Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 22 Le supplice de Tantale
Chapitre 22
Le supplice de Tantale
« Quand on tombe de cheval, il faut remonter en selle et remettre le pied à
l’étrier sans tarder ». Proverbe.
Mouais… alors bon, je préconise quand même un peu de bon sens. On
commence par changer de baudet !
Mais chut ! Je suis dans un déni de bon aloi, c’est très confortable. Après une matinée bien chargée, je suis plutôt satisfaite du démarrage. Mes livres se vendent bien, mes voisins sont sympas. Oui, surtout un, on est bien d’accord.
Ma pauvre Valentine a moins de chance. Elle a un voisin poissonnier. Je m’explique : le bonhomme alpague tous les lecteurs avec un discours tellement bien rodé qu’il tourne en boucle de manière répétitive. Une personne passe et c’est comme ces juke-box, on met une tune dans le bastringue et hop ! Le laïus est lancé. En conséquence, les pauvres gens sont tellement gavés qu’ils fuient littéralement le plus loin possible dès qu’il fait une pause dans son discours, en sautant le stand de ma voisine. Bon, il n’y a pas que des mauvais côtés non plus. Elle a eu quelques ventes grâce à lui aussi. Certains lecteurs s’ennuyaient tellement qu’ils lorgnaient sur les résumés de la table d’à côté…
En revanche, elle qui rêvait d’avoir à ses côtés un bel écrivain célibataire, elle en est pour ses frais. Son fantasme est mort dans l’œuf, écrabouillé par ce retraité septuagénaire au bagout inégalable. Il est évident qu’elle aurait préféré écoper de mon voisin à moi. Pas de bol, c’est le mien, mouahaha !
L’afflux de visiteurs est en train de se tarir. C’est toujours le cas à l’heure du déjeuner. Je m’apprête donc à lever le camp pour aller reprendre des forces lorsque la voix suave de Raphaël me coupe dans mon élan.
— Me laisserais-tu t’inviter à déjeuner ? Je connais un petit resto pas loin, on y mange vite et bien…
— Oh… heu… je… bafouillé-je encore.
Mais est-ce qu’à un moment je vais réussir à m’adresser à lui sans avoir l’air d’une attardée ?!
— Mais si tu as d’autres plans, je comprendrais, hein, ne t’inquiète pas.
— Non, non, en fait je comptais rentrer chez moi. Sortir Ulysse, tout ça.
Mal à l’aise, il m’observe avec un regard qui me fait penser à celui de mon chien quand il veut un biscuit.
— Bon, OK, on voit que tu crèves la dalle, cédé-je malgré moi. Je vais t’accompagner, je ne voudrais pas que tu tombes d’inanition. Tu pourrais te blesser.
— Heu… je ne sais pas comment je dois le prendre…
— Ben, t’as le même regard que nos chiens respectifs quand ils veulent un biscuit, m’esclaffé-je. Tu veux un biscrok pour patienter jusqu’à l’apéro ?
— C’est malin, râle-t-il, mi-figue mi-raisin, en fronçant le nez, visiblement pas séduit par ma proposition d’antipasti.
— Bof, ça doit pas être si mauvais que ça, objecté-je en haussant les épaules.
Il me jette un regard perplexe, les sourcils arqués exagérément.
— Non, je te rassure, j’ai jamais goûté. Mais ma fille en raffolait plus petite…
Raph éclate de rire. Ouais, j’avoue, y a de quoi se marrer en imaginant Rosy se gaver de biscuits pour chien. J’ai la chance d’avoir une enfant qui n’est absolument pas difficile…
— Alors, tu m’accompagnes ? me relance-t-il en me tendant son coude pour que j’attrape son bras.
J’acquiesce, puis obtempère. Nous convenons de passer rapidement ouvrir à nos compagnons canins respectifs en coup de vent, à l’issue du déjeuner. Nous quittons ensuite le salon bras dessus bras dessous. Le pire, c’est que j’apprécie cette proximité. Il sent drôlement bon… Je me laisse complètement aller là ! Ça ne va pas du tout ! Il est en train d’ouvrir une brèche dans mes défenses impénétrables. Je vais devoir redoubler de vigilance. Il n’empêche que ce n’est pas désagréable de se faire courtiser. J’avais oublié ce que c’était.
