Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 14 Les feux d’artifice de Noël, vous connaissez pas ?
Chapitre 14
Les feux d’artifice de Noël,
vous connaissez pas ?
« Action-Réaction-Sanction » troisième loi de Newton améliorée par mes
soins.
Grand principe d’éducation qui se vérifie à chaque fois. Ou comment
enseigner la physique aux enfants en une leçon…
qualité lui joue des tours et la pousse à surestimer légèrement ses capacités. Ma fille est dotée d’une remarquable et indestructible confiance en elle. J’admire souvent ce trait de caractère. Toutefois, il arrive que cette louable En l’occurrence, essayer de grignoter d’une main un triangle au jambon fromage tout en portant le plateau chargé du pain surprise me paraît un poil présomptueux.
Je me lève en hâte, afin de circonscrire la catastrophe que je vois se profiler à la vitesse du son. Mouais, bon, force est de constater que je vais nettement moins vite que le son… Non pas que je me faisais des illusions, hein ! Mais je pensais naïvement qu’avec des jambes bien plus grandes que celles de ma fille, j’arriverais à temps. De toute évidence, non…
Le plateau glisse de la main de ma fille qui a préféré assurer sa prise sur le triangle pour ne pas se le faire dérober par Fnouf qui rôde autour. Qui lui, notons-le, a une faculté d’anticipation bien meilleure que la mienne pour le coup… déséquilibrée, elle tente de rattraper le plateau. Mais c’est trop tard, l’implacable loi de la gravité a frappé. Le pain surprise dévale le plateau comme un skieur le ferait sur une piste noire bien damée. Il choit au sol, rebondit, et se répand allègrement sur le tapis. Fnouf, rapide comme l’éclair, gobe l’intégralité des sandwichs restants en une seule bouchée. Aucune miette abandonnée à déplorer ! Aucun survivant non plus, bien entendu…
Ce chien m’épatera toujours. Cette capacité qu’il a d’engloutir de la nourriture plus rapidement qu’un magicien ferait sortir un lapin de son chapeau, c’est juste ahurissant. Bon, il faut voir le point positif, le tapis de maman est nickel chrome…
Ma fille, assise par terre, les yeux larmoyants, tente de s’excuser pour sa maladresse tout en avalant le restant de son canapé. Mouais, elle ne perd pas le nord. Elle sait très bien qu’elle est la prochaine cible sur la liste de Fnouf quand il aura fini de récupérer les derniers microatomes de bouffe sur le tapis persan.
Je ramasse le plateau, récupère l’extérieur du pain que mon chien a jusque-là négligé, et tente de réconforter ma fille malgré le brouhaha que cette malencontreuse scène a déclenché.
— Je t’avais dit d’attendre pour en manger, déclare doctement Will en revenant près de sa sœur après avoir déposé son plateau sur la table.
Ma fille lui jette une œillade incendiaire. Moi, j’avise avec consternation les taches de mayonnaise sur le tissu moiré de la robe de ma fille. Mouais, j’ai été hyper optimiste en pensant qu’elle tiendrait jusqu’à la bûche…
— Allez, ce n’est pas grave ma chérie. Tu sais, il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne cassent rien, énoncé-je ce précepte plein de bon sens.
— Oh ! Comme nos cousins, c’est ça ? répartit Rosy, innocemment en suivant mon regard, les yeux pleins d’espoir.
Je m’étrangle, à moitié morte de rire, à moitié mortifiée à l’idée que sa réplique ait été entendue par l’assemblée. Et vu le coffre de ma fille, évidemment, il n’y a aucune chance que sa remarque ait pu passer inaperçue… Bon, ben, quitte à foutre les pieds dans le plat, allons-y gaiement.
— Exactement, confirmé-je avec un regard affirmé en direction de ma fille, évitant soigneusement de croiser celui des autres. Mais tu sais, c’est pas de leur faute, ils sont sûrement épuisés par toutes les leçons de sports et de musique qu’ils ont eues aujourd’hui…
Ça ne m’empêche pas d’entendre Élodie s’étrangler d’indignation. Un sourire perfide étire ma bouche. Prends ça dans les dents, grognasse de tyran domestique !
— Ah… Maman, moi aussi je veux faire de la musique ! Je peux avoir une guitare ? C’est trop tard pour la mettre dans ma liste de Noël ?
— Oui, alors, bon, c’est un petit peu tard là, bafouillé-je, catastrophée, oubliant momentanément que je viens de commettre une énorme bourde.
