Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 28 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 28 Je savais qu’il y avait un loup !

Chapitre 28

 

 

Je savais qu’il y avait un loup !

 

« La folie, c’est se comporter de la même manière et espérer un résultat

différent », Einstein.

Pourtant quand on regarde l’Humanité, c’est une grande règle… Serais-je

donc l’une des rares personnes à être saine d’esprit ?

 

une bonne mayonnaise serait encore loin de la vérité. Vu le regard de convoitise de Sacha, dire que je me sens comme ces pauvres écrevisses qu’on s’apprête à ébouillanter vivantes pour les déguster ensuite avec

Tout est trop frais, trop récent. Je n’ai aucune envie de parler de ce qu’il s’est passé, alors que je n’ai pas la moindre idée de la suite des évènements. Bon, clairement Sacha ne partage pas mon opinion, et il ne va rien lâcher. Ce mec est plus entêté qu’un beagle sur la piste d’un lièvre.

— Bon, alors, tu craches le morceau ou il va falloir que je te torture ? s’impatiente-t-il.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ? soupiré-je de guerre lasse.

— Eh bien, tout ! Comment s’est arrivé, ce que vous avez fait…

— Tu veux aussi les positions ou ça va aller ? grincé-je ironiquement.

— Non, quand même, vous avez le droit à un peu d’intimité.

— Merci, Monsieur est trop bon…

— Je sais, je sais, se rengorge-t-il avec emphase. Bon alors… ! Tout ce suspense est intenable !

Je lui conte donc très succinctement et dans les très très grandes lignes les points clés de la soirée.

— C’est tout ? Y a pas de quoi en faire un fromage, ronchonne-t-il avec une moue déçue.

— Ben quoi ? Tu t’attendais peut-être à ce que, après une journée de salon, dès la première fois, on explore l’intégralité du Kamasutra ?

— Et pourquoi pas ? Tu sais ce qu’on dit de la quarantaine à propos du sexe ?

Je lève les yeux au ciel, exaspérée par anticipation.

— Que c’est la meilleure période de la vie ! Va falloir te dévergonder un peu ma belle.

— Sans façon, merci. J’aimerais déjà savoir où je vais avec cette histoire…

— Rhahalala les femmes ! Pourquoi toujours avoir besoin d’objectifs, de plans sur la comète et autres conneries ? Vous pouvez pas juste profiter de l’instant présent ?

— Non, mais c’est pas une vie de n’avoir jamais ni projet ni objectif, Sacha.

— Et à force de n’avoir que ça, tu passes à côté de ta vie, ma chérie, me rétorque-t-il avec un air fat.

— Eh bien, il doit bien exister un juste milieu entre toi et moi, non ?

— Mmmh, possible, mais pas fun !

— Sacha…

— Je suis un hédoniste, moi, Madame !

— Qui finira tout seul, la queue rabougrie d’avoir trop servie, le charrié-je.

— Jamais ! J’ai un engin indestructible ! C’est une matraque à toute épreuve, elle te mate les récalcitrantes en un rien de temps ! Ça moufte pas, je te le dis ! s’enflamme-t-il en mimant l’utilisation d’un fouet.

— Tu racontes vraiment n’importe quoi, pouffé-je face à son envolée lyrique scabreuse.

— Tu fais ton effarouchée, mais chuis sûr que ça t’excite ! J’en toucherai un mot à Raph, si tu veux…

— T’es con ! Arrête un peu, on n’a pas besoin de tes tuyaux percés…

— Vous êtes prêts ? nous hèle la voix de Raph depuis l’entrée.

Nous nous jetons un regard de connivence, puis éclatons de rire.

— On arrive ! crions-nous de concert en nous levant pour débarrasser.