Nous traversons la rue. Effectivement, ce n’est pas loin… C’est un petit bistro sympa dont le cadre intimiste est chaleureux. Nous nous installons à une table dans un coin. J’ai un léger moment d’absence en me remémorant une scène de mon dernier roman. Je ne peux décemment pas ignorer les similitudes avec ce que j’ai écrit. Merde… Est-ce que ça a marché ? Ai-je réussi à conjurer le sort avec mon livre ?
— Ça va Judith ? T’as l’air ailleurs, me ramène-t-il à la réalité gentiment.
— Oui, désolée. Tout va bien. J’étais perdue dans mes pensées.
— Et elles s’étaient enfuies où ? Au royaume de fort fort lointain ?
— Shrek, hein ? ricané-je. Décidément, on a les mêmes références.
— Tu as très bon goût, c’est un bon point.
— Un bon point pour quoi ? me méfié-je brutalement.
— Est-ce que tu pourrais arrêter d’être autant sur la défensive ?
Je le fixe, déroutée. Enfin, je fais semblant d’être déroutée. Je suis surtout agacée qu’il m’ait percée à jour aussi vite et aussi facilement.
— Je ne suis pas en train de te draguer, je ne vais pas te dévorer toute crue et je ne mords pas.
Bon, je ne préciserai pas que sa deuxième phrase a déclenché chez moi des pensées complètement obscènes et tout à fait hors de propos. Je ne me l’avouerai même pas à moi-même.
Je hausse les sourcils, feignant une expression étonnée et soulagée, alors que je suis limite vexée. Ohhh ! Je sens que je vais m’autofatiguer très vite, moi !
— OK, désolée. Je n’ai plus trop l’habitude des rapports humains en fait. Je me suis pas mal repliée sur moi-même pour panser mes plaies, et j’ai l’impression de m’être transformée en chat sauvage, déblatéré-je d’une traite sans avoir rien prémédité.
Son regard s’adoucit. Il m’adresse un sourire qui se veut compréhensif et rassurant.
— Je dirais que t’approcher revient plutôt à essayer d’apprivoiser un grizzli à peine sorti d’hibernation, mais…
Je prends un air outré.
— Je préfère me comparer à un hérisson. C’est petit, c’est tout mignon, mais ça se protège très efficacement.
— Et tu penses que c’est ce que tu fais ?
— Absolument !
Il se marre le con !
— Quoi ? Pourquoi tu te moques ?
— Je ne me moque pas. Je trouve ta candeur touchante.
Je plisse le nez, irritée.
— Tu sais que ce n’est pas en te barricadant dans une forteresse impénétrable que tu parviendras à te sentir bien ? explique Raph avec un regard compréhensif.
— Mais détrompe-toi, je me sens très bien ! Et puis qu’est-ce que tu en sais ? le rabroué-je sur la défensive.
— Eh bien, je suis passé par là. J’ai fait comme toi. Ça m’a aidé un temps, mais ce n’est pas une fin en soi.
— C’est-à-dire ?
— J’ai vécu pendant des années avec une femme narcissique et manipulatrice. Tu sais, la nouvelle étiquette, là, les pervers narcissiques ?
— Ouais, comme si le monde avait attendu qu’on ait inventé une étiquette pour prendre conscience que les manipulateurs égocentriques existent depuis la nuit des temps, grommelé-je.
— Eh bien, crois-moi, quand c’est une femme, c’est encore pire. Parce que personne ne veut admettre qu’un homme puisse être une victime…
Je l’observe avec attention. Il me livre son passé sans fausse pudeur, avec une honnêteté qui est tout à son honneur.
— Et quand on est passé par ce genre de choses, on sait en reconnaître les signes, enfin les séquelles, je veux dire.
Il lève ses yeux d’un bleu toujours aussi hypnotisant vers moi. Je me perds un instant dans ce regard d’une pureté et d’une sincérité désarmantes.
