Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 23 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 23 Fausse note

Chapitre 23

 

Fausse note

 

« La chance sourit aux audacieux », proverbe.

Ouais, alors personnellement mon expérience m’a surtout appris qu’elle

souriait aux gens culottés, sans scrupules, dépourvu de sens moral et sans

aucun principe, mais bon… je dis ça…

 

une décontraction ébouriffante, moi aussi fluide que 6PO, le robot de Star Après un détour express chacun chez soi pour faire prendre l’air à nos compagnons à quatre pattes, nous revenons et reprenons nos places respectives, lui avec Wars. Je ne me suis toujours pas remise de son initiative audacieuse à la fin du repas.

Valentine en train de terminer sa salade en tupperware me lance une œillade aussi envieuse qu’excitée. Serait-il gravé sur mon front que Raph m’a embrassée ? Je sors un petit miroir de mon sac pour m’en assurer, on ne sait jamais… Val se marre. Moi, je pique du nez, me demandant sérieusement à quel âge mental j’ai régressé.

Je vois bien qu’elle espère me cuisiner, elle a l’expression d’un chat devant un sapin de Noël. Fort heureusement pour moi, l’affluence reprend de plus belle, ce qui ne nous laisse aucun répit pour les commérages.

Du coin de l’œil, pourtant fort occupée à dédicacer mes ouvrages, je ne peux m’empêcher de contempler, impressionnée, la file d’attente devant le stand de Raph. Son travail connaît un succès retentissant. Les produits dérivés qu’il a développés autour de la saga à succès d’un auteur dont la notoriété n’est plus à prouver s’arrachent comme des petits pains. Il faut dire que ce sont de véritables objets d’art. Je finis d’ailleurs, lors d’un moment de latence, par lui acheter un jeu de cartes à l’effigie de cette série que j’ai beaucoup aimée. Avec ça, je ferai des parties de solitaire dignes d’une reine ! Ouais, je sais, c’est pathétique…

Je termine d’encaisser ma lectrice, m’apprêtant à saluer poliment la suivante lorsque je reconnais ma meilleure amie.

— Steph ?!

— Salut ma belle ! Alors, les affaires marchent ?

— Oui, super bien, je suis ravie.

— Tu m’étonnes, ce n’est pas comme si tu étais mal entourée en plus, remarque-t-elle avec un sourire sarcastique en lorgnant mon voisin de table. C’est une sacrée chance que vous soyez à côté ! C’est fait exprès ?

Je sens mes joues se colorer. Si je veux donner du grain à moudre à ma copine, je ne pourrais pas mieux m’y prendre… Pffff !

— Non, du tout. J’ai découvert ça ce matin quand il est arrivé…

— Eh bien… Si tu veux mon avis, c’est un signe !

— Un signe de rien du tout. Ça s’appelle le hasard, point.

— Ouais, ouais, bien sûr. Et la marmotte elle met le chocolat dans le papier d’alu, bien entendu. Il n’y pas pire sourd que…

— Steph, y a rien à entendre, arrête un peu. On est là pour bosser…

— L’un n’empêche pas l’autre. Qu’est-ce que tu peux être obtuse et butée des fois… On te sert une perle sur un plateau d’argent et toi, tu fais mine de n’avoir rien remarqué. Va falloir que j’y mette mon nez !

— Non Steph ! Pit…

— Salut Raph ! me coupe-t-elle avec un sourire extravagant. Tu vas bien ?

Je pique du nez en m’empourprant. Celui-ci rend son salut à mon amie avec un sourire aussi sincère que charmant. Il ne s’éternise cependant pas, fort heureusement pour moi et ma dignité, le devoir ne le lâche pas d’une semelle.

— Mêle-toi de tes oignons, articulé-je entre mes dents serrées.

Steph me tire la langue avec un amusement non feint. Ouais, j’ai clairement régressé, et je ne suis pas toute seule. On se croirait revenu aux années collège. Quelle plaie !

— En tous cas, c’est sympa d’être passée me voir, fais-je diversion, afin d’éloigner le beau Raphaël du centre de la conversation.

