Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 17 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 17 Saleté de Nouvel An

Chapitre 17

 

 

Saleté de Nouvel An

 

« Il y a deux choses infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Pour

l’Univers, je n’ai pas de certitude absolue », citation d’Albert Einstein.

Je m’incline, c’était définitivement un grand homme… ! Et puisque je suis

arrivée à la même conclusion, est-ce que ça veut dire que je suis aussi

intelligente que lui ? Quoi ? Non ? Même sur un malentendu ça ne passe

pas ?

 

sont pour la plupart en congé. En conséquence, c’est très bon pour mon Je déteste cette période de l’année. Elle ne présente qu’un seul avantage, c’est que tout est tellement mort qu’on a une paix royale ! Tout est fermé ou presque et les gens niveau d’anxiété !

Mais à part ça, c’est une période que j’abhorre. Les gens sont encore plus cons et désagréables que d’habitude. Pour preuve, toute personne ayant fichu un malheureux pied dans un hypermarché un trente-et-un décembre saura de quoi je parle. Impossible de ressortir de là sans être submergé par des envies d’homicide de masse. On dirait qu’ils sont tous victimes d’une vague d’hystérie majeure… Fort heureusement, cette année, j’ai mis un point d’honneur à ne surtout pas être concernée.

Même si Steph me kidnappe contre mon gré, je m’en fous, j’ai travaillé mon imitation de l’autruche à la perfection. La seule concession que j’accepte de faire, c’est d’ôter, à contrecœur je le précise, mon pyjama pilou. Sinon, je vais en entendre parler pendant une décennie, au moins. Sacha ne laissera jamais passer ça…

L’heure fatidique de me faire impitoyablement arracher à ma coquille confortable sonne. Je n’ai fait aucun effort pour me conformer à la dictature insupportable du 31. Celle qui veut qu’on soit justement sur son 31. Code vestimentaire tyrannique qui nous oblige à nous transformer en boule à facettes, avec paillettes, talons aiguilles et autres artifices tout aussi criminels qu’artificiels. Or, je n’ai aucune envie de me plier à ce genre de conneries. Surtout cette année. Donc, je suis en jeans, bottines et pull moelleux et chaud, na ! D’aucuns diraient que je ne me suis pas mise en valeur. Je leur répondrais volontiers que si je pouvais me déguiser en Cruella pour maintenir les gens loin de moi, je ne me gênerais pas ! Mais bon, c’est le Nouvel An, pas Halloween hein ! Je trancherais trop avec la déco, et donc mon plan machiavélique produirait exactement l’inverse de l’effet recherché, à savoir me fondre dans le décor tel un yucca d’ornement qu’on ne remarque qu’en se prenant les pieds dans son pot. Ouais, ça m’est déjà arrivé… Aucun commentaire, ça ne m’atteindra pas, je suis présentement drapée dans une dignité en béton armé !

J’avise les phares de Steph. Je dis bonsoir à mon fidèle Fnouf. Impossible de l’emmener chez Sacha, son appart n’est absolument pas configuré pour être Fnoufproof… La poubelle est bien trop facile d’accès. Et ses canapés en alcantara blanc ne survivront pas. Ou c’est Sacha qui ne survivra pas en voyant mon chien étalé sur son précieux alcantara. Personnellement, je ne vois pas en quoi le fait que mon chien roupille dessus est plus salissant que ses séances de baise récurrentes, mais bon… En tous cas, je préfère m’asseoir sur quelques poils de chien plutôt que de savoir que l’endroit est maculé de liquide séminal.

Sur ces considérations hautement poétiques, je quitte à reculons ma maison. Je monte dans la voiture de Steph en m’interrogeant sur un possible développement fulgurant de phobie sociale qui nécessiterait une mise en quarantaine.

— Salut, ma belle, alors ça y est ! J’ai réussi à te faire sortir de ta tanière ! Yeaahhh ! me salue Steph avec un enthousiasme ébouriffant.

— Ne crie pas victoire trop vite hein, maugréé-je en lançant un ultime regard éploré en direction de ma grotte. Je peux encore faire demi-tour…

— Oh que non ! me contredit-elle en passant la marche arrière avec empressement en faisant atrocement crisser mes pauvres graviers.

— Pfff, y a toujours des Uber ou des taxis hein, riposté-je en croisant les bras sur ma poitrine, déployant toute ma mauvaise volonté.