Je me relève et prends ma fille par la main pour rejoindre l’assemblée dans le salon. Mon fils est très aimablement en train de donner une leçon à ses cousins sur la loi de la gravité et ses effets dont nous avons eu un exemple flagrant à l’instant. Ceux-ci l’écoutent bouche bée, fascinés.
J’aide ma mère à disposer le reste des bols et plateaux sur la table basse et veille à tenir mon chien à distance respectable de la zone de chalandise.
L’apéritif démarre cordialement. Mes enfants attaquent pain-surprise et saucisses cocktail sous le regard envieux de leurs cousins. Les pauvres gosses… Mère Poule/Poutine a donné des instructions strictes, ils ne doivent toucher qu’aux crudités, avec une gouttelette de sauce pas plus. Ils picorent donc docilement leurs bouts de chou-fleur et de carottes pendant que nous nous goinfrons de petits fours pleins de lipides. Enfin, nous… Nous, sauf la bouffeuse de graines en chef évidemment. C’est pas pour rien que je l’afflige de tous les noms de volaille de bassecour potentiels.
— Tu sais, tu devrais dire quelque chose à ta fille… Si elle se goinfre de graisses saturées comme ça, elle va finir obèse, me fait remarquer Élodie en fixant ma fille avec un regard critique. Enfin, je dis ça, c’est pour elle. C’est à cet âge que la morphologie prend ses marques…
Mais de quoi je me mêle la pédopsychiatre de mes deux là ?!
— Je te remercie pour ta sollicitude, grincé-je entre mes dents très hypocritement en la coupant dans son laïus moralisateur sans aucun scrupule, mais c’est Noël. C’est pas le cas tous les jours, tu sais ?
— Certes, mais la discipline, ça s’acquiert dès le plus jeune âge.
— Ouais, effectivement, le despotisme aussi…
— Les enfants, allez jouer entre cousins, me coupe ma mère d’une voix puissante sentant le temps tourner à l’orage. Venez, je vais vous montrer, j’ai acheté un nouveau jeu…
Ma mère emmène les enfants dans la foulée sous les cris enthousiastes des miens et le silence tristement emblématique de mes neveux.
— Bon alors, sinon, comment marche ton dernier livre ? s’enquiert mon frère pour désamorcer le conflit imminent.
— Eh bien, ça va, il a fait une bonne sortie et…
— Mais tu arrives à en vivre ? m’interrompt ma belle-sœur.
Mais personne ne lui a appris à se taire à celle-là ?
— Eh bien, pas encore vraiment, mais…
— Mais ça doit être difficile maintenant que tu es toute seule…
Je serre les mâchoires, je vais me la faire la pétasse.
— Honnêtement, tu n’as jamais envie de reprendre un vrai métier ? poursuit-elle, inconsciente de l’énervement qui enfle en moi.
— C’est vrai ça, l’appuie ma mère qui revient à ce moment précis. Tu ne penses pas que ta lubie a assez duré et qu’il serait temps de…
— OK, stop ! cinglé-je avec autorité. J’exerce enfin un métier qui me plaît et dans lequel je m’épanouis. Tout le monde n’a pas la chance de racheter une activité avec la patientèle rattachée. Donc, non, je ne compte pas changer de métier. Il me convient très bien et je persévérerai jusqu’à ce que ça marche.
— C’est tout à fait honorable ma chérie, me félicite mon père.
— Oui, fais attention à ne pas trop t’obstiner non plus. Ça serait dommage de dilapider tout l’héritage de Mamido pour un caprice, me met en garde ma mère.
Oui, j’ai hérité d’un petit pactole au décès de ma grand-mère. Ce qui m’a permis de m’acheter ma maison en cumulant avec ce que j’ai touché après la vente immobilière suite à mon divorce. J’ai placé le reste pour avoir un matelas de sécurité, le temps de me lancer dans l’écriture. Néanmoins, je suis une très bonne gestionnaire, contrairement à ce que ma mère sous-entend. Je soupçonne un poil de mesquinerie dans sa phrase. Elle n’a jamais digéré que Mamido nous transfère, à Simon et moi, une partie de son patrimoine en direct.
Mon frère brille par son mutisme. J’ai une furieuse envie de ruer dans les brancards, mais je m’abstiens, ce n’est que l’apéro…
— Merci pour vos précieux conseils, j’en prends bonne note.
— Mais c’est pour toi qu’on dit ça, ma chérie, se vexe ma mère. On ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche comme ça…
— Ouais, alors déjà, pour l’amour, c’est un poil disette, grincé-je, amère.
