur un carton.
Impossible de rentrer chez elle en catimini après la compétition, elle n’a pas emporté ses clés. Frapper ? Jamais les parents ne goberont qu’elle s’est engueulée avec Violette et que Mélanie l’a laissée repartir seule en pleine nuit. Elle mouline à voix haute les options restantes, vite, vite. S’introduire en douce chez le père de Violette ? Il suffirait que quelqu’un la dépose en voiture après la course. Elle pourra sûrement demander ce service à Faroy…
Violette pulvérise la suggestion :
— Vu l’ambiance, et… vos antécédents… c’est vraiment pas le meilleur moment pour faire changer mon père d’avis…
— …
— Je suis vraiment désolée, Thelmouille.
— C’est bon, je vais me débrouiller.
— Il te reste toujours l’option offensive…
— C’est-à-dire ?
— Tu dors chez lui !
— Ha ha.
— Bon… j’espère que tu ne m’en veux pas trop. Tiens-moi au courant, hein ?
Thelma appuie sa tête contre la vitre du bus et fixe son regard à quelques mètres des roues, là où le paysage se résume à des bandes de couleurs continues, le gris sombre du trottoir, le vert des arbres, le blanc du ciel, et quelques flashs évanescents au surgissement de voitures, de façades ou de panneaux. Elle attend la bouffée d’angoisse qui la saisit chaque fois que les événements ne suivent pas le cheminement anticipé. Sa gorge se serre, mais la sensation se dissipe après trois ou quatre arrêts – comme si elle avait atteint un plafond de nervosité, où les nouvelles inquiétudes rognent sur les précédentes.
Elle courra, et on verra.
— Par contre, explique-moi ce que tu fais en jean ?
— J’ai mes affaires dans mon sac, avec la puce et le dossard. Je peux me changer ici ?
— La salle de bains est au fond du couloir, sur ta gauche. Dépêche-toi, le gâteau sort du four.
Il a insisté sur l’horaire à respecter pour leur dernier repas, trois heures avant le départ, pour que la digestion ne les gêne pas. Thelma longe un couloir, les fines lattes de parquet claires et brillantes craquent sous ses pieds. Contre les plinthes, des bandes dessinées sont alignées, bien rangées par auteur et collection. La porte de la chambre est ouverte sur le lit défait. Un oreiller sur la moquette, deux autres empilés sur un coin de la couette. Des vêtements en vrac sur un fauteuil en osier. Au-dessus du lit, la carte marine d’un archipel inconnu. D’où elle se trouve, impossible de déchiffrer la légende. Elle aimerait enregistrer chaque détail mais n’ose pas ralentir le pas.
Dans la salle de bains flotte une odeur de déodorant pour homme et de gel douche à l’eucalyptus. Sur la tablette au-dessus du lavabo, une chope à bière contient un tube de dentifrice blanchissant et deux brosses à dents.
Deux ?
Thelma furète à la recherche d’autres indices, mais les étagères ne recèlent aucune preuve de présence féminine, même intermittente. Thelma examine l’usure inégale des poils. Faroy a peut-être juste oublié de jeter l’ancienne ? Elle s’observe dans le miroir pendant qu’elle se déshabille. Ce n’est pas la première fois qu’elle se trouve en sous-vêtements à quelques mètres de Faroy – mais entre les vestiaires du gymnase et cette salle de bains, rien de semblable. Ici, elle s’immisce dans son univers. Son odeur. Ses affaires. Elle reste à moitié nue quelques secondes de plus que nécessaire.
— Thelma ? C’est servi !
Elle n’a pas verrouillé la porte. Si elle ne répondait pas, est-ce qu’il viendrait voir ce qui se passe ?
Il ne vient pas.
Évidemment qu’il ne vient pas !
Elle le rejoint dans la pièce principale où il a dressé un couvert sommaire : deux verres, des assiettes à dessert, et un plateau sur lequel il a démoulé son gâteau énergétique à digestion rapide. Thelma repère sur le plan de travail la boîte cylindrique d’où est issue la matière première déshydratée. Le mode d’emploi tient en trois pictogrammes : ajouter de l’eau, verser dans un moule, enfourner à 180 oC.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « sans résidus » ?
— Ça évite d’avoir à chercher des toilettes en urgence, si tu vois ce que je veux dire. L’organisme absorbe tout.
Elle regrette sa question.
— J’ai pris la recette aux pépites de chocolat, ça te va ? Il a tiédi pendant que tu te changeais, tu peux commencer.
