Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 2 sur 38

Pages du PDF

Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 2 Et abandonnée

Chapitre 2

 

Et abandonnée

 

« Il faut être pris pour être appris ». Proverbe.

Mouais, OK, mais au bout de combien de fois ça marche ce truc ?

 

ça serait ballot que je prenne racine sur mon parking. J’ai beau habiter au Au bout d’un laps de temps que je ne saurais définir avec exactitude, il me vient à l’esprit que, même si les graviers sont un terrain propice aux mauvaises herbes, bout d’une impasse, quelqu’un finirait par s’en apercevoir. Et comme dirait ma mère, on ne se donne pas en spectacle, ça fait mauvaise genre.

Abattue, les épaules affaissées, le dos voûté, je fais demi-tour et rentre chez moi à pas pesants. Tout le poids du deuil que je vais avoir à faire s’écrase sur moi brutalement. Une fourmi écrabouillée par une caillasse de trois kilos se déplacerait plus vite que moi. Je ferme la porte à bout de forces et me laisse glisser le long de celle-ci en gémissant mollement. Affalée sur mon paillasson, je laisse libre cours à mes effusions émotionnelles envahissantes. Pourquoi donc chaque émotion doit-elle prendre chez moi la forme d’un tsunami dévastateur. C’est d’un pénible…

J’évacue donc mon trop-plein sans m’appesantir sur le pathétique de mon comportement. Mon côté dramaturge aime se manifester dans ces occasions-là. Néanmoins, personne n’est là pour le voir, je ne vois pas pourquoi je ferais des efforts pour sauver la face et contenir mes élans de tragédiennes grecques. Les enfants sont encore chez mes parents pour quelques heures en ce dimanche après-midi aussi morne et grisâtre qu’une vieille souris rabougrie. Donc je peux me laisser aller encore un peu. Il sera toujours temps d’user des artifices cosmétiques pour dissimuler les traces de mon chagrin. Même si mes yeux de mouche passés au gaz lacrymogène risquent de me donner du fil à retordre. Dans le pire des cas, je peux toujours dégainer mes lunettes de soleil. OK, il fait gris et moche, on est en novembre, et il fera probablement nuit, mais je ne suis plus à ça près question crédibilité. J’ai déjà fait des trucs bien plus bizarres. Enfin je crois…

Hum, bref… passons… Où en étais-je déjà ? Ah oui, ma vie sentimentale est un désastre perpétuel. D’aussi loin que je me souvienne, jamais, ô grand jamais je n’ai réussi à être en couple avec quelqu’un de sain d’esprit. À croire qu’il n’existe que des mecs détraqués. Ou alors, c’est moi qui suis irrésistiblement attirée par les branques. C’est possible aussi. À ma décharge, au début, ils semblent tous séduisants, attentionnés, à peu près équilibrés. Je suis une victime du marketing et de la publicité mensongère !

Franck en est le plus criant exemple. Il m’est tombé dessus comme la vérole sur le bas clergé. Pourtant à ce moment-là, j’étais bien décidée à donner une autre tournure à mon existence. Bon, techniquement, c’est ce qu’il s’est produit si on n’est pas trop regardant sur la qualité du changement en question… Néanmoins, en toute objectivité, cette expérience fut encore pire que toutes les précédentes réunies. En conclusion, à la prochaine envie de changement, je partirai me terrer au fond d’une grotte jusqu’à ce qu’elle soit réduite à néant, voilà ! Dussè-je m’attacher avec des chaînes en métal au besoin. On ne m’y reprendra plus jamais !

N’empêche que je me sens seule, vide, abandonnée et profondément désespérée. Je pousse un soupir à fendre l’âme en jetant un œil humide à la pendule de l’entrée. Il me reste moins d’une demi-heure avant que ma horde de Huns miniatures débarque. Ouais, je sais, une horde de deux, ça n’est pas bien violent. Je suis une femme adulte, mûre, solide… et mes enfants sont des concentrés de vie à l’état brut.

Ladite horde va, en plus, revenir chapeautée par mon dragon de mère. Nouveau soupir à fendre l’âme. Ma mère n’est pourtant pas juive, mais elle a tout du cliché en vigueur, à moins que ça soit celui de la mama italienne… allez savoir… Je penche cependant pour la première option, car je la soupçonne d’avoir pris des cours du soir pendant des années avec sa voisine de palier, la charmante, mais très envahissante et grandiloquente Madame Blitz. Il suffit d’entendre ma mère prononcer « Il est beau, mon fils » à chaque fois que mon frère franchit le seuil de leur appartement pour se retrouver instantanément propulsé dans le film « la vérité si je mens ».

Alors, ouais, OK, mon frère est effectivement un très beau spécimen de mâle ténébreux hyper charismatique, sûr de lui, limite arrogant. Il n’empêche que, voir ma mère se gargariser perpétuellement et glousser comme une dinde en se rengorgeant de fierté à la simple vue de mon aîné, est hyper agaçant. Surtout quand sa théâtrale emphase est suivie par un geste sec et irrité pour enlever les traces de chocolat sur mes joues, accompagné de moult marmonnements sur mon manque d’habileté. Bon, d’accord, aujourd’hui, je sais manger du chocolat proprement. Il n’empêche qu’elle trouve toujours quelque chose à redire.