— Tututut, si tu n’es pas sage, je te confisque ton téléphone, ça réglera le problème.

— C’est de la séquestration ça, c’est répréhensible et interdit par la loi, objecté-je, entêtée.

— Très bien, t’iras déposer plainte quand on t’aura relâchée, le premier janvier, me rétorque-t-elle, avec un air goguenard.

— C’est malin, grommelé-je, désabusée, parce que, encore une fois, y a rien d’ouvert un premier janvier et surtout, la soirée sera passée, donc ça n’aura plus aucun intérêt…

Tout en ricanant d’avoir eu le dernier mot, elle lorgne ma tenue d’une œillade en biais.

— T’as sorti le grand jeu, dis-moi, se marre-t-elle.

Je grogne, ce qui la fait éclater de rire.

— C’est pas un défilé de haute couture, c’est un réveillon cosy en petit comité que tu m’as vendu, je te rappelle. Je ne vois pas pourquoi j’aurais sorti la robe de soirée, les bijoux clinquants et la truelle à peinturlurer.

Elle me jette un regard sardonique, sourcils arqués et se marre.

— Parce que t’as une robe de soirée et du maquillage, toi ?

— Alors… heu… ouais… La robe date du mariage de Simon, et le maquillage… Y a une date de péremption sur ces trucs-là ?

— T’es redoutable ma belle, s’esclaffe-t-elle de plus belle.

— Bref, de toute façon, Sacha et toi n’avez pas besoin que je me pomponne comme une geisha, donc…

— Ouais, alors… il se peut que le comité soit un poil moins petit que prévu… me coupe-t-elle, avec une certaine appréhension sur un ton hésitant.

— Oh, la garce ! hoqueté-je, outrée. Je le savais ! C’est un traquenard !

— Mais non… Détends-toi, c’est pas le bal de promo non plus… Y aura ptet une ou deux personnes en plus…

— Ça pue l’arnaque à plein nez ton truc. Par pitié, dis-moi que tu n’as pas laissé la bride sur le cou à Sacha pour tout organiser ? gémis-je, commençant à sentir les prémices d’une crise d’anxiété pointer le bout de son nez.

— Ben tu le connais… En plus, c’est chez lui, donc… se justifie-t-elle maladroitement, m’avouant par ce biais que notre ami a eu quartier libre pour apposer sa touche très personnelle à cette soirée de l’enfer.

Je pousse un soupir à fendre l’âme. Je savais que je n’aurais jamais dû quitter mon pyjama… Je me ratatine sur le siège passager, attendant avec l’exact opposé de l’impatience que nous arrivions à destination et ce faisant, le début de mon calvaire. Mais pourquoi ai-je cédé, nom d’un chien ? Dire non, ce n’est quand même pas si compliqué, bordel !

Foutu réveillon… Pourquoi faut-il se plier à cette tradition stupide qui exige qu’on fasse étalage de sa ribambelle de connaissances ce soir-là précisément ? C’est nul. Je ne vois pas pourquoi on serait obligé d’avoir des amis le 31 décembre au soir. Pourquoi on ne pourrait pas plutôt se faire une soirée en amoureux, bon, OK, pour ça faut avoir un amoureux… ou une soirée en famille, mouais bon, pour ça faut avoir envie de la voir ou qu’elle ne soit pas partie à l’autre bout du pays… Ou un merveilleux tête-à-tête avec le plus fidèle des compagnons avec un chocolat chaud tartine ? Voilà, ça c’est dans mes cordes ! Je radote, ouais. Mais je donnerais tout ce que j’ai pour retourner passer la soirée avec mon chien devant une bonne série télé.

Je me tasse encore un peu plus sur le siège lorsque Steph gare la voiture. Avec un peu de bol, je vais fusionner avec le véhicule et elle ne me trouvera plus. Je ne serai alors pas obligée de…

— Bon ! Tu sors de là ou faut que j’aille chercher un pied de biche pour te déloger ?! me houspille Steph en interrompant ma litanie de lamentations internes.