— Oh, oui, pardon… s’excuse ma mère. Enfin, tu ne me retireras pas que c’est une bénédiction que ce gougnafier soit enfin sorti de ta vie ! Tu es bien mieux sans lui. Franchement, je me demande bien ce que tu as pu lui trouver…
Je ne vais pas tarder à voir sortir de la fumée de mes narines à ce train-là. Je serre poings et mâchoires afin de contenir mon envie d’ouvrir la bouche. Je ne sais néanmoins pas combien de temps je vais y parvenir.
— Chérie, tu penses vraiment que c’est le lieu et le moment ? intervient diplomatiquement mon père, bien plus sagace que ma mère présentement.
— Non, peut-être pas, tu as raison. De toute façon, nous pensons tous la même chose…
Je lève les yeux au ciel et soupire profondément.
— D’autant que ça ne doit pas être facile de se retrouver seule avec deux enfants à notre âge… Pour refaire sa vie, c’est compliqué… intervient ma belle-sœur à point nommé, comme d’habitude.
— Mais en voilà une intervention constructive, raillé-je, dégoulinante de causticité.
— Il faut avouer que ta vie amoureuse, petite sœur, c’est un peu la croix et la bannière… essaye de temporiser Simon.
Merci, mon cher frère, tant de soutien me terrasse…
— J’en suis consciente, merci bien. C’est mon procès ce soir ou bien ? Ça se passe comment ? Vous comptez installer un tribunal ? J’ai droit à un avocat ?
— Ohlala ! Mais ne monte pas sur tes grands chevaux comme ça ! C’est parce qu’on s’inquiète pour toi, c’est tout ! se récrie ma mère, avec un air indigné.
— Eh bien, est-ce que vous auriez l’obligeance de vous inquiéter pour moi quand je ne vous entends pas ?
— Rha ! Mais que tu es susceptible ! Je ne sais pas de qui tu tiens ça…
Je ricane comme une hyène hystérique.
— Chérie ? Tu n’as pas laissé les entrées au four ? Je sens une odeur de brûlé ? nous coupe papa.
Bravo papounet ! C’est très habile comme manœuvre, j’applaudis des deux mains !
— Mais enfin, c’est du saumon fumé en entrée ! Tu racontes n’importe quoi, Yvan ! rétorque ma mère en secouant la tête désappointée.
Bon, au temps pour la diversion… ça aurait pu marcher si d’aventure les entrées avaient réellement été au four… Je sens que cette soirée va être interminable.
Fort heureusement, cet élan d’attentions oppressantes à mon égard se tarit lorsque nous passons à table. À part quelques piques lâchées par inadvertance, la cabale à mon encontre cesse et nous parvenons au dessert sans que j’aie étripé qui que ce soit. Ce qui est un véritable exploit…
Les potins vont bon train. Mon frère, ma mère et mon père se régalent à échanger les derniers commérages sur les vies des uns et des autres. Je n’ai jamais vu l’intérêt d’alimenter les conversations avec la vie de gens qui ne m’intéressent pas le moins du monde. Il semblerait que je fasse encore office d’exception donc…
— …la fille de Bertrand… Tu te rends compte ! La pauvre, à 45 ans, se retrouver comme ça, toute seule… se lamente ma mère. Elle n’est pas près de retrouver un compagnon.
— Eh bien, le problème, c’est qu’à cet âge-là, soit c’est une deuxième ou troisième main, qui traîne les casseroles de son passé, soit si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a un vice de fond très inquiétant pour n’avoir jamais trouvé chaussure à son pied, expose ma belle-sœur si savante.
— Non, mais, il faut qu’elle fasse comme en équitation. Quand on tombe, il faut remonter en selle tout de suite, s’esclaffe mon père, qui a l’air de trouver son trait d’esprit hilarant.
— Ouais, n’est-ce pas Judith ? Tu vas remonter en selle rapidement ? me lance mon frère qui a, semble-t-il, abusé grandement de la boisson lui aussi.
Je lui lance un regard furieux.
— Non, hors de question ! Je compte bien prendre le temps de régler deux trois trucs avant, histoire d’être sûre de ne plus me coltiner des mecs tarés.
— Ah ! Donc tu le reconnais ! s’exclame ma mère triomphalement. Non seulement tu as un souci de sélectivité, mais tes ex sont tous des cas sociaux !
— Tu y vas un peu fort, chérie, lui fait remarquer mon père, l’œil torve.
— Non, mais entre l’ouvrier de chantier qui l’a plumée comme une dinde pendant quatre ans, et son ex-mari, totalement inexistant, un goy en plus !
Non, ma mère n’est toujours pas juive, mais en ayant épousé un, elle est devenue d’une intransigeance ridicule, et là je pèse mes mots.
