Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 27 Douche froide
Chapitre 27
Douche froide
« Un homme averti en vaut deux », proverbe.
Est-ce qu’on pourrait revoir les calculs ensemble ? Non, parce que dans
mon cas, ça fait soit zéro et je refais exactement les mêmes conneries, soit
dix mille et je m’exile sur Mars histoire d’être bien à l’abri… Je pense donc
que l’équation est erronée.
mon dos, se voulant rassurant et protecteur. Je me crispe instantanément. Je ralentis le pas à un point tel que Raph me rattrape sans aucun problème. Je ne peux pas faire marche arrière, mais ce n’est pas l’envie qui manque. Il pose une main dans Toujours très remontée contre lui.
Entre ce que je viens d’apprendre et la vue de Franck, on ne peut pas dire que je sois d’un calme olympien.
— Qu’est-ce qu’il fiche là ? me demande Raph, interloqué. Tu crois qu’il a passé la nuit là ?
— Aucune idée, mais je me pose la même question, réponds-je sèchement, tendue comme une corde d’arc.
— Ce type est pire qu’un pot de glu. Il est agglutiné à tes pas comme une moule à son rocher. T’es sûre que tu ne veux pas demander une injonction d’éloignement ?
Je soupire exagérément. Je suis lasse de tout ce cirque.
Raph ne me lâche pas. Je meurs d’envie de l’envoyer promener, mais j’y vois aussi une opportunité pour mettre un point définitif à la possessivité déplacée de mon ex. Je renonce donc temporairement à recadrer Raph. Nous parvenons ensemble près de l’entrée. Franck nous remarque enfin. Son front se plisse, ses yeux s’étrécissent. Son regard se fait noir comme de l’encre. Il ne lui manque plus que les grognements et la bave aux lèvres pour ressembler à un bouledogue enragé.
— T’étais où bordel ?! Je t’ai attendue des heures ! m’agresse-t-il dénigrant la plus élémentaire politesse.
— Bonjour, Frank, appuyé-je outrageusement sur le premier mot, lui rendant avec un plaisir sournois la monnaie de sa pièce de la veille. Qu’est-ce que tu fais encore là ? T’as passé la nuit ici ?
— Je suis venu pour te voir. Il faut qu’on parle.
— Mais on n’a plus rien à se dire, Franck.
— Eh bien, moi j’ai des choses à te dire. Donc, tu vas m’écouter. Mais d’abord, tu vas répondre à ma question. Où as-tu passé la nuit, puisque ta voiture est restée là ?
— Mais, merde à la fin ! Ça ne te regarde pas ! Et t’es un grand malade si t’as passé ta soirée à espionner ma voiture. Franchement, faut te faire suivre…
— T’étais avec lui, c’est ça ?! crache-t-il en jetant un regard dédaigneux à Raph. Tu n’as pas perdu de temps pour me remplacer, à ce que je vois !
— Non, mais, ça fait des mois que tu m’as quittée ! Assume un peu !
— Eh bien, j’ai fait une erreur. Voilà, t’es contente ? Depuis le temps que tu me demandes de les reconnaître, eh bien c’est fait.
Je lève les yeux au ciel, excédée.
Notre discussion musclée ne passe pas inaperçue. Les hommes de la sécurité gardent un œil vigilant sur notre trio.
— Tu es à moi, Judith…
— Je ne crois pas, non, susurre Raph d’une voix qui devrait déclencher tous les systèmes d’alarme de mon crétin d’ex.
Enfin, s’il n’était pas trop occupé à asseoir sa domination sur moi comme un chien pisse sur un lampadaire.
— Toi, la roue de secours, on ne t’a pas sonné. Judith, viens avec moi, j’aimerais qu’on se parle en privé, aboie Franck en attrapant mon bras avec brutalité.
— Et violent en plus de ça… Il a vraiment tout pour plaire, ce blaireau. Franchement Judith, t’as vraiment succombé à ça ?
L’inflexion que Raph donne à « ça » est tellement méprisante que, si j’avais été à la place de Franck, je me serais ratatinée de honte. Mais ce n’est pas l’amour propre qui étouffe ce dernier. Au lieu de ça, il tire plus fort sur mon bras pour m’entraîner à l’écart.
— Arrête, tu me fais mal ! Je n’irai nulle part avec toi ! Aïeuu !
Je me débats, Franck ne lâche pas. Du coin de l’œil, je vois la silhouette de Raph se mouvoir tel un félin en chasse. Il attrape le poignet de Franck et le tord brutalement. De surprise ou de douleur, je m’en fiche, Franck me lâche. Je recule précipitamment, hors de portée.
