Thelma
Juin
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Le certificat
Le 1er juin, le conseil de classe félicite Thelma pour l’ensemble de son œuvre et valide un passage en première scientifique. À Violette, les mêmes proposent de redoubler.
Thelma annule l’entraînement prévu le soir pour rester auprès de son amie. Elle n’hésite pas, bien que cela lui coûte. Le décompte des séances d’entraînement avec Faroy l’obnubile. Parfois, à l’interclasse, elle passe en coup de vent au gymnase. Aux repas, elle consent des efforts, de crainte de performer en deçà de ses attentes le jour J. L’idée de le décevoir, juste avant de le quitter pour tout l’été, lui est insupportable. Elle ne se pèse plus pour ne pas changer d’avis. Elle rectifiera la trajectoire après la course. Pendant qu’elle court au gymnase avertir Faroy du changement de programme, Violette appelle sa mère.
Thelma la retrouve adossée aux grilles du lycée, le visage cramoisi, animé de lents mouvements de haut en bas, comme Billie, petite, qui s’obstinait à hocher la tête au téléphone sans intégrer qu’à l’autre bout du fil, on ne la voyait pas. En l’occurrence, la caméra est superflue, le son suffit à relayer l’humeur de Mélanie.
— La vache, j’ai pas fini d’en entendre parler.
— Je te raccompagne.
Elles marchent côte à côte. Thelma s’accuse en silence du naufrage. Ces dernières semaines, elle a davantage couru avec Faroy que révisé avec Violette. Elle avait la bénédiction de l’intéressée, mais ça n’excuse rien. Si ça se trouve, ça s’est joué à un cheveu, quelques heures de bachotage en plus auraient pu transformer un huit en douze et changer l’issue des délibérations. Elle se demande si son amie lui reproche sa légèreté.
Dans la cuisine, les lèvres serrées, Violette extrait du placard un sachet de pain de mie et du beurre de cacahuète. Le genre d’aliment qui appartient pour Thelma à la même catégorie que les insectes grillés ou la bouffe pour chien : elle sait que des gens en achètent, elle veut bien entendre que c’est comestible, mais elle n’en consommera de son plein gré que dans une situation de dernier recours, de type désastre nucléaire ou fin du monde. Normalement, observer quelqu’un se remplir de cette manière lui procure une joie fourbe, la satisfaction de la supériorité associée à la jouissance de l’abstinence. Ça la chagrine de ressentir une émotion si peu charitable aux dépens de son amie, un jour comme aujourd’hui.
Violette esquisse un geste las en direction du cellier.
— Il doit y avoir des pommes.
Elle étale consciencieusement la pâte à tartiner en couche épaisse. Thelma suit les mouvements du couteau. Çà et là émergent les irrégularités qui doivent justifier l’appellation « crunchy » en grosses lettres sur le pot. Une fois le toast recouvert, Violette relève la tête.
— Je l’avais dit ou je l’avais pas dit ? À Noël, c’était plié. C’était vraiment pas la peine de s’emmerder.
— Mais tu ne peux pas accepter ! C’est pas juste ! Ta moyenne s’est améliorée au dernier trimestre, non ?
— Arrête, on dirait ma mère. Elle veut faire appel.
— Pas toi ?
— Moi, la seule chose que je veux, c’est partir en vacances.
— Non, sérieusement…
— C’est très sérieux. Je veux tirer un trait sur cette année de merde. Le plus tôt, le mieux.
Violette mord dans un coin de la tartine. Thelma visualise la pâte collante formée par la mie et le beurre de cacahuète lui tapisser le palais, engluer son œsophage. De fait, Violette se verse un demi-verre de jus de pomme qu’elle coupe à l’eau gazeuse. Elle boit trois grandes gorgées avant de poursuivre :
— Redoubler, je ne sais même pas ce que j’en pense. Est-ce que tu plonges dans une boucle temporelle ? Ou est-ce que c’est comme une deuxième prise, « Coupez, on la refait, moins glauque, cette fois » ?
Thelma est saisie d’un vertige. Tout à coup, elle prend conscience des épreuves qui se sont enchaînées pour Violette ces derniers mois. Le déménagement de Lucas. La séparation de ses parents. L’irruption d’une belle-mère qui porte des shorts en cuir l’hiver et l’appelle ma Vio. Le désastre scolaire. Violette est restée debout bien droite, elle a soutenu Thelma à travers toutes ses vraies-fausses tentatives de guérison sans jamais se lamenter sur son sort, à croire que les catastrophes glissaient sur elle.