Une fois la table propre, nous rejoignons Raph, puis Sacha nous ramène au salon, parce qu’il faut bien bosser un peu quand même…

Sur le trajet de retour, je les écoute parler. Ils font mention d’un week-end rafting en avril. Je tends l’oreille. Raph est visiblement un passionné de sports extrêmes en tous genres. Ce qui n’est franchement pas mon cas. Fut un temps, j’aimais bien les sports de glisse, mais un demi-tour pas audacieux pour deux sous sur des patins à glace m’a valu une jambe cassée et un petit supplément métallique dans la guibole dont je me serais bien passé. Ça a mis un terme définitif à mes velléités de sportive amateur. Je limite donc aujourd’hui ma prise de risques à la descente de l’escalier et ça me suffit…

De toute façon, je ne suis pas conviée, donc je les laisse à leurs projets de jeunes chiens fous. J’ai du mal à cerner Raph. Sa réaction face à mon manque d’engouement pour la résolution par la voie judiciaire de mes soucis avec Franck m’a déroutée. Je voudrais bien creuser le sujet, mais l’occasion ne s’est pas présentée, et je suis à peu près sûre que le rush du dimanche après-midi ne sera pas non plus un moment très opportun. Je range donc mes interrogations dans un coin de mon cerveau bien au chaud. Ça tombe bien, nous sommes arrivés.

Nous saluons Sacha qui repart vers je ne sais quelle aventure, et je ne veux pas le savoir, soyons clairs.

— Tu as été bien effacée pendant le déjeuner, me lance Raph, le regard interrogateur. Quelque chose ne va pas ?

Ah ben si c’est lui qui entame le sujet… Je ne peux pas refuser une perche aussi flagrante.

— Eh bien, non, tout va bien. Enfin… Disons que je n’ai pas bien compris ta réaction ce matin.

— Laquelle ? Celle où j’ai tenté de faire entendre raison à cet animal qu’est ton ex ?

— Non, du tout. Plutôt celle où tu m’as envoyée sur les roses au sujet de la démarche d’injonction d’éloignement.

Il se rembrunit. Ben quoi ? Il pensait vraiment que sa brutale saute d’humeur m’avait échappé ?

— Je suis désolé. J’ai cru que…

— Que quoi ?

— Que tu allais te la jouer fausse victime qui ne veut en réalité rien changer à sa situation moisie…

Je hausse les sourcils, interloquée. C’est quoi ce plan ?

— Heu… C’est quoi cette vieille psychanalyse pourrie ? tiqué-je, en marquant un temps d’arrêt.

Forcé de stopper à son tour, Raph s’arrête et se tourne vers moi. Nous nous retrouvons immédiatement coincés au milieu d’un flux de visiteurs qui ne font pas grand-chose pour éviter la collision. Heurtés de toutes parts, nous repartons rapidement nous mettre à l’abri derrière nos stands. Il me rejoint derrière le mien et me prend à part en m’entraînant vers l’arrière.

— Je suis désolé, encore une fois. C’est une méprise. C’est juste que… à nos âges, on sait désormais tout ce que l’on ne veut plus. Et clairement, des nanas qui se plaignent sans arrêt, mais qui ne font rien pour évoluer, j’en ai soupé. Je ne veux plus jamais avoir affaire à ce genre de femmes.

— Okééééé… Tu m’en vois ravie d’être mise au parfum. Et je suis navrée si je t’ai donné à un seul instant l’impression d’être ce genre de dindes. Mais clairement, c’est assez symptomatique du fait que nous ne nous connaissons pas vraiment.

— Et je ne demande qu’à apprendre à…

— Je n’en doute pas, mais… Oh ! Excuse-moi, j’ai des clients, mets-je fin abruptement à la conversation en retournant vers mon stand.

Je le plante là. L’air penaud d’un beagle à qui on a refusé un biscuit se peint sur ses traits. Je n’ai pas menti, les quelques lectrices qui sont devant mon stand accaparent mon attention pour mon plus grand soulagement. On est là pour vendre après tout. Et non, ça n’a absolument rien à voir avec mes doutes grandissants au sujet de Raph et moi… Ouais, mauvaise foi bonjour ! OK, qu’il m’ait prise pour une de ces personnes qui se victimisent à longueur de temps sans jamais se remettre en question me vexe considérablement. Qu’il ait préféré m’envoyer balader et partir bouder plutôt que d’en discuter n’est pas non plus très encourageant. Bref, la partie immergée de l’iceberg est en train de faire surface et ce que j’en vois ne me plaît pas vraiment. Heureusement, à cet instant, mes lectrices m’empêchent de ressasser vainement ces constats décevants.