Humpf ! Je m’extirpe en marmonnant tous azimuts. Je suis positivement ravie d’être là. C’est juste que ce n’est pas flagrant, c’est tout. Je suis affligée par mon manque de crédibilité. Même moi, je n’arrive pas à me croire…

— Allez, arrête de faire cette tronche, ce n’est qu’une soirée. Promis, je ramènerai Cendrillon dans sa grotte pour qu’elle puisse continuer à hiberner jusqu’à ce que la marmaille rentre dès que tu en auras envie. Mais, s’il te plaît, avant ça, essaye au moins, me coupe-t-elle l’herbe sous le pied alors que j’allais sauter sur sa généreuse proposition à pieds joints.

Je me renfrogne, contrariée. Steph sort plusieurs sacs du coffre puis le referme et se tourne vers moi. Je la libère d’une partie de son chargement, tout en me félicitant d’avoir mis des bottines pour transporter tout ce poids, et pas des escarpins qui m’auraient coûté certainement une ou deux chevilles.

— Ju, tu ne peux pas rester enfermée le restant de tes jours. Il va falloir ressortir quand même…

— Ouais, mais là, c’est prématuré, objecté-je, toujours pas convaincue d’avoir bien fait d’abdiquer, en pénétrant dans le hall de l’immeuble.

— C’est dans ta tête ça ! Allez, hop ! Colle-moi un sourire sur ta tronche de gnou constipé et plus vite que ça.

Je m’exécute contrainte et forcée, ne parvenant à produire qu’une lamentable grimace tordue. Steph me pousse de la main en direction de l’ascenseur, tout en se foutant de moi.

— C’est mon max, là, articulé-je difficilement, le visage figé, imitant à la perfection une vieille cougar qui aurait abusé du botox.

— Surtout ne change rien, ça va nous faire des photos dossiers mémorables, me taquine-t-elle.

Je lui lance un regard à la fois exaspéré et offusqué. Ça renforce évidemment son hilarité. Ouais, aucune pitié… Je n’ose imaginer si j’avais refusé d’ôter mon pyjama.

Puis, je me radoucis et arrête de marmonner, me rappelant que j’ai de la chance de l’avoir pour amie. Ben ouais, j’aime mon isolement, mais je ne suis pas une ingrate, hein ! Rien ne l’obligeait à faire des pieds et des mains pour sortir le vieux grizzli acariâtre de sa tanière.

Je la suis donc jusqu’à l’appartement de Sacha en essayant d’avoir un peu moins l’air d’un loir qu’on aurait expulsé de son terrier à grands coups de lacrymogène et un peu plus à une gerbille sous tranxène. On fait ce qu’on peut, hein…

Lorsqu’il nous ouvre, c’est évidemment avec un sourire jusqu’aux oreilles, sur son trente-et-un. Humpf ! Le brouhaha qui provient de l’appartement ne me dit rien qui vaille. Deux trois personnes hein ? Je jette un regard noir à Steph qui me renvoie une moue désolée. Je ne suis pas dupe, elle n’est absolument pas désolée, au contraire, le regard de connivence qu’elle échange avec Sacha me confirme que je suis victime d’un complot machiavélique.

Nous pénétrons dans le hall. Sacha nous débarrasse de nos manteaux puis nous aide à transporter nos cabas dans la cuisine. Cuisine prise d’assaut par une batterie de dindes en talons aiguilles et robes moulantes très courtes et très clinquantes. Ça glousse, caquette et jaquette tous azimuts. Inutile de préciser que Steph et moi n’en connaissons aucune.

Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel lorsqu’une blonde plantureuse au décolleté indécent se rue sur Sacha pour se lover contre lui et lui rouler un patin de tous les diables. Encore une qui se sent menacée et met un point d’honneur à marquer son territoire. Si elle savait… Nul doute que son aventure sera aussi éphémère que le papillon du même nom. Je me retiens néanmoins de faire ma mégère et de briser ses illusions, Sacha s’en chargera très bien tout seul dès demain.

Il pose les deux mains sur ses fesses avec possessivité tout en nous lançant une œillade complice. En parlant de marquer son territoire, s’il continue à lui malaxer les fesses de cette manière, il va finir par y imprimer ses empreintes palmaires…

— Les filles, je vous présente Mélissa, nous dépeint-il la demoiselle démonstrative une fois qu’il a récupéré sa langue.