Excuse facile.
La vérité, c’est que Thelma s’est concentrée sur ses propres problèmes au détriment de ceux des autres. Elle n’aurait pas pu sauver la relation à distance de Violette et Lucas, encore moins le mariage de Mélanie et Nicolas Pichon, mais elle aurait dû tenir la nuque de Violette fermement penchée sur Déclic Seconde, remplacer toutes les sessions annulées pour cause d’entraînement : ça, c’était à sa portée, c’était même le minimum. Au lieu de quoi, elle a cédé à l’indolence de Violette, à son fatalisme, à son de toute façon c’est déjà mort, qui triomphe aujourd’hui en je l’avais dit ou je l’avais pas dit ?
Elle a abandonné sa meilleure amie pour préparer une course à pied, étape hasardeuse vers une possible perte de virginité dont l’efficacité thérapeutique globale reste à démontrer.
Violette a englouti la première tranche de faux pain reconstitué tartiné au gras et s’en prépare une deuxième. Elle n’insiste pas pour que Thelma ingère quoi que ce soit, ne s’agace pas de sa posture de porte-manteau, les bras ballants à côté de la table. En général, Violette accepte. La situation. La stagnation. Le temps infini que Thelma prend pour guérir alors que tout est mis en œuvre pour l’aider, elle, elle seule, tandis que les autres se débattent avec leurs problèmes sans qu’elle lève le petit doigt en retour. Thelma se sent tellement reconnaissante que les larmes lui montent aux yeux. Elle voudrait crier à Violette qu’elle va tout faire pour aller mieux rapidement et pour de bon, mais elle ne sait pas évaluer la solidité de cet élan, sa pérennité. Elle a donné trop de faux espoirs, fait subir trop de douches froides. Et puis ce serait parler d’elle, encore, à un moment pareil : preuve ultime de son égocentrisme.
— Je ne crois pas que je resterai jusqu’à ta course. J’irai peut-être chez mon père, pour la piscine.
Thelma est horrifiée. Elle est persona non grata chez Nicolas Pichon depuis l’épisode du bain nocturne. Elle ne l’en blâme pas, il a vraiment eu l’air de flipper quand il l’a retrouvée toute mauve, agrippée à la margelle, à enchaîner les battements de jambe en rythme, tellement concentrée sur son effort qu’elle ne l’a pas entendu approcher. Elle n’avait découvert que la moitié du rideau de piscine, erreur débile qui l’avait trahie. Elle se rappelle encore le cri de bœuf à l’abattoir qu’il a poussé.
— Mais t’inquiète, précise Violette, je viendrai t’encourager.
— Je peux toujours dormir chez toi à la fin de la course ?
— Oui, oui, on fait comme on a dit, je reviendrai une ou deux nuits chez maman.
Un dernier élément, et non des moindres, reste à valider.
— Avant que tu partes chez ton père… J’ai besoin de toi, tu sais, pour le certif…
Violette avait promis d’y réfléchir, mais la mission semble lui créer des états d’âme. Elle n’en est pourtant pas à son coup d’essai : avant que le divorce de ses parents lui permette de se retirer des affaires, Violette détenait un juteux commerce de dispenses de sport. Dès qu’une fille voulait se la couler douce quelques semaines, elle savait où s’adresser. Aucun adulte n’a jamais détecté la supercherie. Mais pour le certificat médical de Thelma, Violette se fait prier.
— T’abuses, de me demander ça.
— Je sais… mais je ne peux pas tout foutre en l’air maintenant… Je passerais pour quoi ?
Violette fronce les sourcils :
— C’est une responsabilité de ouf…
— Mais non : si c’était pas raisonnable, il ne m’aurait pas proposé de m’inscrire !
— Si c’était raisonnable, tu n’aurais pas besoin de moi pour ton certif.
— Tu sais combien de kilomètres j’ai déjà couru, seule ?
— Fais-moi peur.
— Trente et un.
— Je ne me rends pas compte.
— Trois heures et quart, en gros.
— T’es barge… Enfin, là, c’est encore onze de plus !
— Dans des conditions ultra-sécurisées ! Faroy courra avec moi. Il y a des ravitaillements tous les cinq kilomètres, de l’eau partout, des voitures-balais, des caméras infrarouges qui détectent les malaises…
— Des caméras infrarouges qui détectent les malaises, t’es sérieuse ?
