Thelma

Caroline Bouffault · Chapitre 39 sur 46

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Thelma

Muselée

 

 

Au milieu de la nuit, des pas précipités dans le couloir, des bruits de porte et de discussion étouffée. Violette ouvre grand les yeux : le dernier réveil de cet acabit remonte à l’AVC de sa tante. Elle se poste sur la plus haute marche de l’escalier et entoure ses genoux de ses bras. Les silhouettes de son père et d’Antonia, côte à côte dans le vestibule, dissimulent les visiteurs. Antonia se retourne, aperçoit Violette, lui fait signe d’approcher. Sur le seuil se tiennent Thierry et Cécilia Gardel.

— Thelma n’est pas ici, n’est-ce pas ? demande Nicolas Pichon à sa fille.

— C’est quoi cette question ? Tu le sais, qu’elle n’est pas ici.

— On a parfois des surprises, rétorque Nicolas.

Violette hausse les sourcils. Il est sérieux, avec ses allusions à la con ? Il ne va pas exhumer encore une fois l’épisode de la piscine ? Ce n’est pas possible de rester traumatisé à ce point-là. Est-ce qu’il croit que Thelma a le pouvoir de se téléporter chez lui juste pour le faire chier ? Devant Thierry et Cécilia, il n’osera pas la critiquer, mais Violette sait qu’il n’en pense pas moins.

— Violette, demande Thierry Gardel en la regardant dans les yeux, tu étais au courant qu’elle devait courir un marathon ce soir ?

— Je croyais que vous deviez aller au ciné ? s’étrangle son père.

Violette se réjouit de sa déception (il n’avait qu’à ne pas se barrer s’il voulait une petite fille modèle) et elle acquiesce :

— Oui, je devais venir l’encourager et elle était censée dormir à la maison, mais il y a eu un changement de plan.

— Et elle dort où, alors ? presse Cécilia.

— Ah ça, je ne sais pas. Elle n’a pas répondu à mes messages, je n’ai plus de nouvelles depuis une heure ou deux avant le marathon.

— Elle a laissé son téléphone chez votre prof d’EPS, reprend Cécilia, la voix tendue. On en vient. Il dit qu’elle a fini la course sans se blesser, mais qu’elle n’est pas passée chercher ses affaires.

Violette n’est pas surprise que Thelma ait terminé le marathon. Elle aurait rampé agonisante jusqu’à la ligne d’arrivée plutôt que d’abandonner. Ce que Thelma entreprend, Thelma le réussit. Ça rendrait n’importe qui prétentieux, sauf elle, qui ne tire aucune fierté de l’enchaînement des succès. C’est presque pire, cette modestie pathologique : quand le normal de Thelma semble insurmontable, que ce soit en termes d’exos de maths ou de compétition sportive, on prend en pleine figure sa propre médiocrité.

— On n’a aucune idée d’où elle est, dit Thierry Gardel avec de l’urgence dans la voix.

Thelma n’a donc pas passé la nuit chez Faroy, malgré la ruse du téléphone oublié que personne n’a l’air de capter. Elle a dû se dégonfler au dernier moment. La sexualité constitue l’unique domaine où Violette peut encore revendiquer l’avantage.

— Un garçon de votre classe s’est proposé pour la raccompagner chez toi, continue Thierry. Enfin, chez Mélanie.

— Qui ça ?

— Justin quelque chose.

— Justin ? Oui, logique, il a un scoot.

Oups. Les parents de Thelma lui interdisent de monter sur un deux-roues et Violette a toujours constaté, sur ce plan-là, la rigoureuse obéissance de sa copine. Elle lit immédiatement la panique dans les yeux de Thierry et Cécilia. Elle n’a pas voulu dire ça comme ça, mais maintenant, plus moyen de retirer sa phrase. En même temps, qu’est-ce qu’ils croient ? Après minuit, plus un bus ne circule dans la vallée ; ils le savent, qu’ils ont choisi d’habiter un trou paumé.

— On a tous les numéros de la classe, je vais appeler Justin.

Elle remonte chercher son téléphone sous son oreiller. Justin ne répond pas. À presque quatre heures du matin, le contraire serait surprenant. Violette rédige un message en français académique (elle a quatre têtes d’adultes au-dessus de l’épaule) pour demander à Justin de rappeler s’il sait où est Thelma. Elle ajoute les numéros de Thierry et de Cécilia, qui notent de leur côté celui de Justin. Antonia offre des verres d’eau. Cécilia accepte, Thierry décline, et peu après ils repartent, en parlant de commencer par l’hôpital universitaire.

— C’est quel genre, ce Justin ? s’enquiert Nicolas après avoir refermé la porte.

— Le genre normal. Arrête, papa, c’est bon.

Antonia et Nicolas échangent un regard entendu qui met Violette en rogne. Elle retourne s’allonger, la main sur son portable. Quelle folie d’avoir abandonné son téléphone ! C’est comme si Thelma s’était tranché un membre. Ou la langue, voilà, plutôt : la langue. Sans portable, elles sont muselées toutes les deux, Thelma ne peut pas lui expliquer sa stratégie, Violette ne sert à rien.

Vers cinq heures du matin, sous la photo de profil de Justin, la mention « en ligne » apparaît enfin.

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