— La dame a dit non, c’est pourtant clair… assène Raph avec un air qui dissuaderait n’importe qui de lui chercher des noises.
Sans compter sa stature, évidemment. Mais Franck est trop borné et orgueilleux pour admettre la supériorité indéniable de Raph. Tel le teigneux colérique qu’il a toujours été, mon ex se redresse, ivre de rage, et d’un geste d’une rapidité étonnante, balance son poing dans la figure de Raph.
Ce dernier recule sous l’impact. Je me mets à hurler aussi bien de colère que d’indignation sur l’assaillant. C’est à ce moment que le service de sécurité se décide à intervenir. Deux grands gaillards maîtrisent rapidement Franck et l’immobilisent, nous invitant à nous réfugier dans le bâtiment qui n’est pas encore ouvert au public.
— Raph ? Ça va ? me précipité-je auprès de mon ardent défenseur.
Raph se tient la joue. J’ôte sa main pour observer les dégâts. Une rougeur s’étale là où le poing de Franck a frappé. D’une oreille, j’entends l’un des gardiens appeler la police. Eh bien, ça lui fera les pieds ! J’espère que ça le calmera une bonne fois et que ça le convaincra de me foutre la paix.
— Raph, vraiment, je suis désolée, m’aplatis-je en excuse, consternée qu’il ait fait les frais du cadavre le plus moisi que j’ai dans mes placards. Je suis navrée, tu n’aurais jamais dû être mêlé à ça. C’est à moi de régler ce problème, pas à toi. Je suis sincèrement mortifiée…
— C’est bon, ça va. Arrête. Il tape comme une fillette ce gnome.
— Mais tu vas avoir un bleu…
— Et lui, il va finir en tôle. Ou il va au moins y passer les prochaines quarante-huit heures. Donc, arrête de t’excuser, je n’ai rien. C’est bon. Mais tu devrais vraiment faire le nécessaire pour maintenir ce mec très loin de toi. Il est bien trop dérangé pour que tu parviennes seule à lui faire entendre raison.
— Mais, je…
— Rhaa ! Et puis, tu sais quoi ? Fais comme tu veux, c’est ta vie après tout, cingle-t-il sèchement avant de me tourner le dos pour déballer ses affaires.
Il commence à ordonnancer son stand sans plus me prêter attention. Vexée et blessée par sa froideur soudaine et son désintérêt manifeste, je décide de faire pareil. Ça fait déjà beaucoup trop d’émotions et d’animations pour une journée qui ne fait que commencer.
Une demi-heure plus tard, deux policiers viennent prendre notre déposition afin de conduire Franck au poste. Je suis immensément soulagée de savoir qu’il ne rôdera plus autour de moi et que je peux relâcher ma vigilance, du moins pour les deux prochains jours. Je profite de leur visite éclair pour me renseigner un peu plus sérieusement sur la fameuse demande d’injonction.
À la fin de leur explication, je suis dépitée. D’autant plus qu’ils nous demandent de passer Raph et moi au commissariat pour déposer plainte en bonne et due forme. Ce qui sera, selon eux, le point de départ de la procédure qui me permettra d’avoir enfin la paix. Connaissant la rapidité de la justice française, je ne suis clairement pas près d’être débarrassée de Franck… Un brin découragée à l’idée de ce qui m’attend, j’abandonne mon poste temporairement afin d’aller prendre l’air.
— Tu veux un café ? Je vais m’en chercher un, je peux t’en ramener un si tu veux, proposé-je à Raph qui ne s’est pas vraiment déridé depuis l’incident.
Il accepte, sans tergiverser, m’assurant qu’il gardera un œil sur mon stand pendant ce temps.
Après l’avoir remercié de sa prévenance, je me dirige vers la machine à café. Puis, armée de mon breuvage, je me poste à l’extérieur, près de l’entrée. J’attrape mon paquet de cigarettes au fond de mon sac, en allume une, puis aspire avidement la fumée. Toute cette violence m’a rendue fébrile. Je suis sur les nerfs, immensément contrariée, et frémissant à retardement à l’idée de ce qu’il serait arrivé si Raph n’avait pas été là.
Franck n’a jamais été violent, du moins physiquement. Jamais je n’aurais imaginé en arriver là. Je suis à la fois consternée et terrifiée. Et dire que demain matin je vais devoir me pointer au commissariat alors que je déjeune avec ma mère le midi. Je sens que ça va encore être une journée à classer dans le top dix de mes journées les plus merdiques…
Après avoir écrasé ma clope, je me décide à rentrer. J’attrape un café pour Raph et retourne à mon poste. Je dépose le café devant lui. À ce moment-là, un nouveau vertige me saisit.