L’imagination de Thelma s’est un peu emballée.
— En tous cas, tu cours avec une puce qui mesure ton temps de parcours, donc si tu t’effondres, les organisateurs le voient tout de suite.
— Attends, il y a beaucoup de gens qui s’effondrent ?
— Et si je ne le sens pas, j’abandonne.
— Jure.
— Je le jure.
— Si quelqu’un s’en aperçoit, je me fais trucider.
— Personne ne s’en apercevra. Je te donnerai une ordonnance récente, avec le tampon du médecin, la signature, tout…
— Tu l’as avec toi, là ? Je ne dis pas oui, je veux juste voir l’ordo. Ce que je pourrais éventuellement utiliser.
Thelma hésite. La prescription pour les compléments de fer est bien rangée dans son sac, mais Violette ne doit pas deviner qu’elle prémédite son coup depuis ce matin, qu’elle a pensé au certificat médical le jour du conseil de classe. D’un autre côté, si elle attend lundi, elle court le risque que Violette change d’avis.
— Il faut que je regarde, je l’ai peut-être, laisse-moi voir.
Trois jours plus tard, avant d’entrer dans leur dernier cours d’anglais de l’année, Violette lui tend une feuille pliée en deux.
— Voilà.
Thelma inspecte le sésame. Violette a trafiqué le tampon du généraliste des Gardel, en remplaçant le nom de Meunier par celui d’un praticien repéré sur Doctolib, choisi parce qu’il exerce dans la région (pour la vraisemblance), mais pas trop près (pour limiter les risques).
— C’est une œuvre d’art, s’extasie Thelma. Ça t’a pris longtemps ?
— Ouais quand même… Mais j’avais besoin d’une activité manuelle ce week-end.
Big Bern ouvre la salle de classe et elles s’installent au milieu de la troisième rangée. Thelma replie le certificat avec soin et le glisse dans le rabat plastifié de son cahier de correspondance. La falsification ne lui crée aucun cas de conscience. Si les autres connaissaient aussi finement qu’elle les possibilités de son corps, elle courrait avec la bénédiction de tous. Elle ne leur en veut pas, ils ne se rendent pas compte. Et si jamais elle sous-estime la difficulté physique, un marathon se termine au mental. Sur ce plan-là, elle est rarement prise en défaut, elle sait qu’elle ne lâchera pas. Un sentiment d’euphorie l’envahit. Elle va s’élancer sur un marathon en compagnie de Guillaume Faroy ! Quatre ou cinq heures d’effort intense, l’un à côté de l’autre.
Violette remue les stylos dans sa trousse pour couvrir son chuchotement :
— Avec le mal qu’on se donne, j’espère que tu vas coucher avec lui !
Thelma hoche la tête, conquérante. Pourtant, la perspective la rend de plus en plus mal à l’aise. C’est difficile à expliquer. Elle a toujours envie de perdre sa virginité, oui, bien sûr, pour un tas de raisons. Rabattre leur caquet aux crétins de sa classe, s’affranchir de l’Entraîneur, prouver qu’elle peut séduire. Valider, surtout, qu’elle est prête à faire son entrée dans la vraie vie. Elle a lu quelque part que la jeune fille anorexique, comme s’il n’y en avait qu’une ou une armée de clones, se complaît dans le contrôle de ses pulsions sexuelles. Le diagnostic ne la concerne pas. Ces pulsions mystérieuses, elle n’a aucune envie de les réfréner : elles ne tardent que trop à se manifester.
Si ça doit faire mal, ça fera mal. Les douleurs se gèrent. Ce n’est pas non plus que Faroy ne lui plaise pas. Elle n’arrive pas à cerner ce qui bloque. La Peur de l’échec ?
L’Entraîneur ne s’oppose que mollement à l’entreprise. Il doit se dire qu’elle n’osera pas, qu’elle craindra trop de n’avoir rien à dire à un homme de vingt-huit ans, que si par miracle elle trouvait la ressource de tenter quelque chose, et si par une improbable conjonction de planètes Faroy envisageait de céder à ses avances, sa position de prof constituerait l’ultime garde-fou.
Le plan offre à l’Entraîneur une multitude de sorties de secours. Il n’est pas inquiet. À chaque déconvenue, Thelma lui revient plus fidèle, plus docile.
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