Thelma
Avril
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Le fond de la piscine
Elle perd deux kilos en quelques jours, ça n’a jamais été aussi facile, ils s’évaporent. Aucun appétit, aucune sensation de faim. Elle abandonne les manettes à l’Entraîneur pour se reposer, ne plus lutter, laisser toute la place dans sa tête à une unique volonté. Elle se pèse dans le grenier où ses parents planquent la balance, grâce au jeu de piles qu’elle garde dans le tiroir de son bureau. Satisfaction jubilatoire de voir baisser les chiffres, de sentir qu’elle regagne, gramme après gramme, la confiance de l’Entraîneur.
Elle se cache sous des vêtements amples malgré le soleil d’avril et bénéficie d’un concours de circonstances favorable : Meunier a pris des congés et sa remplaçante ne travaille pas les mercredis. À la prochaine pesée, elle va dans le mur. L’hôpital, pour de bon. On lui posera une sonde gastrique qui lui injectera des calories directement dans l’estomac. Elle est mineure, ils la gaveront en toute légalité, elle passera les vacances d’été avec un tuyau translucide à l’intérieur de la gorge dans une petite chambre jaune qui puera le désinfectant. Elle enflera de partout. Ils la garderont jusqu’à ce qu’elle accepte d’habiter un nouveau corps boursouflé.
De cette torture, l’Entraîneur concevra de la fierté : on en sera à l’étape ultime.
Sur les forums, elle rassemble un maximum d’informations en préparation de son calvaire. Certaines prétendent que leur séjour a marqué le début de la guérison, d’autres qu’elles ont passé leur temps à mentir, feinter, cacher la nourriture, que c’était encore pire après. Une fille décrit la présence de la sonde nourrissante en elle comme un viol, une autre affirme qu’elle préfère se réalimenter de cette manière, à l’aveugle, sans avoir à mâcher et déglutir, sans la pesanteur de la digestion. Thelma a du mal à se représenter un corps étranger déversant en continu des substances à l’intérieur d’elle. Comment l’Entraîneur pourra-t-il tolérer une telle intrusion ?
À
À la fin du mois, juste avant que Meunier revienne de congés, elle prévient son psychiatre qu’elle annulera peut-être les prochaines séances parce qu’elle risque d’être hospitalisée. Qu’il ne soit pas mis devant le fait accompli. Soreil apparaît légèrement surpris.
— C’est une recommandation du médecin généraliste ?
— J’ai perdu du poids, j’étais déjà à la limite basse. Ça me fait peur.
— Qu’est-ce qui vous fait peur ?
Trop de réponses possibles. Elle a peur de continuer à maigrir, peur d’arrêter de maigrir, peur de grossir, peur d’être hospitalisée, peur de guérir, peur de changer, peur de n’être plus rien, peur de rechuter, peur de repartir pour un tour, peur de ne jamais s’en sortir, peur que ça se termine.
— J’ai peur de tout, ça n’a aucun sens.
— La peur est un signe de lucidité.
— Dans mon cas, vraiment pas.
— Je ne suis pas tout à fait d’accord.
— La preuve : la seule chose dont je n’ai pas peur, c’est de mourir.
— Et ça vous semble absurde.
— Pas à vous ?
— Je vous trouve aussi lucide qu’on peut l’être.
Soreil lui manquera, à l’hôpital.
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