Thelma
Première ligne
Aujourd’hui, Cécilia Gardel « fête » ses quarante-six ans.
Le point de non-retour, la chute dans les abysses.
Elle a négocié sans encombre le cap des quarante, propulsée au-dessus des considérations existentielles par les bouleversements de sa vie cette année-là : l’arrivée inespérée de Billie au terme de six inséminations infructueuses, et la montée en puissance de Chemins de Campagne, qui quittait son premier local dans la périphérie commerciale de l’agglomération pour s’établir sur le versant le plus huppé de la vallée. Billie avait eu la grâce de naître en novembre, morte-saison dans l’industrie du jardin, et rien n’indiquait qu’elle ait souffert du congé maternité réduit que s’était accordé sa mère. Cécilia situait là les signes avant-coureurs de la facilité de sa cadette. Thierry avait émis l’idée de demander à l’Éducation nationale une disponibilité de trois mois pour s’occuper de la petite avant de se raviser ; Cécilia avait apprécié qu’il ait étudié cette possibilité. À quarante ans, Cécilia embrassait le renouveau, l’espoir. À quarante-six, elle s’acquitte de la dette avec les intérêts.
Quand elle sort de la douche, il flotte dans la maison une odeur de brioche. La table est dressée, nappe de fête, viennoiseries, chouquettes, salade de fruits et baguettes fraîches soigneusement disposées dans la vaisselle de porcelaine qu’elle utilise pour ses posts Instagram. Lui vient l’idée d’immortaliser ses deux filles devant ce petit déjeuner de palace, mais elle y renonce aussitôt. La quantité déraisonnable de pains au chocolat et de croissants indique que c’est Thelma qui est allée à la boulangerie, Thelma qui passe des commandes pantagruéliques et ne touche à rien. Le congélateur dégueule. C’est peut-être ce qui horripile le plus Cécilia, cette pulsion à gaver les autres, à les resservir et les regarder manger comme s’ils se vautraient dans la fange, pendant qu’elle picore un quartier de pomme au-dessus de la mêlée.
Deux cadeaux attendent Cécilia, emballés dans du papier à pois.
Le plus gros, lourd et encombrant, lui vient des filles. Elle décolle le scotch et retourne précautionneusement le pavé pour écarter les rabats.
Elle reste sans voix.
Quelqu’un, là-haut, la teste.
Pour ses quarante-six ans, sa fille anorexique lui offre une crêpière multifonctions.
Cécilia a envie de tout plaquer, d’arrêter là. De ne jamais avoir eu d’enfants, de laisser ça aux autres, la maternité, le sens de l’humour, le second degré, entériner une bonne fois pour toutes qu’elle n’a pas signé pour ça. À quarante-sept ans, la friteuse ? L’abonnement chez Flunch ?
— Ça te plaît ? s’écrie Billie. Thelma a acheté de la chantilly, et un énorme pot de Nutella ! On peut l’essayer ce soir ?
Bien sûr qu’elle a acheté le Nutella. Elle en tartinera les crêpes de Billie à la rendre malade.
Cécilia ne parvient pas à mimer l’enthousiasme. Thierry vole à son secours :
— Une idée formidable, on va se régaler ! Tu ouvres ton autre cadeau, puceron ?
Des mois qu’il ne l’a plus affublée d’un de ses qualificatifs animaliers. Sur son épaule la main de son mari exerce une pression, légère mais impérieuse, pour diriger son bras vers le paquet. Elle s’exécute. Le deuxième cadeau est un album photo vintage qui contient ses clichés les plus réussis des filles, de Thierry ou d’elle-même jouant les mannequins dans le jardin. Elle les a tous utilisés pour Chemins de Campagne, mais n’avait jamais pensé à les inclure dans un véritable album sur papier photo. La sélection opérée par son mari fait la part belle à Thelma et Billie dans des poses plus adorables les unes que les autres. Cécilia feuillette l’album, ravie, et s’apaise un peu. Thierry a ce don du cadeau évident, de l’idée simple et juste.
Il sourit :
— Je te fais un deuxième café ?
Cécilia continue de tourner les pages. Sur celle-ci, Thelma, treize ans, pousse Billie, quatre, sur une balançoire en rotin accrochée à une branche du grand cerisier en fleurs. Leurs tenues rose pâle s’accordent parfaitement aux pétales sur la pelouse (Cécilia se rappelle les avoir disposés un à un, pour qu’ils prennent la lumière). Thelma sourit à l’objectif et Cécilia est frappée par ses joues rebondies, vestiges d’enfance. C’était quelques mois avant le déclenchement de la maladie.
