Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 3 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 3 Œdipe s’est fourvoyé

Chapitre 3

 

 

Œdipe s’est fourvoyé

 

« Reculer pour mieux sauter ». Proverbe.

Ouais, et à force de reculer, on finit, soit dans le fossé dont on vient de

s’extirper, soit la tête dans le mur parce qu’on n’a plus assez d’élan…

 

semblant de calme avant le débarquement. Fnouf, toujours aussi prévisible, Après un détour inévitable par la cuisine et un lâcher de biscuit aussitôt gobé, je pars m’installer dans mon canapé, histoire de faire un peu le vide et retrouver un grimpe en vitesse et s’installe à moitié sur mes genoux. D’une main, je lui gratouille l’arrière de la tête. Il se met à émettre des drôles de grognements, à mi-chemin entre un hoquet irrépressible et un grattement de gorge maladroit. C’est l’inconvénient de l’avoir adopté alors que nous avions un chat. Du coup, ce balochard s’est toujours pris pour un félin, et il essaye de ronronner. Sa tentative vouée à l’échec m’arrache un sourire amusé. Ses pitreries me réchauffent toujours le cœur.

Enfin, certaines seulement. D’autres peuvent se révéler bien plus agaçantes et inquiétantes. Comme la fois où j’avais mal refermé le baril de croquettes après l’avoir rempli, et qu’il a profité de mon absence pour s’enfiler les deux tiers des quinze kilos fraîchement déposés. Ce jour-là, j’ai retrouvé un chien en forme de tonneau ! Toutefois, et c’est une chance, mon beagle a la constitution d’un sanibroyeur. Donc, à part quelques allers et retours supplémentaires dans le jardin, aucun autre incident ne fut à déplorer. À part que j’ai dû racheter un sachet de croquettes évidemment…

Repenser aux frasques de mon canidé me fait toujours marrer. Ce chien est d’une créativité ! Et malgré les années, sa capacité d’apprentissage ne faiblit pas. Le seul problème, c’est que toute nouvelle compétence acquise n’a comme but que de faire des conneries… En revanche, question rappel, c’est le néant le plus complet. Après moult recherches sur cette race, j’ai fini par en conclure qu’obstiné était encore bien trop faible pour les décrire, et que cette race est proprement indressable. Ou alors je suis nulle en éducation canine. Probablement un combo des deux. La seule chose que j’ai réussi à lui apprendre, c’est à donner la patte pour avoir un biscuit. En conséquence, à chaque fois que je fous un pied dans ma cuisine, j’ai une statue de beagle patte levée dans l’expectative qui est aussi immobile qu’un marbre grec. À part les yeux, qui ne me lâchent pas d’une semelle.

Mes cogitations sur la domestication très aléatoire du beagle sont interrompues par le son des graviers qui crissent sous les pneus de la voiture de ma mère.

Allez, courage, ça va bien se passer…

Fnouf, qui a oublié d’être sourd et stupide, se relève d’un bond et fonce vers l’entrée. Ouais, il espère toujours un moment d’inattention de ma part pour filer fureter à l’extérieur à la recherche d’un gibier potentiel. Poubelle, crotte… Mouais, ma comparaison avec un sanibroyeur n’est pas due au hasard. Mon chien ne chasse que les choses inertes. Sinon, c’est beaucoup trop de sport pour lui. J’ai un chien de chasse de compétition…

Je l’attrape par le collier et le fais reculer dans le salon, dont je ferme la porte, histoire de m’épargner une course poursuite dans le voisinage. Je n’ai aucune énergie pour ça. OK, je n’ai pas d’énergie du tout, raison de plus pour ne pas tenter le diable.

J’entends un « Wouf » indigné derrière la porte, suivi des « fnouf » récurrents indiquant qu’il a collé sa truffe contre l’interstice sous le battant. Je secoue la tête, blasée, tout en ouvrant celle de l’entrée pour accueillir mes enfants.

Je tente de rassembler tout le stoïcisme dont je suis capable pour donner le change pendant que ma mère s’extirpe de son véhicule. Elle ouvre une portière, libère William, puis fait le tour pour délivrer ma fille.