Il garnit l’assiette de Thelma.
Une part énorme.
Elle s’assied le plus calmement possible, s’arme d’une cuillère et goûte du bout des dents. La texture s’apparente à celle d’un gâteau au chocolat classique, pas très éloigné de ceux que prépare Cécilia pour les anniversaires, dont Thelma picore parfois quelques miettes.
— La posologie, c’est un tiers ou la moitié avant la course, dit Faroy, en débitant en tranches le reste du gâteau.
Elle sourit à la plaisanterie, se rend compte qu’il parle sérieusement.
Un tiers ?
Est-ce qu’il se figure que l’estomac de Thelma est capable d’ingurgiter un tiers de cake au chocolat ?
Il y a un malentendu.
Tout son être se tend, la nausée la saisit, elle a chaud. Elle se sent trahie, manipulée. Comme si quelqu’un avait manœuvré en coulisse pendant des mois pour aboutir ici et maintenant, à cette douche froide, ce guet-apens, ce choix impossible, face à Faroy qu’elle ne peut pas décevoir, sans porte de sortie honorable à moins de trois heures du départ. Ils ne sont que deux dans la pièce, mais l’univers est suspendu à sa décision. On lui impose une épreuve avant l’épreuve. Au regard de ce qui se joue à ce moment précis, quarante kilomètres de course à pied et une nuit à la belle étoile ne constituent plus que des préoccupations triviales, des événements d’une affligeante banalité.
En face d’elle, Faroy accompagne chaque bouchée d’une courte gorgée d’eau.
— Ce soir, on court pour toi. On profite, on termine si on peut, sinon tant pis. La performance est secondaire, c’est ça qui est fantastique. Avec l’expérience, tu verras, tu stresses davantage : ton chrono te tyrannise. Alors que toi, ce soir, tu es libre !
Il a déclamé sa dernière phrase sur un ton presque lyrique. Thelma sent qu’un accusé de réception un peu formel s’impose, mais son attention est accaparée par le dilemme.
Claquer la porte ou manger ?
Lutter avec ou contre l’Entraîneur ? À quelle équipe faire allégeance ? Quelque chose en elle voudrait se fier à Faroy. Plier. Manger. Mais elle ignore si elle est physiquement capable d’ingérer cette nourriture de synthèse, conçue pour fournir autant d’énergie que possible, tout entière assimilée par son corps, sans laisser aucune trace. Le crime parfait. La version grand public, légale, de la sonde à renutrition.
Digestion facile, cinq cents calories par portion.
Plus bas, en petits caractères, une litanie barbare :
Lactosérum en poudre, lécithine de soja, huile de colza raffinée, caséinates, triphosphate pentasodique, silice amorphe, dioxyde de silicium, gomme arabique, dextrose, sirop de glucose caramélisé, bicarbonate de soude, phosphate tricalcique, carbonate de magnésium, maltodextrines, enzymes.
Insensé.
— Tu es bien silencieuse. Tu as correctement dormi la nuit dernière ?
— Ça va, marmonne Thelma.
Elle saisit le couteau qu’il a reposé dans le moule et morcelle sa tranche en dés minuscules. Comme on se jette dans une piscine d’eau froide, elle pose sur sa langue le premier cube. Presque instantanément, la matière se dissout dans sa bouche. Elle déglutit. Se ressert tout de suite pour ne pas se laisser le temps de la réflexion. Et encore. Faroy s’excuse pour passer aux toilettes. Il la laisse seule dans la pièce avec le troisième morceau en bouche, une irrésistible envie de recracher la bouillie chocolatée dans la poubelle et d’y fourrer d’un même mouvement tout le contenu de l’assiette. Il n’en saura rien. Elle n’a qu’à écarter le reste des déchets, caler le gâteau dessous, tasser un peu.
Et de quoi est-ce qu’elle aurait l’air, prise en flagrant délit, les bras plongés jusqu’aux coudes dans ses détritus ? Elle sature des tactiques dégradantes que lui impose l’Entraîneur, elle a passé ce stade. Tant pis, elle ne fera pas semblant. Elle refusera de manger et affrontera la déception de Faroy. Peut-être qu’il l’empêchera de prendre le départ. Elle assumera.
Lorsqu’il revient, il ne lui faut pas longtemps pour détecter le malaise de Thelma.
— Je te trouve vraiment pâle. Tu es sûre que ça va ?
Il esquisse un geste vers son assiette encore pleine.
— Pas trop fan ?