— Ben non, c’est normal, et puis je ne suis pas venue juste pour tes beaux yeux. Je n’ai plus rien à lire, me déclare-t-elle en me faisant un clin d’œil. Elle attrape un exemplaire de mon dernier roman et me le tend.

— Et je veux une dédicace du tonnerre ! T’as intérêt à t’appliquer !

Je ris, amusée qu’elle ait fait la démarche comme une lectrice lambda alors qu’elle a tout le loisir de me les acheter quand elle vient à la maison.

— Et depuis quand lis-tu des romances ? la taquiné-je.

— Ben, depuis que tu en écris, pardi !

J’éclate de rire.

— Sacha n’est pas avec toi ?

— Non, il avait une après-midi spa avec Tara, Sandra… bref, la Jessica du week-end quoi. Il a promis de passer faire un tour demain.

— Il ne se casera jamais, je crois que c’est une cause perdue, remarqué-je, blasée.

— Probablement… Mais au moins, on a de quoi se marrer.

Nous échangeons un regard complice. C’est clair qu’avec les frasques de notre pote, y a de quoi écrire une saga à succès. Je me concentre sur ma dédicace. J’ai remarqué que si j’essaye de bavarder en même temps que j’écris, la fiabilité du processus est très aléatoire… Conclusion, si je ne veux pas rédiger trop de bêtises, il vaut mieux que je garde un œil sur mon papier.

Après avoir payé son dû, Steph m’envoie un baiser du bout des doigts et continue son tour, non sans m’avoir promis de repasser avant de partir. Je continue mes dédicaces, me faisant la réflexion que je vais devoir ramener des stocks supplémentaires demain si je ne veux pas être en rupture. C’est tout à fait galvanisant !

Un peu plus tard, c’est au tour de ma famille de débouler avec toute l’énergie qui caractérise ma nichée. Ma mère s’insère docilement dans la queue, alors que mes enfants viennent s’agglutiner au-devant de ma table, comme deux abeilles sur un pot de miel.

Fidèles à eux-mêmes, mon fils se saisit du premier tome de ma série de fantasy et parcourt le résumé avec l’air sérieux d’un directeur d’Académie, alors que ma fille touche à tout, se saisit des décorations, les replace, pour finir par lorgner sur les figurines en résine sur le stand de Raphaël.

— Will ! Will ! Regarde ! La fée, là, elle est trop belle ! Maman ! Tu me l’achètes, dis ? S’il te plaiiiiiit…

La lectrice à qui je suis en train de dédicacer mon dernier roman observe mes enfants avec un air attendri.

— Ce sont vos enfants ?

Bien vu, Lustucru ! Ses capacités de déduction hors pair manquent de me faire tomber de ma chaise. Je dissimule mes sarcasmes derrière un sourire commercial que je maîtrise parfaitement. Oui, je me suis longuement entraîné devant mon miroir…

— Absolument. Ils sont avec leur grand-mère, confirmé-je en lui tendant son livre.

— Ils sont adorables, commente-t-elle en me tendant sa carte bleue.

— Merci beaucoup. Ils sont pleins de vie, effectivement, précisé-je avec un cynisme certain.

— Oh, oui, c’est merveilleux. Il vaut mieux ça que des enfants neurasthéniques.

— En effet, ne m’étalé-je pas, puisque la pauvre n’a aucune idée de l’énergie qu’il faut pour remettre de l’ordre derrière chaque manifestation de leur créativité sans limites.

Je lui rends sa carte, la remercie. Elle me salue puis s’en va observer le stand de Valentine.

— Maman, alors ? Tu dis oui ? Regarde comme elle est trop jolie ! insiste ma fille en s’appropriant la figurine et en me l’agitant sous le nez.

— Rosalie ! Repose ça tout de suite avant de l’abîmer !

Je m’empare de l’objet et le repose sur la table sous le regard amusé de Raphaël. Ma mère, dont le tour est enfin arrivé, récupère ma fille en lui adressant un regard sévère.

— Ce sont tes enfants ?