La tignasse brune de mon fils se penche pour récupérer son sac à dos, puis il se retourne et se dirige vers moi avec l’impassibilité et l’air guindé d’un homme d’État, ou d’un banquier… complètement anachronique, et pas du tout de son âge, on est d’accord. Mon fils est l’antithèse de l’extraversion. Ce que ma fille est venue compenser avec brio puisqu’elle a dû être croisée avec un bulldozer et un boulet de démolition. J’observe donc la scène très prévisible qui se déroule d’un œil attendri.

— Coucou mamaaaan ! s’écrie ma fille d’une voix puissante, bien qu’encore fort aiguë.

Quoique supportable, contrairement à la plupart de ses congénères sur lesquelles on a envie de pratiquer une ablation des cordes vocales immédiate dès qu’elles se mettent à piailler.

Elle s’élance en courant, bouscule son frère en passant avec son propre sac à dos. Celui-ci, déséquilibré, fait un écart et tâche de se rattraper pour ne pas se vautrer. Sa tentative pour récupérer sa dignité est entravée par ses protestations véhémentes à l’encontre de sa sœur.

J’ancre mes pieds dans le sol pour réceptionner ma mini tornade. Rosalie se jette sur moi, enserrant mes cuisses de toutes ses forces. Son câlin ressemble à s’y méprendre à une tentative de placage de rugby. J’encaisse le choc, puis me penche pour embrasser le visage poisseux de ma fille. J’identifie à vue de nez des restes de fondant au chocolat, et peut-être des résidus de sucette à la fraise, allez savoir…

— Ça va ma puce ? C’était bien chez mamie ?

— Oh oui !!! Trooooop bien ! Mamie, elle nous a fait son succulent fondant au chocolat, c’était trop bon !

Je rigole, amusée par la faculté de ma fille à utiliser des mots qui ne sont pas du tout de son âge. Non, mais, quel gosse utiliserait le mot succulent ? Je glousse, néanmoins fière qu’elle n’ait utilisé que deux fois le mot trop dans sa phrase. Lily, c’est un concentré d’énergie, de joie de vivre et de créativité à l’état brut. Et beaucoup de superlatifs aussi.

— Il est où Fnouf ?

— Dans le salon, ma chérie, mais fais att…

Et merde. Mon mini cyclone s’est précipité sur la porte et l’a ouverte à la volée. Je plonge en un réflexe bienvenu issu d’une longue et pénible pratique, et attrape le collier de Fnouf in extremis avant que ce roublard ne se carapate ou n’ait la bonne idée de sauter sur ma mère pour lui dire bonjour. Elle ne l’accueillerait pas comme il mérite. Elle ne lui a jamais pardonné qu’avec son enthousiasme juvénile, il ait ruiné son pantalon blanc tout neuf lors d’un déjeuner dominical. Ma mère avait passé la journée avec un imprimé patte de chien d’un remarquable réalisme, il fallait l’avouer. Bizarrement, elle n’a pas apprécié tout le sens artistique de mon animal de compagnie… Étrange…

Rosalie, après avoir salué Fnouf de façon très démonstrative, a filé vers le salon avec je ne sais quelle nouvelle idée saugrenue en tête. Habituée à sa capacité d’attention qui frise celle d’un moustique apoplectique, je ne m’en formalise pas. Encombrée par mon chien qui tente malgré tout de poursuivre sur sa lancée, je tâche d’accueillir mon fils avec dignité.

— Bonsoir Maman, tu as besoin d’un coup de main ? me demande-t-il avec un sérieux désarçonnant et une prévenance émouvante.

— Bonsoir mon chéri. Non, je te remercie, va poser ton sac et dis à ta sœur de ranger le sien aussi, s’il te plaît.

— Oui, maman, me répond-il avec obséquiosité.

Mon aîné est déroutant… Il se faufile à l’intérieur, me laissant sur le perron pour accueillir ma mère. Consciente que j’ai l’air d’une mère débordée, au bout de sa vie, dépassée par la situation, je me dépêche de faire rentrer mon chien et de refermer la porte du salon.

Je me redresse, adoptant une attitude qui se veut désinvolte et décontractée. Ma mère, engoncée dans sa doudoune hors de prix, disparaissant à moitié sous son écharpe, arrive enfin sur le seuil de ma porte. Grande, brune, une crinière de lionne pourtant parfaitement disciplinée, ma mère met toujours un point d’honneur à être chic et distinguée. À côté, j’ai l’air d’une souillon.