Néanmoins, ça ne dure pas, bien que les clients affluent une bonne partie de l’après-midi., ils ne m’empêchent pas de penser malheureusement. Nous n’avons cependant plus l’occasion de rediscuter en privé et c’est tant mieux. Je ne sais toujours pas comment me positionner face à son aveu. On a le droit de se tromper, ce n’est pas la question. Mais qu’en est-il de mon droit à me protéger ? Est-ce que mon aversion pour les procédures longues et pénibles fait de moi une lâche ? Est-ce qu’un mot suffit pour ternir l’image que Raph s’est faite de moi ? Dois-je être inflexible et rancunière pour pouvoir lui plaire ? Si c’est le cas, autant arrêter de suite, je ne serai jamais comme ça ! Je n’apprécie pas qu’on me juge, surtout au moindre faux pas, ou ce qu’il considère comme un faux pas.

Entre deux lectrices, je rumine et ressasse questions et réflexions qui ne me donnent pas franchement envie d’approfondir le sujet. Du moins pas dans l’immédiat.

En fin d’après-midi, mon attention, qui se relâche nettement vu ma réduction du flux de visiteurs, est attirée par la cliente de Raph. Une femme blonde, les cheveux parfaitement brushés, se tient devant le stand de Raph avec un air pincé. Accompagnée d’un homme aussi fade que terne, et d’un jeune garçon d’une dizaine d’années qui ressemble trait pour trait à Raph, elle le toise avec dédain.

Je jette un œil à Raph qui oscille entre regard attentionné pour le petit, et visage crispé au possible pour le couple qui se tient devant lui. Je ne peux empêcher mes oreilles de traîner du côté du stand voisin.

— …bien fallu qu’on se déplace, puisque TON fils voulait absolument voir son père au travail. Travail bien plus important que lui, puisque c’est sans vergogne que tu as sacrifié le temps que tu devais passer avec lui…

— Sandrine, ce n’est ni le lieu ni le moment. Et si c’est pour me faire des reproches que tu es venue, tu peux t’en aller. Clément restera avec moi jusqu’à la fin de la journée.

— Tu n’y penses pas ! Ce n’est pas la place de ton fils ! Il n’y a que les pères indignes pour traîner leurs gosses sur leur lieu de travail ! On n’est plus au XIXe siècle, Raphaël.

— Maman, on peut acheter celui-là à papa ? Il serait trop bien sur le mur de ma chambre ?

— Mon chéri, enfin, on ne va pas acheter quelque chose à papa. Il gagne suffisamment bien sa vie. Il peut bien te l’offrir, tu es son fils…

Le fiel et le venin qui dégoulinent de la bouche de cette femme sont si corrosifs que mon bide se tord pour Raph.

— Tiens mon chéri, cède ce dernier, sans autre forme de procès, en tendant à son fils la lithographie sur laquelle il s’était arrêté.

— Merci papa, se réjouit le gamin, aussitôt rabroué par la mère aigrie.

— Ne le remercie pas, chéri, c’est normal, c’est ton père, encore une fois, il peut bien te l’offrir. Il aurait dû y penser de lui-même d’ailleurs…

Elle lui lance un regard méprisant et hautain plein de reproches. Raph tâche de soutenir celui-ci impassible, mais sa prestation n’est pas hyper convaincante, c’est le moins que l’on puisse dire.

— Les affaires ont l’air de bien marcher… Ça ne se ressent pas du tout dans la pension, cingle-t-elle avec un éclat de convoitise dans le regard.

— Tu sais très bien que nous sommes en garde alternée, et que ton nouveau pantin gagne suffisamment bien sa vie pour ne pas prétendre à une prestation compensatoire, rétorque Raph les mâchoires contractées par l’énervement. Qu’est-ce que tu es venue faire ici ? Tu sais très bien que l’ordonnance d’éloignement est toujours valable.

— Je n’ai plus le droit de venir à un salon du livre sous prétexte que tu y es ? s’indigne-t-elle, faussement choquée.