Mais qu’elle est con cette question, bon sang ! Évidemment que ce sont mes enfants ! Tous les mioches qui passent sur le salon ne m’appellent pas Maman !

— Voilà une déduction digne de Sherlock Holmes, ricané-je à l’attention de Raphaël qui s’esclaffe. Désolée, j’espère qu’elle ne l’a pas abîmée.

— Ce sont mes modèles d’expo, ne t’inquiète pas. Ils ne sont pas destinés à la vente. Ils ont déjà fait leur temps. Tiens, jeune fille, puisqu’elle te plaît tant…

Il tend la figurine à ma fille qui se précipite pour s’en emparer avec les yeux si pleins d’étoiles qu’on dirait la Voie lactée.

— C’est vrai ? C’est pour moi ? Ohhh ! Merciiiiiii ! exprime-t-elle sa joie avec toute son exubérance.

Elle sautille sur place en contemplant sa fée en résine comme si c’était la huitième merveille du monde.

— Non, mais… Tu es sûre ? Le salon ne fait que commencer, et… Ça me gêne, je vais te la payer, combien je te dois ?

— Arrête, se marre-t-il. Comme je te l’ai dit, c’est un modèle d’expo. Et puis ça me fait plaisir.

Je me sens hyper embarrassée. Les joues écarlates, je me confonds en remerciements en bafouillant lamentablement, sous le regard avide de ma mère qui n’en perd pas une miette.

— Et toi, mon grand, y a quelque chose qui te ferait plaisir ? alpague-t-il mon fils, avec une volonté d’équité tout à fait louable.

Will s’avance, tout en réserve et en pondération. L’exact opposé de son feu follet de sœur… Il observe tous les objets, les lithographies, mais je le connais. Rien ne va retenir son attention, pas assez scientifique à son goût.

— Non, je vous remercie, mais…

— Mamie t’emmènera au stand de science-fiction. Tu devrais trouver ton bonheur, là-bas. J’ai repéré des livres sur les engins de chantiers, interviens-je pour éviter à mon fils de se retrouver dans l’embarras.

Ses yeux se mettent à pétiller. Un sourire enthousiaste étire ses lèvres.

— Il est dans sa phase engins mécaniques, précisé-je à Raphaël pour ne pas le vexer.

— Effectivement, ce n’est pas trop mon rayon, acquiesce-t-il, avec un sourire amusé.

Mais, c’est dingue ! Ce type prend tout bien, il est d’une positivité qui me sidère.

— Tu ne nous présentes pas ? intervient ma mère, avec tout son tact légendaire. Bonjour, je suis Brigitte, la mère de Judith.

Elle tend la main en direction de Raphaël, qui l’attrape et la serre avec bonne volonté. Il lui adresse son sourire en coin charmeur.

— Maman, voici Raphaël, un collègue de travail.

— C’est un plaisir Madame, lui répond-il avec un sourire qui ne s’étend pas à ses yeux.

Il me jette un regard de biais, où le reproche et l’interrogation se mêlent. Je feins d’ignorer le malaise que mes paroles ont provoqué. Ben quoi ?! Il ne voulait quand même pas que je dise « mon petit ami potentiel, mais je ne suis pas tout à fait sûre », si ?! Il se ressaisit rapidement, arborant un air des plus affables, puis s’excuse afin de retourner à sa file d’attente qui ne diminue pas.

— Quel charmant jeune homme ! Vous vous êtes rencontrés ici ?

— Non. On s’est déjà rencontré avant, c’est le cousin de ma masseuse. Et ce n’est pas un « jeune » homme maman. Il a mon âge, à peu de choses près. Nous ne sommes plus des jouvenceaux tous frais…

— Par rapport à moi, si. Vous êtes des jeunes à peine sortis de l’adolescence, rigole-t-elle.

— Toujours tout en pondération, évidemment… soupiré-je en levant les yeux au ciel. Je sais d’où Rosalie tient son sens très particulier de la mesure…

Mes sarcasmes lui glissent dessus, comme à l’accoutumée.

— Ton stand est très joli, ma chérie. Tu as bien fait ça ! Tu es contente de ton démarrage ? change-t-elle abruptement de sujet.