— Eh bien, j’imagine que ça nous fait encore un point commun… soupiré-je, ne sachant que penser de toutes ces similitudes qui ne cessent de nous sauter au visage comme une pluie de sauterelles sur un champ de blé. Et qu’est-ce que tu attends de moi au juste ?
— Mais rien, enfin ! Pourquoi attendrais-je quoi que ce soit de toi ?
— Je n’en sais rien. Les hommes attendent toujours quelque chose d’une femme, non ?
— Je vois que tu as une bien piètre opinion de la gent masculine… On n’est pas tous des connards, tu sais ?
J’arque les sourcils, dubitative.
Raph éclate de rire.
— OK, très bien. Eh bien, soit, challenge accepté.
— Hein ? Mais quel challenge ? Je n’ai rien lancé.
— Oh si ! Je vais te prouver que toute règle a ses exceptions. Sinon, ça ne serait pas une règle.
Je m’étrangle brièvement, prise au dépourvu.
— OK, accepté-je avec un rictus sadique. Bonne chance…
— Ça n’aurait aucun intérêt si c’était facile. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire…
— Tu fais donc ça pour la gloire ?
— Absolument pas. C’est un proverbe. C’est toi la romancière, tu devrais le connaître.
— Gnagnagna, marmonné-je, à court d’arguments.
— Je capitule face à une telle répartie, me raille-t-il, les yeux brillants.
Je me mords la lèvre inférieure, retenant in extremis un deuxième « gnagnagna » pas des plus explicites, je veux bien le reconnaître. Ni très mature d’ailleurs. Je n’ose imaginer l’image que ce pauvre garçon doit avoir de moi. Bon, voyons le bon côté des choses, pour le salon je me suis un peu pomponnée. C’est déjà vachement mieux que toutes les fois précédentes où je l’ai croisé… Et puis, flûte ! Après tout, ce n’est pas comme si je voulais lui plaire, n’est-ce pas ? N’EST-CE PAS ?! Rhaaa ! Je n’apprendrai donc jamais ma leçon…
Je tâche de me ressaisir et de rester vigilante. Toutefois, il me faut bien admettre que j’éprouve beaucoup de difficultés à maintenir mes défenses face à Raphaël. Il n’est que douceur, calme, attention et humour décalé. J’apprécie énormément ses traits de caractère. Rester méfiante s’avère de plus en plus compliqué.
— Ça fait longtemps que vous êtes séparés, ta femme et toi ?
— Ex-femme. Et oui, plus ou moins. Ça a été très compliqué. Mais maintenant, ça roule, à peu près…
— Je vois… ponctué-je, ne voyant rien du tout puisqu’on ne peut pas dire que sa prolixité s’étende à son ex-femme.
— Et toi ?
— Divorcée depuis un peu plus de quatre ans, séparée depuis quatre mois.
— C’est assez frais…
— Je ne dirais pas ça. Enfin, si, mais… disons que je savais depuis longtemps que ça devait finir comme ça. C’est juste que… En fait, je n’ai pas vraiment envie de parler de mon ex.
Il opine du chef, compréhensif.
— Et de quoi veux-tu parler alors ?
— Je… j’en sais rien. C’est toi qui m’as invitée à déjeuner. Moi, j’avais prévu de faire une pause dans ma grotte loin de toute présence nécessitant une interaction autre qu’un paquet de gratouilles et une distribution de biscrok.
— Tu veux qu’on s’en aille ?
— Je… Non, je n’ai pas dit ça non plus. Écoute, je vais être franche, je ne me sens pas prête pour quoi que ce soit. Ni m’ouvrir aux gens, ni quoi que ce soit d’autre.
— Et je ne t’ai rien proposé d’autre qu’un déjeuner…
— C’est vrai…
Je me sens soudain ridicule. Je n’ose pas soutenir son regard. Je lui ai prêté des intentions qu’il ne possède pas. Je me suis fourvoyée, victime de mes fantasmes délirants nés de mes écrits et des commérages de mes amis. Que je peux être stupide ! J’ai soudain envie de me réfugier sous la table tant j’ai honte de moi.