Ouais, c’est vachement plus pratique pour articuler quand elle n’est pas séquestrée dans la bouche de quelqu’un d’autre…

Steph la salue aimablement sans s’appesantir. Je fais de même. Ce n’est pas comme si nous allions la recroiser après le Nouvel An, inutile de perdre du temps et de l’énergie à approfondir. Sacha est parfaitement raccord avec son temps. Le concept de l’amourette jetable est maîtrisé à la perfection…

Il lui colle une claque sur les fesses. Ce qui la fait glousser bruyamment tout en l’envoyant débarrasser nos provisions avec ses copines. Je sens que je vais avoir un mal de chien à les distinguer. Elles sont toutes aussi vulgaires qu’insipides, et elles ont dû avoir un prix de gros sur les robes de Barbie pailletées.

— C’est déjà fini avec Paméla ? lancé-je à Sacha avec un rictus sarcastique, sachant parfaitement que c’est le cas, puisqu’il s’est tapé une nana pendant que je me faisais masser la semaine dernière.

— C’était Jessica, soupire-t-il en roulant des yeux théâtralement.

— Ah, ben Ju, t’étais plus proche que moi. Je croyais que c’était Brenda, s’esclaffe Steph.

— Ou Kelly, ou Lana… T’as pas eu une Natacha à un moment ? renchéris-je en riant.

Steph est écroulée. Sacha me lance un regard furibond en soupirant à nouveau exagérément.

— Elle s’appelait Déborah, ronchonne-t-il.

— Bon, et tu l’as trouvée où celle-là ? Parce qu’elle m’a l’air bien gratinée… dévié-je la conversation parce que nous gourer de prénoms en ce qui concerne ses conquêtes est plus que monnaie courante.

En fait, nous ne prenons même plus la peine de les mémoriser avec Steph. On a toute une liste de prénoms emblématiques dont nous affublons chacune de ses nouvelles aventures qui ne durent que le temps d’un battement de cils. Qu’elles ont souvent d’exagérément longs d’ailleurs…

— C’est la sœur de ma pédicure, elle est esthéticienne et…

Steph et moi échangeons un regard qui suffit à nous faire exploser de rire.

— Rhaaa ! Vous êtes infernales ! râle-t-il en se renfrognant.

— Non, sur ce coup, c’est toi, le taquine Steph. Entendons-nous bien, il y a des gens remarquables dans tous les corps de métiers, y compris les esthéticiennes. Mais t’as fait dans la poule d’ornement, là. Enfin regarde-les…

Sacha détourne le regard pour aviser ladite poule en train d’essayer de déballer notre saumon fumé du bout de ses faux ongles qui mesurent la longueur d’une phalange complète. Je n’arrive même pas à concevoir qu’on puisse réussir à boutonner un jean avec des engins pareils. Notre pote affiche une lippe boudeuse. Ouais, clairement, il ne recrute pas au QI…

— J’espère qu’elle suce bien, parce qu’avec des griffes pareilles, je serais toi, je ne me risquerais pas à la branlette, le tacle Steph en éclatant de rire.

Il lui lance un regard à la fois offusqué et horrifié. L’image d’un paresseux me vient à l’esprit. Ces bestioles ont des griffes absolument délirantes. C’est pas bien de se moquer ! Le pauvre Sacha risque l’amputation tout de même…

— Allez, arrête de l’embêter, je suis sûre qu’il trouvera une façon d’utiliser tout ce poulailler pour bien commencer l’année, entraîné-je Steph vers la pièce principale.

Sacha nous tire la langue avec toute la maturité qu’il possède en cet instant, à savoir aucune. Tout comme Steph et moi, ne nous voilons pas la face.

Nous déboulons dans le salon où se tiennent plusieurs personnes. Je ne les dénombre pas, il y en a clairement trop pour moi et ma santé mentale vacillante. Steph me voit blêmir. Elle m’attire vers le buffet dressé contre un des murs, à l’écart de la surpopulation.

— Détends-toi, Ju, ça va aller. Ce ne sont que des gens, pas des démons échappés de l’enfer pour te dévorer.

— L’enfer n’existe pas, grogné-je. Enfin, si, c’est ici, et l’enfer, c’est les autres… C’est Jean-Paul Sartre qui l’a dit. On est donc complètement dans le thème !

— Ta culture est beaucoup trop orientée… Bientôt tu vas me citer du Jung ?

— Absolument ! Cet homme avait tout compris ! confirmé-je en levant le nez avec un air provocateur. Il va me falloir un mois entier de grotte hermétique pour me remettre de cette soirée !