— Oh, merci. Oui, très. Comme tu peux le voir, ça ne désemplit pas. C’est génial.

— Bien, bien ! Très bien ! Bon, je ne voudrais pas t’empêcher de faire des ventes. Je vais donc te prendre celui-ci, celui-là, et… Will chéri ? Tu ne voulais pas celui-là ?

— Si, mamie, c’est bien celui-là, confirme mon fils.

— Mais maman, tu les as déjà lus, non ? Et Will peut lire les exemplaires que j’ai à la maison…

— Tututut ! Tout travail mérite salaire ! Hors de question de faire du népotisme. Je suis très fière d’acquérir les œuvres de ma fille.

— Okéééé… accepté-je, à court d’arguments.

Je prépare sa commande, peine à dédicacer mes ouvrages, parce que, clairement, ce n’est pas ce qu’il y a de plus évident que de dédicacer ses livres à ses parents. Surtout quand certains desdits livres ont servi d’exutoire à mes frustrations quant à ma relation avec eux… Je décide finalement d’opter pour l’humour. Autant ne pas se prendre au sérieux et tourner l’incident diplomatique potentiel en dérision. Après tout, je suis leur fille, je dois bien tenir mon sens de l’humour de l’un des deux… Espérons juste que ça soit de celui qui va les lire…

Ma mère et les enfants s’en vont, non sans m’avoir embrassée affectueusement. L’après-midi se poursuit, amie et famille repassent me faire un coucou avant de s’en aller. J’ai le cœur gonflé de joie, d’amour, et de plein d’autres choses. Les salons sont toujours très intenses en émotions. Principalement des bonnes, qui font du bien à l’ego et à mon cœur de bisounours.

Malheureusement, comme souvent quand un élan d’optimisme m’emporte, la réalité me rattrape et me prouve que j’ai parlé trop vite. Ne jamais vendre la peau de l’ours… Et celui-là, il serait grand temps qu’un braconnier s’en occupe !

La surprise n’a d’équivalent que la contrariété que je ressens en voyant Franck se planter devant mon stand peu de temps avant la fermeture au public. Droit, fier, tout en arrogante vanité, il observe mes livres avec un air circonspect, comme s’ils pouvaient mordre.

— Qu’est-ce que tu fous là, Franck ? l’agressé-je sans autre forme de procès.

— Bonjour, Judith, appuie-t-il ses paroles avec condescendance. Tu salues tous tes lecteurs avec autant d’amabilité ?

Sourcils arqués, sourire en coin sarcastique, fossette charmeuse. OK, il a sorti l’artillerie lourde du serial séducteur. Je soupire exagérément, tout en le fusillant du regard. Ses sourcils s’envolent encore un peu plus et il m’adresse un sourire narquois.

— Non, ce traitement privilégié t’est exclusivement réservé. Donc, je répète, qu’est-ce que tu fous là, vu que tu ne lis pas ?

Ouais, Franck s’est toujours targué de ne jamais ouvrir un livre et de préférer la télé. D’où ma question, qui est somme toute légitime.

— Eh bien, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, tu sais. J’ai donc décidé de suivre ton conseil et de me mettre à la lecture.

— Et comme par hasard, t’as décidé ça maintenant, en commençant par mes livres justement, grincé-je, ahurie par son culot.

— Je pensais que tu serais flattée. Je n’ai pas choisi n’importe qui, c’est un grand honneur que…

— Arrête ton cirque, Franck. On sait très bien, toi et moi, que tu ne vas pas ouvrir le moindre livre…

— Ah, mais détrompe-toi ! me coupe-t-il, l’air bravache. Je vais le lire. C’est celui-là qui parle de moi ?

Ô Narcissisme quand tu nous tiens !

— Non. Si tu en veux un qui parle de toi, c’est le précédent, grimacé-je, partagée entre l’envie de l’envoyer bouler avec un coup de pied aux fesses, et celle de ne pas refuser une vente, surtout si c’est lui qui paye ! Ça serait un petit retour des choses pour sauver l’honneur.

— Ah… Et celui-là, il parle de qui alors ?

