Thelma
Le mouchard
Vendredi matin, Cécilia se prépare comme pour aller travailler, non sans une étrange impression d’imposture en s’asseyant au volant à l’heure habituelle.
À quelques kilomètres de la maison, elle se gare en bordure d’un jardin municipal et s’aventure à l’intérieur des grilles. Un groupe de retraités effectue de lents mouvements coordonnés sur une pelouse, du taï-chi sûrement, Cécilia n’y connaît rien, mais la sérénité de leur chorégraphie augmente son agitation. Elle consulte sa montre. Encore possible de relayer Jules à la boutique, d’invoquer l’annulation de la brocante censée l’occuper toute la journée. Elle s’approche d’un petit ruisseau, trop près, jusque dans l’herbe marécageuse, et à chaque bruit de succion sous ses pas, à chaque éclaboussure qui macule ses bottines en daim, sa résolution se renforce. De toute façon c’est réglé, elle ne peut plus se présenter aux clients avec des pieds aussi dégueulasses. Vers dix heures, après avoir consciencieusement bousillé ses chaussures, Cécilia boit la moitié d’un cappuccino dans la buvette du parc et reprend le volant. Elle entame sa planque quelques minutes plus tard, en contrebas de l’unique voie d’accès à la butte aux Chevreuils.
Tout a commencé en mars, quand Cécilia a proposé à Thierry d’installer sur le téléphone de Thelma un logiciel-espion. L’application leur aurait transmis le temps passé sur les blogs de Thinspiration et la liste des contacts actifs. Ils auraient pu empêcher des personnes mal intentionnées de saboter le parcours de guérison de leur fille. Et grâce au suivi des déplacements, ils auraient été rassurés lorsque Thelma part courir seule, avec sa tension si faible et la possibilité constante du malaise.
Thierry se laisse facilement séduire par les gadgets technologiques ; Cécilia avait anticipé, de la part de son mari, un enthousiasme qui surpasserait le sien.
Elle en a été pour ses frais. Il est devenu fébrile, véhément. Ils devaient faire confiance à leur fille, la traiter en adulte au lieu de violer sa vie privée ! Jamais il ne recourrait à des méthodes aussi scabreuses, ce genre d’installation lui semblait abjecte. Cécilia n’en est pas revenue. Thierry, qui écume les forums à la recherche de traces numériques de Thelma, se permettait de jouer la vierge effarouchée.
— En ligne, je chasse en apnée, au fusil-harpon. Une chance sur mille de viser juste, beaucoup, beaucoup d’efforts pour rien. Avec ton logiciel, là, tu balances une torpille d’un bateau. C’est immoral et disproportionné.
La métaphore halieutique n’a pas convaincu Cécilia mais elle a remballé son idée, vexée. Sans doute n’en était-on pas encore à sacrifier l’éthique à la santé.
Les jours suivants, elle a su que quelque chose clochait. Même si Thierry voulait que l’histoire lui conserve le beau rôle, son inquiétude aurait dû le pousser à examiner plus loin la suggestion de Cécilia au lieu de la rejeter en bloc. Thierry n’est pas un sanguin. Il étudie les solutions partielles, les alternatives acceptables. Au minimum, il aurait dû se montrer intrigué par l’aspect technique. Brutalement, elle a pris conscience de son aveuglement des derniers mois.
Thierry avait repris le sport et perdu du poids, un exploit dans cette famille déréglée où l’on se sert des portions trop copieuses dans l’espoir de biaiser le référentiel d’une adolescente. Il accepte davantage de pots avec ses collègues et corrige désormais ses copies à l’extérieur le vendredi. Le jour du malaise de Thelma, Cécilia n’avait jamais réussi à le joindre.
Elle a d’abord mis beaucoup de mauvaise volonté à relier les points. Elle s’est acharnée, au contraire, à glaner des preuves de la bonne santé de son couple.
Aujourd’hui, elle a décidé de sortir la tête du sable. Filature à l’ancienne, sans mouchard technologique, par respect pour les convictions de l’intéressé.
L’attente ne dure pas longtemps. À quatorze heures, Thierry apparaît en bas de la butte au volant de sa citadine, et Cécilia met le contact.
Le N-d-d-V----eur. La moitié des lettres de l’enseigne à néon bleu reste éteinte. C’est un hôtel de seconde catégorie, aux abords de la zone industrielle. Cécilia se gare à cheval sur deux places de parking.
Peut-être que Thierry a une raison légitime de se trouver là – qu’ils en riront ce soir, quand elle lui racontera ?
Elle fixe la façade sans cachet, imagine l’intérieur des chambres à l’avenant.
Son mari.
Thierry.
Elle aurait pu jurer que ça ne leur arriverait pas. Tant de couples s’étaient séparés autour d’eux ces dernières années que les statistiques les fortifiaient : il fallait bien qu’il en reste à la fin.
Comment peut-il lui infliger ça en ce moment ?