— Tiens, prends une coupe, ça te détendra et ça te rendra plus sociable, m’ordonne-t-elle en me fourrant ladite coupe dans les mains.

J’attrape le verre maladroitement, m’en renversant plusieurs gouttes sur les mains. Je râle, Steph rigole, tout est normal…

— Bonsoir Stéphanie, bonsoir Judith, lance une voix qui me dit quelque chose dans mon dos.

Je me tourne, faisant mon maximum pour contenir mon expression de chat sauvage en train de cracher son hostilité et me retrouve face à Sophia. Je me détends un peu. Je ne dois plus ressembler qu’à une moufette apeurée. En net progrès donc…

— Bonsoir Sophia, répondons-nous d’une même voix, Steph nettement plus enjouée et chaleureuse que moi, même si je n’ai rien contre Sophia, hein.

C’est juste mon humeur actuelle.

— T’es venue seule ? s’enquiert Steph avec gentillesse.

— Non, je suis venue avec Seb et mon cousin Raphaël, déclare Sophia en nous indiquant du regard lesdits hommes en question.

— Oh ! On va enfin rencontrer ce fameux cousin fantôme ! se réjouit Steph.

Je décroche immédiatement. Steph et Sophia ont l’air de bien se connaître. Moi, je n’ai vu Sophia qu’une fois. Quant aux mâles évoqués, ça ne me dit rien, et je n’ai de toute façon aucune envie d’en rencontrer.

Je fais le tour de la pièce du regard. Le dénommé Seb est en train de discuter avec un autre homme qui nous tourne le dos. Plusieurs autres petits groupes se sont formés dans la pièce. J’en connais quelques-uns. Il y a des potes de boulot de Sacha et des connaissances que j’ai déjà croisées lors de mes rarissimes sorties avec mes amis ces dernières années. Ils sont tous sapés pour un gala de charité. Je fais complètement tache au milieu des invités. J’ai envie de me nicher dans un trou de souris. Je peux peut-être me planquer dans une chambre en attendant que la soirée se termine.

Je n’ai malheureusement pas l’occasion de mettre mon idée lumineuse à exécution. Steph me tire par le bras à la suite de Sophia. Peut-être que je peux faire office de statue contemporaine dans un coin si je reste suffisamment immobile ?

— Ju, t’es avec nous ? me ramène Steph brutalement à la réalité.

— Mmmh… quoi ? Oui, oui… mens-je avec un aplomb tout relatif.

— Seb, tu ne connais pas Judith…

Pendant que Sophia tente de me présenter son petit ami, ou mari, ou… ou quoi ? Il n’existe pas beaucoup d’autres options… Bref, malgré sa tentative louable de me sociabiliser, mon attention est happée par le cousin que je reconnais instantanément. Je balbutie distraitement un « enchantée » alors que je me perds dans le regard d’un bleu limpide du dénommé Raphaël.

— Vous vous connaissez ? relève Sophia avec un étonnement palpable, sa curiosité piquée au vif.

— Heu… je… bafouillé-je lamentablement alors que le cousin de Sophia m’adresse un sourire amusé par mon embarras.

— Il me semble qu’on s’est croisé il y a quelques jours. Au supermarché, c’est ça ? répond-il de manière bien plus efficace que moi en m’interrogeant du regard pour que je confirme son assertion.

Bon, je ne lui ai visiblement pas laissé un souvenir impérissable s’il n’est pas sûr de lui. D’un autre côté, je n’étais pas exactement dans un contexte très flatteur. Je n’avais pas mis toutes les chances de mon côté, un peu comme ce soir en fait…

Je hoche brièvement la tête pour corroborer ses dires. Moi, je me souviens très bien de lui et de son air de bouledogue grognon. Il semble cependant bien plus détendu que la fois précédente, ce qui lui va bien, il faut bien le reconnaître. Moi, en revanche… J’étais probablement de meilleure humeur ce jour-là.

— Oh ! Quelle coïncidence ! s’extasie Sophia, l’air d’y voir un signe métaphysique qui me passe à des kilomètres au-dessus de la tête.

— Ah ben effectivement ! Et tu ne m’en as pas parlé ? s’indigne Steph en me fixant avec insistance.