— De personne. Ce sont des personnages fictifs, tu sais. Ce n’est pas parce que je m’inspire de mes expériences que c’est une autobiographie…

J’encaisse sa vente, puis galère laborieusement pour le dédicacer. Parce que question inspiration, à part « sors de ma vie » ou « va crever », c’est un peu le néant, il faut bien l’avouer.

— Arrête, je te connais par cœur. Je sais très bien que tu pioches toujours dans ton environnement, donc de qui ça parle ? T’as quelqu’un dans ta vie ?

— Ça ne te regarde pas ! cinglé-je en claquant mon stylo sur la table et en lui tendant son livre. T’as perdu le droit de me poser des questions la dernière fois que tu m’as quittée. Maintenant, excuse-moi, mais j’ai des vrais lecteurs qui attendent. Donc, si on en a terminé…

— Donc t’as quelqu’un ! Je le savais ! Ce n’est pas ton genre de m’ignorer aussi longtemps ! Ben dis donc, tu n’as pas perdu de temps pour me remplacer ! C’est qui ?!

Mon sang commence à bouillir. Je sens la rage me monter au nez comme un éternuement irrépressible. Ce qui est une catastrophe, car ce n’est absolument ni le lieu ni le moment de régler mes comptes avec mon ex.

Bien entendu son cirque attire les regards, y compris celui de Raph. Tel un preux chevalier, celui-ci décide de voler à mon secours avant que je n’explose.

— Tu as besoin d’un coup de main Judith ? Cet homme t’importune ? s’adresse-t-il à moi en faisant exprès d’ignorer Franck.

— T’es qui, toi ? aboie Franck en direction de Raph, de plus en plus agressif. C’est lui ?

Il se tourne vers Raph, puis à nouveau vers moi dans une posture menaçante. La situation commence doucement à m’échapper.

— Mais enfin, Franck ! Ça suffit ! Reprends-toi, on est dans un salon littéraire, pas dans une cour de récréation ! tenté-je d’en appeler à sa raison, que je sais parfaitement inexistante quand sa jalousie prend les rênes.

— C’est qui ce mec ?! rugit Franck.

— Ce mec, c’est un homme poli et bien élevé, qui respecte son environnement. Dois-je appeler la sécurité ?

Sans s’en rendre compte, Raph s’est levé. Il domine Franck d’une demi-tête. Courageux, mais pas téméraire, ce dernier comprend qu’il n’est pas en bonne posture et que ça risque de mal tourner pour ses fesses de roquet caractériel.

— C’est bon, je m’en vais, grommelle Franck. Mais on n’en a pas fini toi et moi ! Je compte bien avoir le fin mot de l’histoire, décrète-t-il en tendant un doigt menaçant vers moi.

Je soutiens fièrement son regard, et affiche tout le dédain qu’il m’inspire. En revanche, je tâche de garder au fond de moi la terreur que je ressens. Je le regarde partir fixement, ne commençant à respirer à nouveau qu’une fois qu’il a franchi le seuil du salon. Vu l’heure, ce connard est bien capable de m’attendre à la sortie pour obtenir ses foutues explications. Explications que je ne lui dois pas, j’en suis parfaitement consciente. D’autant qu’il n’y a rien à expliquer. Enfin, presque rien…

Perdue dans mes pensées, je ne me rends compte que j’agrippe le bord de ma table à m’en faire blanchir les articulations que quand la voix chaude et attentionnée de Raph résonne à mon oreille.

— … va, Judith ?

— Mmh… quoi ? Pardon, j’étais ailleurs.

— Est-ce que ça va ?

— Oui, ça va, soupiré-je, la voix éteinte, manquant cruellement d’entrain.

— C’est ton ex, c’est ça ?

— Effectivement. On ne peut rien te cacher… Eh bien, au moins, t’auras appris plein de choses sur moi, aujourd’hui.