— Judith, ça va ? s’inquiète immédiatement Raph, oubliant instantanément ses griefs à mon encontre.
— Oui, oui, ça va, le rassuré-je d’une voix faiblarde.
— T’es sûre ? Tu es verdâtre… C’est rarement le signe qu’on est en pleine forme…
Je lui adresse un sourire qui se veut amusé, mais qui doit ressembler à une grimace.
— C’est encore ces foutus vertiges. J’en ai ras le bol de faire des attaques de panique à chaque fois que je croise mon ex, râlé-je, lui démontrant ainsi que ce n’est pas grave.
— Ça finira par se tasser, surtout si tu vas au bout de la démarche, tente-t-il de m’encourager.
Je soupire profondément. Rien que l’idée de me lancer dans une procédure pénale me donne la nausée.
— Je t’épaulerai, si tu veux. J’ai un pote avocat spécialisé dans le pénal avec qui je fais du kite. Je pourrai lui demander de se charger de ton dossier si tu veux ?
— Oh… heu… oui, pourquoi pas. Merci, c’est gentil. Mais avec un peu de chance, la garde à vue calmera ses ardeurs.
— Tu es prête à prendre le risque et à abandonner le seul moyen de pression à ta disposition ?
— Non, je n’ai pas dit ça. J’ai… J’ai juste besoin d’y réfléchir. Il sera toujours temps d’en reparler une fois qu’on aura déposé plainte.
— OK. Tu veux qu’on y aille ensemble demain ? Je peux passer te prendre si tu veux, me propose-t-il, retrouvant son costume d’homme prévenant et attentionné.
Je reste un instant interdite face à ces changements d’humeur et d’attitude intempestifs. J’ai un peu de mal à m’y retrouver.
— Oui, pourquoi pas. Mais il faut que je sois rentrée pour midi, je déjeune avec ma mère demain.
— Alors, on a intérêt à y aller tôt. On ne sait jamais combien de temps ça va prendre.
— T’es un habitué des dépôts de plaintes ? relevé-je étonnée.
— Je l’ai été…
J’aurais bien approfondi cette discussion, puisque j’en ai appris plus sur lui en quelques instants que depuis que je le connais. Surtout cette dernière assertion qui pique cruellement ma curiosité. Mais les clients commencent à affluer et le devoir nous appelle.
Le reste de la matinée ne nous laisse pas le loisir de papoter à nouveau. Au moins, les affaires marchent, c’est déjà ça.
Juste avant midi, j’ai le plaisir de voir Sacha débarquer.
— Comment va ma romancière préférée ? entame-t-il, amenant avec lui, toute sa joie de vivre communicative.
— Parce que t’en connais d’autres ? rétorqué-je avec un immense sourire.
— Effectivement, je te le concède, la compétition n’est pas très rude… Alors, comment ça se passe ? Tu vends bien ?
— Oui, c’est un vrai succès ce salon, je suis contente.
— Et avec ton charmant voisin de table ? me lance-t-il avec un air de conspirateur.
— Eh bien, oui, ça se passe bien, je te remercie, le rabroué-je d’un air guindé. Il vend très bien aussi.
— Non, mais ce n’est pas ce que je te demande, babache, me rembarre-t-il en levant les yeux au ciel exaspéré. Est-ce qu’il t’a dépoussiérée ?
— Rhaaa, Sacha ! T’es insortable ! On est en public là, le réprimandé-je, en le foudroyant du regard.
— Ooooh ! Ça, ça veut dire que oui ! Alors ?! Heureuse ?
— Sacha ?
— Oui ?
— La ferme, grogné-je en montrant les dents.
— Oh, mais c’est que tu me mordrais, dis donc ! Très bien, rabat-joie. Parlons de mécanique newtonienne alors, c’est suffisamment sérieux comme sujet pour toi ?
Je jette un œil derrière lui, espérant trouver des lectrices en attente pour pouvoir l’envoyer promener, mais que nenni. C’est le calme de l’heure du déjeuner. Crotte !
— Et pourquoi la mécanique newtonienne tout d’un coup ? relevé-je, légèrement désappointée par le sujet choisi. Qu’est-ce qu’un agent immobilier comme toi en a à carrer de ladite mécanique ?
— Eh bien, la mécanique newtonienne, mademoiselle, c’est l’étude des corps en mouvement ou des corps au repos…
— Non, mais c’est pas vrai ! T’es incorrigible !
— Je suis un expert en mécanique newtonienne, figure-toi ! La force de frottement, l’action réaction, commence-t-il à mimer de façon suggestive.
— Sacha par pitié, geins-je en me cachant le visage dans les mains.
— Je vois que t’es au taquet, se marre Raph en déboulant dans la conversation, probablement attiré par le show de mon ami.