— C’est vrai que t’as quand même un palmarès particulier, ricane mon frère.
— Ah, ben c’est sûr que tout le monde n’a pas la chance de tomber du premier coup sur la dinde du siècle, arrogante et tyrannique, qui va rendre vos enfants chèvre encore plus vite qu’elle ne t’a rendu psychorigide ! m’emporté-je, n’en pouvant plus de leurs critiques.
Évidemment la dinde en question se met à glousser d’indignation. Ouais, bon, OK, elle vient de prendre une balle perdue alors qu’elle n’a même pas ouvert la bouche pour une fois… Mon frère me fixe les yeux exorbités. Mon père toussote, embarrassé.
— Et personne ne se pose la question de savoir pourquoi j’attire toujours ce genre de personne ? Pourquoi j’ai sans cesse besoin de quémander l’affection ?
— Tu sous-entends qu’on a quelque chose à voir avec ça ? grimace mon frère.
— Je ne le sous-entends pas. Je l’affirme haut et fort ! Tous mes dysfonctionnements proviennent de notre famille !
— Ah ben, voilà mieux ! C’est de notre faute maintenant ! s’indigne ma mère.
— Vous savez quoi ? Je m’en tape. Pensez ce que vous voulez de moi, ça ne changera rien. Cependant, j’ai le droit de me préserver de tout ça. Parce que vous savez ce que vous êtes en train de faire là ?
Ils me fixent tous avec incompréhension.
— Ça s’appelle tirer sur l’ambulance ! Vous avez tous la capacité d’empathie d’une huître, bordel !
— Judith ! Ton langage ! Les enfants ! me tance ma mère complètement à côté de la plaque.
— Mon langage reflète ce que je ressens ! J’en peux plus qu’on tape systématiquement sur la brave Judith. C’est tellement facile ! Mais là, y en a marre ! Jusqu’à présent, j’ai pris sur moi, mais maintenant c’est fini ! La brave Judith a fini de se taire, elle va rendre les coups. Œil pour œil… Donc, clairement, si vous n’êtes pas foutus de m’apporter du soutien et de l’affection, fichez-moi la paix ! Je n’ai clairement pas besoin de ça en ce moment ! Les enfants, prenez vos manteaux et Ulysse, on s’en va !
— Mais maman… Les cadeaux… ?
— Je passerai les récupérer un autre jour.
— Mais maman…
— Chérie, enfin, tu ne peux pas partir comme ça… tente mollement mon père.
— Oh que si ! Je le peux et, ô surprise, je le fais !
Je jette ma serviette sur la table et quitte la scène drapée dans une dignité toute relative, mais je m’en fous. Ma colère fait une toge bien plus impressionnante.
— Joyeux Noël à tous, crié-je depuis l’entrée.
Abasourdis, ils restent tous plantés autour de la table, contemplant notre départ avec des airs de veaux décérébrés. Mes enfants à moitié en pleurs sur mes talons, Ulysse dans notre sillage, je quitte l’appartement dans un état d’intense fébrilité. Je suis partagée entre l’envie de fondre en larmes et celle de hurler de rage. À la place, je claque la porte de l’appartement avec fureur. Mes enfants sursautent et me jettent un regard effrayé.
— Ce n’est rien, tenté-je de les rassurer d’une voix plus douce. Vraiment. Ça va aller. On va rentrer, et vos cadeaux seront au pied du sapin demain matin, c’est promis.
Ils se contentent d’acquiescer et de me suivre jusqu’à la voiture. Sur le trajet ma fille pleure, extériorisant sa frustration son incompréhension et son mécontentement. Mon fils, lui, brille par son impassibilité silencieuse en fixant d’un œil morne les lumières à l’extérieur. Ce qui en dit long sur sa déception, mais également sur sa compréhension de la situation. Il me sidérera toujours par sa faculté à appréhender le monde des grands à un âge aussi tendre. Je m’en veux de leur infliger ça. Toutefois, ma priorité est de me préserver afin de pouvoir continuer à être une mère potable. Je ne me sens cependant pas la force d’expliquer mon coup d’éclat aux enfants ce soir. Je les mets au lit avec des gros câlins. On mettra les choses à plat demain. Ça laissera un peu la mousse retomber, je trouverai probablement mieux mes mots demain pour ne pas les remonter à vie contre ma famille de casse-pieds.
C’est ravagée par un ouragan émotionnel tempétueux que je vais me coucher après avoir disposé tous les cadeaux dans le salon. Fort heureusement, demain est un autre jour…
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