Je plaisante, mais le cœur n’y est pas. Mes sarcasmes tombent à plat. Non seulement je ne suis pas ravie que Raph ait rencontré tout ce monde, mais je suis également consternée par son altercation avec Franck. C’était pourtant une bonne journée… Et elle finit en un effroyable retour de bâton, avec mon épouvantable passé en mode boomerang. Ou plutôt boulet oppressant qui me colle aux godasses comme un chewing-gum trop mâchouillé. Est-ce qu’un jour je vais être débarrassée de ce cancrelat ?!

Raph parcourt la salle du regard. Il ne reste que quelques lecteurs épars. Le salon va fermer ses portes dans peu de temps. Je décide de commencer à remballer. Mes mains tremblent. Je me sens fébrile, agitée par une foule de sentiments nocifs qui me rongent de l’intérieur. Franck est toxique, ce n’est plus à prouver, mais l’effet présentement est dévastateur.

— Judith, tu es sûre que ça va ? Tu es toute pâle, insiste Raph, l’inquiétude se peignant sur ses traits.

— Oui, oui. Ne t’inquiète pas. Je vais rentrer, je suis fatiguée.

Je me lève, un poil trop précipitamment probablement. Un violent vertige me saisit. Je me rassois en catastrophe. J’ai la nausée. Et merde ! Je suis en train de faire une rechute. Je pensais en avoir fini avec mes attaques de panique, mais je dois me rendre à l’évidence, ce n’est pas le cas…

Raph se précipite vers moi.

— Ça va, ce n’est rien… Juste un petit vertige, tenté-je de minimiser les choses.

— Je te raccompagne, décrète-t-il, soudain autoritaire.

— Non, ça va aller, je t’assure. Merci, mais je dois ramener ma voiture, y a les enfants…

— T’es qu’une menteuse, les enfants sont chez ta mère pour le week-end, me rétorque-t-il avec un sourire moqueur.

Je m’empourpre légèrement, prise en flagrant délit d’esquive pitoyable. Visiblement, il avait l’oreille qui traînait sur mon stand quand les enfants m’ont lancé « À demain, Maman ».

— Judith, sois raisonnable. Tu n’es pas en état de conduire. Et ce n’est pas comme si ça me faisait un détour.

— Mais, demain matin… objecté-je mollement, sentant ma résistance s’effriter comme une roche calcaire sous l’assaut des vagues.

— Je passerai te chercher. Allez, viens, on rentre.

Il me tend la main. Encore une fois, je cède. Je l’attrape et titube lamentablement pour me retrouver dans ses bras, telle une poupée de chiffon ramollie. Mes jambes me portent à peine.

Il me guide vers la sortie, tout en portant nos effets. Je me laisse faire, complètement effondrée par les effets secondaires que la visite de Franck a eus sur moi.

Je monte dans son véhicule. C’est à ce moment que j’aperçois Franck, de dos, appuyé sur le capot de ma voiture. Il se grille une clope en attendant que j’arrive. Un frisson glacé me parcourt l’échine.

Raph suit mon regard et avise mon ex. Sa mâchoire se contracte, mais il ne dit rien. Moi, j’essaye de récupérer une respiration normale, ce qui n’est pas une mince affaire, puisque j’ai l’impression que mon cœur danse la polka et que j’ai troqué mon système pulmonaire contre une brique en acier trempé.

— Il va prendre racine là, tu penses, ou il y a un risque qu’il percute que tu ne t’es pas installé un lit de camp sur place ?

— Je dirais, qu’il y a un risque non négligeable que…

Raph ne me laisse pas finir ma phrase. Il a deviné la suite.

— OK, je t’emmène chez moi, déclare-t-il en posant une main sur ma cuisse en un geste protecteur qui se veut rassurant.

J’opine, incapable de me résoudre à rentrer en sachant que Franck est bien capable de débouler dans la soirée quand il se sera rendu compte que le salon est fermé et que je ne suis plus là.

— Il faut…

— On passera récupérer Ulysse, détends-toi. Vénus sera ravie d’avoir un copain pour jouer.

— Merci, soufflé-je, en un murmure à peine perceptible.

Il m’adresse un sourire rassurant. J’essaye de me détendre. Pour le moment, je suis en sécurité. C’est tout ce qui compte.

 

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