Elle appréhende ce qui l’attend sur le reste de l’album. Elle sait déjà ce qui ne peut pas y figurer. Elle n’y verra pas beaucoup d’autres photos de Thelma souriante, de face. Non seulement parce qu’elle a arrêté de sourire, mais aussi parce que Cécilia a cessé de la prendre en photo. Elle ne voulait aucun souvenir de cette période qu’elle imaginait transitoire, une crise d’adolescence un peu cognée. À quoi bon immortaliser sa fille à son pire moment ? Mais la situation s’est enlisée et pour toujours il manquera un an d’images dans une rétrospective sur Thelma. Elle apparaît parfois de dos, une ombre dans le jardin. Ou par hasard, sur quelques photos de vacances.
La plage : la torture à son apogée. Cécilia voudrait lui interdire de se mettre en maillot de bain. Les regards scrutent la bête malade avant de s’attarder sur la mère, forcément défaillante, qui manque à son devoir le plus basique, nourrir sa progéniture, et elle surprend des bribes de commentaires : quelle pitié de laisser une gamine dépérir comme ça, avec moi je te prie de croire qu’elle mangerait, à un moment donné c’est une question d’autorité, après la guerre si tu crois que les jeunes s’affamaient, je parie que les parents sont collés à leurs téléphones, une petite qui enchaîne les régimes ça ne vient pas de nulle part.
Cécilia ne supporte ni le chapelet de conneries ni les mimiques compatissantes. Alors, à la mer, elle nage. Elle crawle d’une bouée à l’autre et livre sa fille en pâture. Est-ce que Thelma perçoit sa honte ? Elle a honte d’avoir honte d’un enfant malade.
L’été prochain, si on en est au même point, ils partent à la montagne. Pauvre Thierry, qui déteste la randonnée.
Thierry, son roc. Il parvient encore à parler calmement avec Thelma, à maintenir une distance par rapport à cette fichue maladie, à distinguer leur fille de l’être chétif, obstiné, à tendance maléfique qui vit avec eux.
Le regard des autres pèse moins lourdement sur lui. Ne pas se trouver en première ligne, ça doit donner de l’oxygène. Pour Cécilia, c’est la double peine. Implicitement, on l’accuse d’être pour quelque chose dans les troubles de sa fille. Ou alors on lève un sourcil en apprenant qu’elle poursuit son activité professionnelle « comme si de rien n’était ». La formule est de ses parents. De ses propres parents. Comme si le temps passé à développer Chemins de Campagne empiétait sur sa capacité à mitonner de bons petits plats. Un comble, de la part de soixante-huitards qui ont élevé Cécilia aux valeurs féministes et aux surgelés.
De toute façon, le psychiatre de Thelma déconseille de bouleverser l’organisation familiale. Cécilia ne doit pas s’obliger à « ralentir ». Cela pourrait entraîner, à l’opposé de l’effet attendu, une focalisation morbide. À moins, avait-il prudemment ajouté, que ralentir soit son choix.
Ce n’est pas son choix.
Cécilia a débuté dans la vie professionnelle en tant que commerciale chez un prestigieux marchand de meubles, Perdron & Fils. Elle s’entendait très bien avec le fondateur, qui appréciait « son intelligence du produit ». Trois jours après sa première fausse couche, dont elle n’avait évidemment informé personne sur son lieu de travail, Jacques Perdron avait confié à Cécilia une négociation cruciale. Son corps se remettait à peine, mais elle avait sauté sur l’occasion de ne pas se morfondre.
Un directeur des achats l’avait reçue avec condescendance et deux heures de retard, pour marquer son agacement d’être abandonné aux bons soins d’une collaboratrice. Il n’avait cessé, ensuite, d’interrompre la présentation de Cécilia pour décrocher son téléphone ou mentionner que l’heure tournait – n’avait-elle pas des enfants à récupérer quelque part ?
Deux autres acheteurs étaient entrés dans la pièce avec des gobelets de café fumant. À Cécilia, on n’avait rien proposé. Techniques de la vieille école, destinées à arracher quelques points de remise – en temps normal, elle n’aurait pas cillé. Mais ce jour-là, chaque crampe de son bas-ventre lui rappelait l’absurdité de se trouver là, à servir de distraction à trois trous du cul désœuvrés. Et les saignements qui reprenaient. Elle a fini par rabattre d’un geste excédé l’écran de son ordinateur.
— C’est l’heure d’aller chercher les enfants ?