Re re soupir. Résignée à affronter l’imminent déferlement, je me relève péniblement, parce qu’il faut que je persuade mon adorable et très affectueux chien occupé à me consoler du mieux qu’il peut en se vautrant sur moi de tout son long. J’essuie le reste de mes larmes qui n’a pas encore échu sur mon pull, avec ma manche. Je renifle bruyamment et fort peu élégamment. Je ricane toute seule en pensant à ce que ma mère en dirait. « Judith, enfin, ce n’est vraiment pas distingué ! » et gnagna gnagna… Judith, 38 ans, au top de sa maturité…

Je grimpe l’escalier, suivie à la trace par mon très fidèle Fnouf, mon beagle. Ouais, je sais, Fnouf, ce n’est pas un nom… Certes. En vérité, il s’appelle Ulysse, mais Rosalie, ma fille, dès qu’elle a su parler, s’est trouvé pour mission de rebaptiser toute la famille. En conséquence, mon fidèle compagnon qui a une fâcheuse tendance à renifler constamment à la recherche de la moindre miette de bouffe s’est vu attribuer le sobriquet de Fnouf, onomatopée extrêmement proche du son qu’il produit en soufflant violemment par la truffe. Ce qui se produit très très souvent puisque ce chien est un ventre sur pattes. D’ailleurs, l’un de mes amis, OK, l’un de mes deux seuls amis, Sacha l’a surnommé l’aspidog. Et je dois bien avouer que mon Fnouf est le plus perfectionniste des assistants ménagers.

C’est grâce à lui que ma tendre maman ne trouve jamais rien à redire sur la propreté de mes sols ou la brillance de mes souliers. Il suffit d’une miette à terre pour que mon chien lèche la zone jusqu’à la faire scintiller de mille feux. Et il n’est pas économe sur sa bonne volonté. Une miette égale un mètre carré nettoyé. Je n’ai jamais révélé à ma génitrice mon petit secret, hein, elle s’en étranglerait d’indignation. Bon, d’accord, pendant ce temps-là, aucun reproche ne fuserait, mais ça serait reculer pour mieux sauter. Je préfère qu’elle pense que Monsieur Propre a élu domicile chez moi, plutôt que la Royale Beagle Ménageforce. C’est toujours ça de gagné.

Un coup d’œil à mon reflet dans la salle de bains et c’est la consternation qui m’envahit. Nouveau soupir déchirant. Mais pourquoi donc est-ce que je me mets dans un état pareil ? Franchement, être libérée de Franck, c’est un soulagement. C’est même, si j’osais, la fin d’une malédiction. Enfin, si tant est que, cette fois-ci, il me fiche vraiment la paix… Une boule d’angoisse se coince dans ma gorge. Pitié ! Faites qu’il ne revienne pas gratter à la porte cette fois ! Je suis faible, je suis lâche, je n’ai jamais réussi à le virer. Il arrive toujours à me faire culpabiliser. Je scrute mon reflet avec détermination. Non, cette fois, ça n’arrivera pas ! Je vais faire ce qu’il faut pour qu’il n’ait plus aucune prise sur moi.

Mouais, c’est super facile à dire… À faire en revanche… Il suffit de voir à quel point les remarques de ma mère me blessent toujours aussi facilement pour comprendre que se défaire d’emprises négatives n’est pas à la portée de tout le monde, à commencer par moi.

Allez, ne nous décourageons pas. Une chose à la fois. D’abord, récupérer ma progéniture. Sauver la face, montrer une image solide, être forte… Mouais, je vais commencer par essayer de trouver l’énergie de faire à dîner, hein !

Face à mon visage ravagé et aux yeux de merlan trop cuit qui me contemplent dans le miroir, je pousse un énième soupir et décide de laisser tomber l’opération camouflage. Ça ne sert à rien, et franchement, je n’ai plus envie de faire semblant. Je ne vais pas bien, je me sens malheureuse, et je ne vois pas pourquoi je devrais le cacher. Ahah, très drôle. Les réflexions acerbes de ma mère sont une raison très objective et très convaincante de dissimuler mon mal-être, mais franchement, je n’en ai pas la force. Ni l’envie. Et puis crotte ! Je suis une grande fille ! Il serait temps que je me rebelle contre la tyrannie maternelle ! Ouais, et pour ça, faut de l’énergie…

Nom d’un chien, je suis un vrai yoyo mental ! Ça va être fun dans les prochains jours…

J’échange un regard avec mon Fnouf chéri qui m’observe avec un amour éperdu, une patience infinie et une indulgence sans faille. À moins que ça soit avec impatience et espoir que je fasse un détour par la cuisine pour lui donner un biscuit. Mouais… Je parie pour la seconde option. Cruelle désillusion ! Bon, OK, je ne m’en faisais aucune.

Allez, il va être l’heure, courage moi-même ! On est dimanche soir, Maman ne va pas s’éterniser, le tyran Yvan attend son dîner.

J’initie un début de mouvement. Le regard de Fnouf s’éclaire, il file vers l’escalier.

Ce chien n’est qu’un estomac sur pattes…

 

OceanofPDF.com