— Toujours ! Et j’ai bien mis en pratique cette nuit pour tester la résistance au frottement de…
— SACHA ! beuglé-je, les yeux arrondis d’horreur. On est dans un salon littéraire, pas dans un bar échangiste !
— Rhooo, mais que tu peux être snob des fois, c’est dingue ! Hé, mais dis donc, qu’est-ce que t’as foutu ? Tu t’es fait agresser par une tasse à café ? rebondit Sacha en examinant la joue de Raph de plus près.
— Non, c’est Franck… Longue histoire, je te raconterai plus tard, esquivé-je en voyant le regard de mon ami s’allumer comme celui d’un renard face à un poulailler bondé.
— Ouais, y a intérêt ! renonce-t-il momentanément avec un regard menaçant. Bon, y a pas grand-monde, vous venez déjeuner avec moi ? Comme ça, j’arrêterai de choquer toutes ces chastes oreilles. Et vous pourrez me raconter toutes ces péripéties.
— Je dois rentrer ouvrir à Ulysse, donc…
— Qu’à cela ne tienne, on n’a qu’à prendre à emporter et on casse la croûte chez toi, t’en dis quoi Raphounet ?
— Raphounet ? tiqué-je, les sourcils arqués.
— Cherche pas… C’est une private joke tout droit sortie d’une soirée un peu trop arrosée, élude-t-il. Alors ?
— Moi ça me va. De toute façon, il faut que j’aille ouvrir à Vénus aussi donc… accepte Raph sans sourciller.
Me voilà donc prise au piège encore une fois. C’est un complot, j’en suis certaine !
Sacha gare sa voiture sur mon parking. Nous en descendons et je propose dans la foulée à Raph de ramener Vénus à la maison. Il décline ma proposition, eu égard à la tendance de sa chienne à se prendre pour une foreuse à pétrole, et accepte de ne passer chez lui qu’une fois le déjeuner fini. C’est meilleur chaud, toutes ces saletés de fast food à emporter.
Fnouf nous fait un accueil d’enfer. Nous nous installons à table. Sacha ne se formalise pas du bordel qui règne dans ma demeure, il la connaît par cœur. En revanche, je suis quelque peu honteuse de présenter mon intérieur à Raph. Chez lui, tout est nickel, bien rangé, ordonné. Ici, eh bien, je vis avec deux enfants très créatifs… Conclusion, divers jouets traînent dans le salon, des dessins maculent mon frigo. Bref, c’est une maison qui vit. Il ne fait cependant aucune remarque. Son regard ne s’attarde même pas sur la panoplie de peinture sur dada en polystyrène qu’a laissé traîner Rosalie sur la table.
— Bon alors, racontez-moi pourquoi Raph se retrouve avec un cocard à cause de ton tocard d’ex ? relance Sacha, plus obstiné qu’une mule indienne.
Je lui conte donc notre arrivée au salon ce matin, omettant bien évidemment de préciser que nous étions venus ensemble avec une seule voiture et que j’ai dormi chez Raph.
— Je ne le pensais pas capable d’aller jusque-là, médite Sacha, préoccupé. Il n’avait jamais été violent avec toi, si ?
— Non, jamais. Mais je crois qu’il s’est senti blessé dans sa virilité de coq orgueilleux.
— Ce mec est un con doublé d’une merde sans nom, crache Raph, méprisant.
— Je ne peux qu’être d’accord, confirme Sacha. Vous allez faire quoi du coup ?
— Pourquoi vous ? C’est à moi de régler ce problème, c’est mon ex, Raphaël n’a rien à voir avec ça.
— Ce n’est pas ce que dit sa joue, me raille Sacha avec un sourire sarcastique.
— On va aller déposer plainte demain matin, le renseigne Raph.
— On ? Héhé, donc, j’avais raison, y a bien un « vous », relève mon ami, doté d’une sagacité qui m’insupporte.
— Je crois qu’il est tant que j’aille ouvrir à Vénus si nous voulons retourner au salon et ne pas louper de clients, esquive Raph, manquant pour l’occasion totalement de subtilité. Non, ne bouge pas, je vais réussir à trouver la porte comme un grand. Profite de ton ami…
Raph se lève et s’enfuit. Oh le fourbe ! Le lâche ! C’est ça, courage, fuyons. Courageux, mais pas téméraire, le preux chevalier.
Je sens peser sur moi le regard de Sacha. Genre trente-six tonnes bien chargées… Je me tourne dans sa direction. Il me fixe avec les yeux pétillants, un sourire extravagant sur le visage, me dévoilant toutes ses dents. Je soupire, blasée. À quel âge ça mûrit un mec en fait ?
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