— Bonsoir, ma chérie, me salue-t-elle en s’attardant sur mon vieux jean’s et mon sweat-shirt oversize.

— Bonsoir Maman, je t’en prie, entre, l’invité-je à pénétrer dans le hall, ignorant souverainement l’éclat critique qui brille dans son regard. Tout s’est bien passé ?

J’essaye d’embrayer sur le sujet des enfants pour ne pas lui laisser l’opportunité de digresser. Malheureusement, elle ne l’entend pas de cette oreille.

— Oui, très bien. Ces petits sont des amours. Je ne comprends pas pourquoi tu te plains.

Je lève les yeux au ciel, déjà exaspérée.

— Ils sont si créatifs, s’extasie-t-elle en se regorgeant de fierté.

— Oui, c’est bien ça le souci, soupiré-je en me disant que si je gagnais une pièce à chaque soupir que j’ai poussé aujourd’hui, je serais riche comme Crésus.

— Mais ce n’est pas un souci, voyons ! me réprimande-t-elle avec un regard lourd de reproches. C’est merveilleux, bien au contraire ! Ça montre qu’ils sont intelligents, vifs, pleins de…

— Oui, maman, je sais tout ça. Mais…

— Tiens ! me coupe-t-elle, n’ayant visiblement aucune envie d’écouter un point de vue qui diffère du sien. On a trouvé ça au magasin de loisirs créatifs, ta fille adore. Je me suis dit que ça serait dommage qu’elle n’en profite pas avant de revenir à la maison.

Elle me tend une boîte que j’attrape avec appréhension. Je jette un œil sur le dessus et un début de panique m’envahit à la vue de l’image. Des tampons, des boîtes d’encre de toutes les couleurs avec des motifs de chevaux, la grande passion de ma fille. Je blêmis et frémis par anticipation à l’idée de tout ce qu’elle va pouvoir faire avec ces engins de destruction.

Moui, parce que, fidèle à son tempérament un poil excessif, ma fille est incapable de se contenter des limites d’un support. Ça déborde toujours de partout, comme son énergie…

— Merci, maman, grincé-je, tâchant de ne pas avoir l’air d’une ingrate forcenée. C’est vraiment gentil de ta part d’encourager le potentiel créatif de Lily.

Oui, c’est complètement hypocrite. J’ai d’ailleurs un mal de chien à comprendre comment mes sarcasmes peuvent à ce point glisser sur ma mère comme un pet sur une toile cirée. Pourtant, elle ne relève pas. Elle m’adresse même un sourire débordant de fierté.

Je n’ai cependant pas le temps de m’en irriter. Ma mère, ses yeux de lynx, son côté fouine et sa tendance mêle-tout embrayent directement sur le sujet brûlant du jour. À savoir la raison pour laquelle mes enfants sont allés dormir chez mes parents : le déménagement de Franck.

— Alors, ça y est ! Le parasite est parti ! Tu as une mine affreuse, Judith. Ne me dis pas que tu pleures son départ ? Si ?

Je grimace. Entre critiques acerbes et piques acérées, j’encaisse du mieux que je peux la diatribe vindicative de ma mère. C’est-à-dire mal. Je choisis néanmoins d’adopter une approche diplomatique.

— Écoute maman, ce n’est pas le soir. On en reparlera un autre jour si tu veux bien, là c’est un peu frais…

— Humpf, se renfrogne ma mère. Tu devrais ouvrir le champagne plutôt que de te morfondre. Ce type est un…

— Oui, maman, je sais tout le bien que tu penses de Franck. Et je n’ai jamais dit que tu avais tort. Cependant, si tu veux bien remettre cette discussion à plus tard… Papa doit t’attendre, non ? esquivé-je subtilement, ou du moins tenté-je de feinter ma mère.

Ce qui est vain, je devrais le savoir depuis le temps.

— Ne crois pas que je sois dupe, ma p’tite fille ! Ce bonhomme ne te méritait pas ! Il n’aurait jamais dû…

Et blablabla… Je ferme les écoutilles, la laissant déverser son trop plein de fiel à l’encontre de mon désormais ex. Aïe, ça pique. Oui, ce n’est plus mon compagnon, c’est mon ex. Il va falloir que je m’y fasse. Depuis le temps que j’attends qu’il acquière enfin ce statut…

— …tu m’écoutes ? me harangue-t-elle avec une moue suspicieuse.