— Et de quoi aurais-tu voulu que je te parle ? Franchement ? Tu voulais que je te dise que, ô incroyable, j’ai fait mes courses, et ô encore plus incroyable, je n’étais pas toute seule dans le supermarché parce que je ne l’avais pas privatisé pour mon unique sortie de la semaine ? rétorqué-je agacée.

— Heu… non, enfin… balbutie-t-elle, ne sachant plus quoi dire, sous le regard amusé du fameux Raphaël qui a l’air de trouver ma répartie désopilante.

— Tu sais très bien que… Bref, je vais me chercher à grignoter, coupé-je court à ma diatribe en vidant ma coupe d’un trait, me retenant au dernier moment d’étaler ma vie sans intérêt à des gens que je viens à peine de rencontrer.

Je fais volte-face et repars au trot vers le buffet. J’arrive à bon port. Bon, d’accord, ce n’était pas un vrai challenge… Je soupire profondément. Mais qu’est-ce que je fous là, franchement ?

J’enfourne un premier canapé au saumon, puis un second, ne trouvant aucune réponse pertinente à ma question non moins pertinente.

Je m’apprête à en reprendre un troisième lorsque je sens une présence à côté de moi. Je tourne le visage sur le côté pour me trouver nez à nez avec Raphaël. J’ai encore la bouche à moitié pleine de saumon. Je m’empourpre comme une collégienne lorsqu’il m’adresse un sourire aimable. Je ne peux pas lui rendre la politesse sous peine de ressembler à Izma dans Kuzco avec son bout de brocoli coincé dans les dents. Même si le saumon est moins tape-à-l’œil… Je m’efforce donc de faire de mon mieux et lui adresse une grimace pincée qui doit me faire ressembler à une vieille rombière avec un manche à balai coincé dans le séant.

— Vous connaissez ma cousine depuis longtemps ? s’enquiert-il poliment.

— En fait, non. J’ai fait sa connaissance la semaine dernière. C’est mon amie Stéphanie qui m’y a envoyée.

— Oh, d’accord. J’avais pensé… enfin… je suis désolé, je…

— Non, y a pas de mal. Je connais bien le propriétaire des lieux et Steph, c’est tout. J’en connais quelques autres, mais je sors peu, donc… Pour tout vous avouer, Steph m’a extirpée de force de mon hibernation…

— Ah, oui, ça se voit en fait, commente-t-il sans me laisser terminer mon explication, en penchant la tête sur le côté d’un air appréciateur, ou critique, je ne saurais le dire.

Je m’étrangle brièvement, vexée. Je jette un œil à ma tenue, plus pour me donner une contenance ou lui faire remarquer son impolitesse que par souci de savoir ce que je porte. Ben ouais, je le sais très bien…

Lorsque je relève le nez de mes bottines, son visage s’est fait rieur et un sourire en coin étire ses lèvres pleines. Je me sens ridicule, à tout le moins.

— Désolé, je ne voulais pas vous vexer, hein. Mais disons qu’on ne peut pas louper que vous n’aviez pas envie de participer.

Il s’enfonce là, non ? Je le toise avec un certain agacement. Bien entendu, lui est tiré à quatre épingles, une chemise noire glissée dans un jean’s gris effet ciré ne dissimulant rien de son anatomie qui, en d’autres circonstances, m’aurait paru très certainement alléchante au possible.

— Oh ! Judith ! Je ne savais pas que tu serais là ! s’exclame une voix masculine derrière moi, mettant fin à cette conversation fort peu constructive au demeurant.

Et tout à fait néfaste pour mon amour propre. Je me tourne vers l’importun, ou opportun, je ne sais pas encore. Ah… crotte… Importun donc. Paul est un pote de boulot de Sacha, que j’ai croisé plusieurs fois à l’occasion de barbecues festifs organisés justement par l’agence immobilière de mon ami. Il se tient beaucoup trop près de moi. Grand brun, pas épais, pas très séduisant non plus, et là, je suis sympa. Il a une tchatche inversement proportionnelle à son succès auprès des femmes. Et il vient d’envahir à l’instant mon espace vital avec la délicatesse d’un pachyderme dans un jeu de quilles. Une entrée fracassante donc…

Je fais rapidement l’inventaire des gens que j’ai croisés jusqu’ici. Nom d’un chien ! Cette soirée est en fait une réunion Meetic déguisée pour quadra à recaser, ou à caser tout court ! Je savais bien que c’était un guet-apens !

 

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