Un tel cinéma mériterait sans conteste un oscar…

— Sandrine… grogne Raph, l’air furibond.

— Je te l’ai dit, ton fils a fait des pieds et des mains pour venir te voir. Quel genre de mère serais-je pour refuser ? Et puis, ça m’évite le détour par chez ta mère, j’ai fait d’une pierre deux coups…

— Je croyais que tu ne voulais pas qu’il reste ici tant que je n’avais pas terminé de travailler ?

— Eh bien, nous allons faire un tour avec lui, et ça sera le cas, il n’y a plus personne ou presque… Et puis tu peux bien finir un peu plus tôt pour être avec ton fils. Déjà que tu aurais dû être avec lui tout le week-end…

Je peux presque voir la fumée sortir des narines de Raph tant il est au bord de la crise de nerfs.

— Ce n’est pas moi qui choisis la date des salons. Et tu sais très bien que ce n’est que partie remise, on a échangé les week-ends, je ne t’en ai pas fait cadeau…

— Oui, oui, tu sais, il n’y a que les gens qui ont des choses à se reprocher qui se justifient, écarte-t-elle les arguments de son ex-mari d’un revers de main dédaigneux.

Les yeux de Raph manquent de sortir de leurs orbites. J’assiste à un laminage en règle. Cette femme est une garce.

— Tiens, voilà les affaires de Clément, assène-t-elle en faisant signe à son conjoint de donner un énorme sac à mon voisin.

Celui-ci s’en saisit et le pose à l’arrière de son stand.

— Ah, oui, au fait, pendant que j’y pense, voici une demande de révision de la pension. Mon avocat en a fait parvenir un exemplaire au tien.

Raph prend le document du bout des doigts comme s’il était empoisonné.

— Tu n’as rien écouté à ce que je t’ai dit ?

— Si, si. Mais ton récent succès et ta toute nouvelle notoriété me laissent à penser que tu n’es pas très honnête sur tes déclarations…

Raph s’étrangle, le sang lui monte au visage. Il ne va pas tarder à péter un plomb. À sa place, j’aurais déjà étripé la gonzesse une bonne dizaine de fois.

— Mais tu…

— Tututut, pas devant Clément voyons, le sermonne-t-elle avec un air de supériorité insupportable. Tu ne voudrais pas que ton fils pense plus de mal de toi que nécessaire, n’est-ce pas ?

Raph la dévisage avec une haine palpable. Un sourire sournois tend les lèvres minces de son ex-femme.

— Allez, viens Clément, allons faire le tour. Je te le redéposerai quand nous aurons fini.

Le gamin obéit sans discuter. Le bonhomme potiche aussi. Elle passe devant mon stand en jetant un regard méprisant à mes couvertures.

Lorsqu’elle voit son fils lorgner mes livres fantastiques, elle crache :

— Encore de la littérature pour bonne femme désœuvrée et pour gamins attardés. Viens Clément, nous te trouverons des œuvres plus adaptées certainement plus loin.

J’en reste bouche bée. Après le show qu’elle a fait à son ex-mari, elle se permet de dédaigner des inconnus sans même savoir de quoi elle parle. Mais qu’est-ce que c’est que cette connasse ? Et pourquoi dois-je me prendre les balles perdues ?

Une fois qu’ils sont suffisamment loin, Raph se tourne vers moi l’air contrit.

— Je suis désolé pour ce qu’elle a dit. N’en tiens pas compte s’il te plaît. Sandrine est une langue de vipère aigrie…

— J’avais effectivement remarqué… Elle est gratinée dis donc…

— Oui. Mais ce n’est pas uniquement sa faute. Enfin bref, laisse tomber.

Je l’observe, étonnée. Une pétasse à ce niveau, c’est inné. Sa connerie n’est pas apparue comme par magie, ou la suite d’une histoire qui se serait mal passée. Sinon, moi aussi je serais clairement une pouffiasse aigrie, acariâtre et amère. Comment peut-il la défendre après la scène à laquelle je viens d’assister ?

J’ai comme l’impression que lui non plus n’est pas complètement guéri… Ça pue !

 

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