C’est la première idée qui la traverse, cette notion de temporalité. Comment peut-il lui imposer une épreuve supplémentaire, alors qu’elle ne s’est jamais sentie aussi vulnérable ? Est-ce que ce n’est pas révélateur d’une rare perversité ? Connaît-elle vraiment l’homme avec qui elle a construit sa vie ?
Quarante-six ans, une fille malade, un niveau de culpabilité délirant, l’opprobre de toute une société sur les épaules.
Et maintenant, un mari infidèle.
Elle peine à croire ce qu’elle a littéralement devant les yeux. La duplicité de Thierry la stupéfie. C’est comme s’il avait calculé le timing de sa trahison pour la laisser K.-O., incapable de riposter. Dans d’autres circonstances, elle aurait eu du répondant. À une amie dans sa situation, elle conseillerait de glisser un mot sous l’essuie-glace et de se réserver un stage de yoga dans un hôtel de luxe avec départ immédiat. Qu’il médite sur les conséquences de ses choix au milieu d’un parking vide, avant de rentrer préparer le dîner.
Oui, à une autre époque, Cécilia aurait réagi avec panache.
Mais abandonner les filles, même quelques jours, dans les circonstances actuelles ? Impossible. De toute façon, sans Thierry, elle s’écroulerait sous le poids du quotidien.
Est-ce la maladie de Thelma qui le retient de partir ? Il considère peut-être désormais sa vie familiale comme un sacerdoce. Son sacrifice personnel. Une confrontation ne servirait qu’à lui donner l’impulsion qui lui manque.
Surtout ne rien dire. Se taire, ne rien provoquer d’irrémédiable.
Le sentiment d’abandon de Cécilia la cloue au siège. Elle sanglote, les deux mains sur le volant, le bas du dos enfoncé contre le cuir pour que quelque chose la tienne encore, que son corps ne se liquéfie pas complètement, sentir qu’il reste du muscle, une tension, de la vie. Elle demeure ainsi jusqu’à ce que les larmes se tarissent, que sa respiration se calme. Elle évite le rétroviseur. Elle ne peut pas rentrer chez elle dans cet état.
À Chemins de Campagne, elle demande à Jules de continuer à tenir la caisse tandis qu’elle réagence la vitrine. Il doit donner des recommandations discrètes, personne ne vient la déranger.
À
À la maison, elle s’immerge dans un bain brûlant. Des billes effervescentes à la lavande exhumées du fond d’un tiroir lui chatouillent les cuisses en se désintégrant dans l’eau. Elle ne se rappelle pas la dernière fois qu’il lui est arrivé de s’alanguir de la sorte. Le tableau plairait peut-être à Thierry. Quand ils étaient plus jeunes, il faisait irruption dans la salle de bains pendant qu’elle se préparait, sans raison, juste pour le plaisir de la surprendre toute nue, et elle râlait – ah ! comme elle râlait !
Elle se laisse glisser contre le rebord de la baignoire et plonge la tête sous l’eau déjà tiède. Depuis combien de temps marine-t-elle là-dedans ? Un grattement à la porte. La voix de Billie.
— Maman ? C’est bientôt l’heure de manger ?
Cécilia l’imagine en service commandé ; sa cadette n’a pas la maniaquerie des horaires de repas.
— Vous dînerez juste toutes les deux ce soir. Tu peux demander à Thelma de préparer quelque chose ?
Un bref silence accueille la consigne, puis Cécilia entend Billie courir. Quelques secondes plus tard, le parquet grince à nouveau. Derrière la porte, Thelma vérifie l’information. Cécilia ajoute une vague indication de menu. Sa fille reste un moment immobile dans le couloir.
— Ça va ?
La question émeut Cécilia. Thelma prend rarement de ses nouvelles.
— Ça va, un peu crevée, c’est rien.
— O.K.
Dans la cuisine, les filles dînent, ou ne dînent pas. Elle ne veut pas le savoir. Elle ne sort pas du bain froid. Ses doigts ont cent ans.
« S’asseoir avec son enfant malade à chaque repas » : Thierry et elle ne dérogent jamais au premier commandement. Ils ne vont plus au restaurant, refusent les invitations, pour être les Gentils Organisateurs, les greffiers et les geôliers des repas de Thelma. À prétexter ne jamais être disponibles, ils ont usé la patience de leurs amis. On les a un peu oubliés, et c’est presque un soulagement, tant les propositions d’aide maladroite qui fleurissaient au dessert hérissaient Cécilia. Tout le monde s’imagine pouvoir faire mieux. Et si tu nous la confiais quelques jours ? Ça vous permettrait de souffler. Et puis, on ne sait jamais, parfois un changement d’air…? Cécilia déclinait poliment même si elle mourait d’envie de leur fourguer Thelma en pension et bien du plaisir.
Thierry et elle se sont laissés piéger, à réduire petit à petit leur vie sociale, à se retrancher dans une bulle. C’est si fragile, une bulle. Elle rince ses cheveux et les entoure d’une serviette. Ce soir, exceptionnellement, elle ne jouera pas la dame de compagnie dans la cuisine, elle ne demandera aucun compte-rendu du repas.
OceanofPDF.com