— Oui, maman, bien entendu.

— Tu n’es qu’une vile menteuse, ma fille ! me réprimande-t-elle en fronçant les sourcils.

J’affiche une moue coupable.

— Bon, je te laisse, un bon bain ne fera pas de mal à Rosy. Et fais-moi le plaisir de ne pas déplorer le départ du cancrelat. J’espère d’ailleurs que, cette fois, il ne reviendra pas. Tu as fait changer la serrure, j’espère ?

— Il m’a rendu mes clés cette fois, maman, soupiré-je en lui désignant d’un coup d’œil le trousseau sur la console de l’entrée.

Oui, ce procédé est devenu monnaie courante avec Franck. Toujours conserver les clés pour être sûr de ne jamais me laisser recouvrer la liberté de lui fermer la porte au nez. Et matraquer avec obstination ma peur de l’abandon, de sorte qu’en revenant la queue entre les jambes, il me prouvait ainsi que jamais il ne m’abandonnerait. Oui, c’est pervers, on est tous d’accord là-dessus…

— AH ! Très bien ! Excellente nouvelle ! se réjouit-elle en arborant un air revanchard, me coupant cavalièrement la parole. Qu’il ne s’avise pas de revenir ou c’est moi qui…

— Maman, s’il te plaît…

Elle me toise avec contrariété. Moi, je suis profondément lasse. C’est ce moment que choisit Will pour ouvrir la porte, laissant Fnouf se faufiler. Mon fils tire ma fille par le dos de son sweat-shirt. Celle-ci pousse évidemment de véhémentes protestations et vocifère tous azimuts.

— Allez, Rosalie, Maman a dit que tu devais ranger ton sac. Et on va aller au bain, n’est-ce pas maman ? T’es dégoûtante Rosalie, t’as même encore un bout de sucette collé dans les cheveux, beuuuurk !

J’avise ledit morceau de sucre poisseux. J’avais raison, c’était bien une sucette à la fraise. La couleur rose est un très bon indicateur. L’odeur sucrée caractéristique aussi. J’opine du chef à l’attention de mon fils. Ce faisant, évidemment, je ne vois pas mon chien, pourtant si bien élevé et plein de bonnes manières, se ruer pour saluer gaiement ma mère. Peu ou prou, il possède la même technique que ma fille.

— Rhaaa ! CHNOUF ! On saute pas ! JUDITH ! Ton chien, bon sang ! Regarde mon pantalon ! vocifère-t-elle en reculant brutalement.

Je ne relève pas, ma mère n’a jamais été capable de prononcer fnouf. J’attrape Ulysse par le collier puis le maintiens fermement hors de portée de ma mère. J’inspecte le pantalon bleu ciel en question. Il n’y a qu’un peu de bave et quelques poils, ça va. Il a déjà fait bien pire…

— Ça ne tache pas maman, la bave…

Je ne sais pas pourquoi mes paroles n’ont pas l’effet apaisant escompté. Elle me jette un regard furibond, puis embrasse ses petits-enfants rapidement avant de filer sans demander son reste.

— Je te téléphone demain ! Et repose-toi, t’as une tête de macchabée ! Bonne soirée ma chérie, crie-t-elle en grimpant dans sa voiture.

Je lui adresse un petit signe de la main, espérant qu’à cette distance, elle ne perçoive pas mon soupir de soulagement.

J’en profite pour gratifier mon chien d’une bonne dose de caresses, reconnaissante qu’il ait abrégé cet échange complètement improductif. Ce couillon remue la queue, hyper fier. Je m’esclaffe. Mon preux chevalier Fnouf est toujours là pour venir à ma rescousse.

Je referme la porte, soulagée d’un poids, puis envoie mes enfants à l’étage. Allez, étape suivante. L’épreuve quotidienne du bain ! Niveau de difficulté plus plus, car retour de chez mamie où c’est toujours bonbons à profusion et gâteaux à volonté. Courage, je peux y arriver. Bientôt, je pourrai aller me coucher…

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