— Je n’ai pas l’habitude de ces préparations, c’est un peu bizarre pour moi.
Il secoue la tête d’un air contrarié.
— J’aurais dû te faire goûter à l’entraînement. On ne teste rien de nouveau juste avant la course… c’est une règle de base. Bon : si ça ne passe pas, ne te force pas. Un morceau de pain et un peu de confiture, ça fera aussi bien le job.
Si ça ne passe pas, ne te force pas.
Elle a envie de pleurer de soulagement et de gratitude, elle pourrait l’embrasser. Elle essaie de parler normalement.
— Je vais en prendre encore deux petits morceaux, ça ira. derrière elle, elle ne le voyait pas, ne le respirait pas. C’était plus simple. À l’époque, tout était plus simple.
Ils s’installent sur le canapé pour patienter. Penché sur son téléphone, Faroy passe de Météo France à la Chaîne Météo et peste contre les prévisions contradictoires. Cinquante pour cent de probabilité de précipitations dans les six prochaines heures. Ça nous aide ! Ils tirent à pile ou face, tu crois ? Je ne voudrais pas que tu prennes froid, mais trimballer un K-way pour rien sur quarante kilomètres, ce n’est pas idéal non plus… Bon, on décidera au dernier moment.
Il étale sur la table basse trois paires de chaussettes.
— Pour une compétition importante, je peux passer quinze minutes sur le choix de la bonne paire. De toi à moi, ce sont quasiment les mêmes, ça relève de la superstition. Mais à ton cinquième marathon, je parie que tu auras déjà des maniaqueries de vieille coureuse.
Et Thelma regarde Faroy ôter la paire de chaussettes de sport qu’il a aux pieds, la remplacer par la paire rouge puis, finalement, verte.
Est-ce qu’elle a bien mesuré la difficulté de l’épreuve, si même Faroy, pour qui la course ne représente qu’un parcours de santé – un peu long, mais un parcours de santé tout de même –, peine à se défaire de ses tocs antistress ? Dans quoi s’engage-t-elle ? Est-ce que son corps ne risque pas de se disloquer ? Comment saura-t-elle que c’est le moment d’arrêter ?
Elle vide le sac en tissu retiré la veille dans la salle polyvalente de Roche-sur-Aupens transformée en temple de la course à pied. Avec les quatre épingles à nourrice fournies, elle entreprend d’accrocher son dossard sur son T-shirt. Faroy la regarde faire. Elle se demande un instant s’il va proposer de l’aider. Elle aurait du mal à rester de marbre s’il venait s’affairer sur son ventre. Il ne s’approche pas. Au contraire, il se lève, marche jusqu’à un bureau de bois foncé, ouvre le tiroir du bas et revient avec un épais marqueur bleu qu’il débouche d’un geste théâtral.
— Cale-toi contre le dossier, et ne bouge pas.
Elle s’exécute, retient son souffle, tandis qu’il s’agenouille devant elle, attrape son T-shirt de la main gauche et tire pour tendre le tissu. De la main droite, il trace six majuscules dans l’espace vierge entre son matricule et le logo du sponsor, un fabricant d’appareils électroménagers.
T.H.E.L.M.A.
Il repasse sur le M pour que la lettre ressorte bien. La pointe du feutre appuie contre son ventre. L’odeur des cheveux de Faroy se mélange à celle de l’encre indélébile. Jamais il n’a été aussi proche d’elle. Même quand il la soulevait au rugby et qu’elle sentait ses mains sur ses hanches, il restait
À
Il se recule, l’air d’admirer son œuvre.
— Avec ça, tu gagnes trois minutes.
— Comment ça ?
Il sourit.
— Fais-moi confiance.
Il frappe dans ses mains. Le son familier dégrise Thelma. Faroy redevient le prof d’EPS qui exige l’attention de tous, et elle l’élève docile et motivée. C’est l’heure. Aux toilettes, son ventre refuse de se vider. Elle attend quelques instants, immobile sur la lunette, à tenter de soumettre son appareil digestif à sa volonté. Rien ne se passe. En se levant, elle avise contre la baignoire, à moitié dissimulé par le rideau de douche, le sac qui contient son téléphone et les vêtements dans lesquels elle est arrivée. Elle a failli l’oublier ! Elle esquisse un geste pour l’attraper, puis change d’idée. Le sac ne se devine qu’au renflement du tissu. Elle quitte la pièce précipitamment, comme une terroriste qui vient de planquer une bombe.
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