Une crampe, plus violente que les précédentes. Elle grimace. Six yeux l’observent expirer longuement. Un répit, le temps de se lever.
— Mon mari s’occupe de la crèche, mais vous avez raison, la famille avant tout. Combien de petits-enfants avez-vous, monsieur Jarrot, si ce n’est pas indiscret ?
Monsieur Jarrot ne l’avait pas raccompagnée. Le lendemain, l’affable Jacques Perdron s’était étranglé.
— Cécilia enfin… Vous avez traité le directeur de la centrale d’achat de grand-père ?
— Il m’a traitée de mère.
— Il vous a traitée de mère ? Vous êtes mère, Cécilia, non ? De votre petite Emma… Thelma ! Dieu du ciel, dans quel monde est-ce une insulte ?
— Une question de ton, Jacques, et de sous-entendus.
— Je crois que je comprends ce que vous dites, enfin j’essaie, croyez-bien que j’essaie, et vous avez raison de ne pas vous laisser marcher sur les pieds – si tant est que cela ait été leur intention – mais il y a un lieu et un moment pour les revendications… Dans un cadre professionnel… A fortiori avec ce compte-là !
Jacques avait fermé les yeux quelques instants.
— Je bouclerai moi-même la négociation. Cela ne vous dispensera pas de présenter des excuses convaincantes.
Elle n’avait rien présenté du tout, hormis sa lettre de démission. Jacques Perdron avait d’abord tenté de la raisonner – voyons Cécilia voyons vous n’êtes pas sérieuse, ne parlons plus de cet incident, puis il s’était résigné.
Huit mois et une seconde fausse couche plus tard, elle déposait les statuts de Chemins de Campagne.
C’était il y a douze ans. Aujourd’hui, l’entreprise emploie cinq personnes et assure soixante-dix pour cent des revenus de la famille Gardel. On se déplace du département limitrophe pour se meubler chez elle.
Est-ce qu’elle renoncerait à toute ambition professionnelle pour garantir la guérison de Thelma ? Sans doute. Mais elle a passé l’âge des pensées magiques. Son sacrifice ne changerait rien, tout le monde sortirait perdant.
En tout état de cause, personne n’a jamais suggéré à Thierry de « ralentir ».
Cécilia referme l’album photo et embrasse son mari.
— Content que ça te plaise. Bon, je file chez Decathlon, je rentre avant le déjeuner, le gratin est prêt, il suffira de réchauffer.
— Tu ne devais pas y aller hier ?
— J’ai eu trop de copies.
Ce sera donc un samedi matin entre filles. Cécilia ne travaille jamais le jour de son anniversaire. Billie grimpe sur ses genoux.
— J’ai une super idée, maman dis oui s’il te plaît : on fait un vide-dressing ?
Chaque année, Cécilia allège ses placards, ce qui donne lieu à de grands essayages avec ses filles. L’opération occupe la journée, Billie saute partout et pose devant la glace drapée de tout ce qui brille. Sous les vivats du public, Cécilia finit toujours par accepter de ressortir sa robe de mariée.
La dernière édition a été moins festive que les précédentes. C’est ce jour-là, il y a un an précisément, qu’elle a mesuré l’ampleur de la perte de poids de son aînée. Thelma s’était penchée pour attraper une jupe, et ce qu’elle avait vu alors avait laissé Cécilia sans voix. De chaque côté de l’élastique de la brassière, les vertèbres affleuraient, la colonne formait une scie acérée sous la peau du dos, prête à déchirer sa fille de haut en bas. Après avoir retrouvé ses esprits, elle avait contraint Thelma à grimper devant elle sur la balance au milieu des fripes éparpillées. Son cœur avait sauté une pulsation en lisant le chiffre, elle avait pesé Billie, puis était montée elle-même sur la machine pour vérifier que l’engin fonctionnait. La semaine suivante, le diagnostic médical était posé.
Billie rapporte de la buanderie le bac de pinces à linge pour maintenir les vêtements de sa mère autour de sa taille. Cécilia extrait des cintres de la penderie.
— Je vous laisse fouiller, les filles. Je vais passer un coup de fil à la boutique. Vous repliez tout ensuite, hein ?
— Reste, maman, c’est moins drôle sans toi !
— Je fais au plus vite, réplique Cécilia en caressant la joue de Billie. Thelma t’aidera avec les pinces.
Elle quitte la pièce précipitamment. Elle n’a pas envie de constater que ses filles de quinze et six ans n’ont plus que deux tailles de pantalon d’écart.
Si elle peut s’épargner ça.
Au moins aujourd’hui.
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