Mais pourquoi diable suis-je allée m’imaginer qu’il pouvait être intéressé par quelqu’un comme moi ? Il est splendide, plein de charme, bien foutu, élégant, bourré de talents. Et moi, je ne suis qu’une poupée de chiffon complètement brisée, traumatisée, en quête de thérapie au travers de son clavier, mal fagotée, même si j’ai fait un effort aujourd’hui. Je n’ai vraiment rien à offrir à un mec pareil.
— Hey… Judith, regarde-moi, m’interpelle-t-il en tendant sa main vers mon visage.
Mon attitude a dû trahir mon état d’esprit. Je lève un regard de beagle dépressif dans sa direction.
— Tu veux un biscrok pour le dessert ?
J’éclate de rire malgré mon état d’esprit.
— Sérieusement, Judith, c’est à mon tour d’être franc avec toi. Tu me plais énormément. Néanmoins, je suis bien conscient que tu as besoin de temps. J’attendrai, OK ?
Je le contemple comme si une corne de licorne lui était poussée sur la tête. C’est qui ce mec ? D’où est-ce qu’il sort ? Il en existe vraiment des comme ça ? Pour de vrai ?
— Tu comptes me répondre quelque chose, ou tu vas me laisser me ridiculiser comme ça jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Oui, non, enfin… Je… Rhaaaa ! Mais c’est quoi ce don pour me poser les pires questions du monde ?! Sérieux, t’as plus facile en répertoire ? Je sais pas, ma couleur préférée ? Mon hobby préféré ? Des trucs simples quoi !
Il m’adresse un sourire dévastateur. Mon bas ventre se contracte brutalement, réveillant des sensations que j’avais oubliées. À dessein, évidemment. Humpf !
Crotte de bique ! Ce mec me plaît vraiment…
— OK, j’ai entendu. J’ai compris. Et je ne sais absolument pas quoi te dire… content ?
Son sourire se fait railleur.
— Eh bien, tu pourrais me dire si je te plais également, ça serait un bon début, non ?
— T’as vu à quel point je bafouille en ta présence ? Tu as vraiment besoin que je le verbalise ?
Son air suffisant me confirme qu’il est inutile que j’use ma salive. Il me plante soudain là, se dirigeant vers le comptoir. Il sort sa carte bleue, règle le déjeuner, puis revient vers moi.
— On devrait aller ouvrir aux chiens et peut-être aller bosser un peu, tu ne penses pas ?
— Excellente idée ! Ça serait dommage de rater des ventes à cause d’un déjeuner prolongé.
Il me tend la main pour m’aider à me relever. Et galant en plus de ça ! Il faut vraiment que je me méfie, ce type est trop parfait. Et vous savez ce qu’on dit : c’est souvent trop beau pour être vrai… Où sont donc ses vices cachés ?
Je m’en saisis néanmoins, jouant le jeu. Il m’attrape par la taille et se colle à moi. Ah ouais ?! Comme ça ?! Au beau milieu du re…
Mon cerveau vient de court-circuiter violemment lorsque ses lèvres se sont posées doucement sur les miennes. Je n’étais clairement pas prête pour ça !
Vu ma réactivité qui équivaut certainement à celle d’un poulpe crevé, il finit par me relâcher. Il éclate de rire en avisant mes yeux aussi ronds que des billes.
— Désolé, se marre-t-il. L’euphorie du moment… Allez, viens, on va bosser, tes livres et mes créations ne vont pas se vendre tous seuls.
Il m’attrape par la main et m’entraîne vers la sortie. J’ai autant de vivacité et de souplesse qu’un automate rouillé. Je suis encore complètement abasourdie. Tout cela est beaucoup trop rapide pour moi… Je n’ai rien vu venir. Enfin, si, mais la vitesse à laquelle ça s’est produit, non. J’ai pas de compteur pour la vitesse du son… Mais dans quoi me suis-je laissée embarquer ?!
OceanofPDF.com