Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 19 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 19 Redémarrage diesel

Chapitre 19

 

Redémarrage diesel

 

« Après la pluie vient le beau temps », proverbe.

Ouais, alors moi j’habite dans le Nord, hein ! Après la pluie, y a la bruine,

puis la drache, puis… Donc vos proverbes à la con…

 

gros dodo. Lorsque mon chien en a fini avec son petit tour nocturne, qui, il faut le reconnaître, fut express, faute à la bruine, Fnouf a horreur de l’eau, je vote pour un

Je n’avais pas envie d’aller à cette soirée. Et même si elle ne fut pas aussi mauvaise que je l’avais redouté, je ne suis pas en état pour ce genre de conneries. Nous nous engageons dans l’escalier avec Fnouf lorsque mon téléphone émet un bip de réception de message. Je déteste ça, ça me crispe. Je prends donc la décision de le mettre en silencieux, au moins le temps de cette nuit. Je ne le mets jamais en silencieux quand mes enfants sont loin. On ne sait jamais, je dois pouvoir être joignable. Mais là, c’est au-dessus de mes forces. Je sais très bien qu’à chaque bzzzt, mon cœur va rater un battement et que je vais finir aussi tendue qu’une capote transformée en bombe à eau. Je bloque un instant sur le choix de ma métaphore. Que vient donc faire une capote dans mon cerveau malade ?

Non, décidément, j’ai passé l’âge de ces conneries de Nouvel An !

Une fois bien installée, au chaud sous ma couette, mon chien affalé sur mes jambes déjà en train de ronfler, je jette un œil aux messages.

Il y en a un de mon frère. Je note avec satisfaction le progrès par rapport à l’année dernière et toutes celles qui ont précédé. Son message est bien plus prolixe qu’à l’accoutumée et bien plus affectueux. Je lui réponds dans la même veine, heureuse que nous ayons renoué le dialogue.

Vient ensuite un message qui me glace le sang. Franck… Encore… Je grimace, appréhendant sa faculté à passer en mode harceleur forcené quand il s’impatiente.

« Tu ne me réponds pas ? »

Puis un deuxième :

« Ah ben OK ! C’est bon j’ai compris ! »

Puis un troisième :

« Tu pourrais au moins me retourner la politesse… On a passé quatre ans ensemble, ce n’est pas rien. Ça ne s’oublie pas comme ça. »

Puis un quatrième :

« T’es pas chez toi ? T’es occupée ? T’es chez ce pervers de Sacha ? Tu te le tapes, c’est ça ?»

Je grince des dents à m’en faire péter l’émail. Il va falloir que je réponde pour faire cesser ce flux constant. Il est bien capable de m’envoyer des messages jusqu’au petit matin, ou de débouler chez moi pour s’assurer que tout va bien.

« Stop ! Bonne année, loin de moi si possible. Arrête ça, s’il te plaît, je suis fatiguée, bonne nuit ».

Je relis le message. Je suis encore bien trop polie… La réponse ne se fait pas attendre.

« OK, j’ai compris. Tu ne veux plus entendre parler de moi, c’est clair. T’es qu’une garce égoïste ! Et moi qui m’inquiétais pour toi… Je suis vraiment une bonne poire. »

Je grimace encore. Dieu que ces joutes verbales, ou plutôt écrites, sont éreintantes. Je n’aime pas être désagréable, je n’aime pas être tranchante. Et je déteste quand il tente de me faire culpabiliser. J’ai bien envie de remettre les barres sur les T et les points sur les i, mais je sais pertinemment que, non seulement ça serait une perte de temps et d’énergie, mais en plus, je rentrerais dans son jeu, et donc je mordrais encore une fois à son hameçon grossier.

Non, j’en ai fini avec ces bêtises. Je colle mon téléphone en mode avion, le pose sur ma table de chevet et tente de désamorcer la tension qu’il a fait grimper en moi. J’y arrive bon an mal an et finis par m’endormir, chance.

Le lendemain, je passe la journée à ressasser des idées sombres. Je déteste le premier janvier que je considère comme la journée la plus triste et la plus déprimante de l’année. Tout est fermé, tout le monde roupille, ou cuve sa gueule de bois, y a absolument rien à faire. J’opte donc pour un mode cocooning, chocolat chaud tartine, feu de bois, bouquin et câlin avec mon chien.

Je n’ai rien à faire de la journée, à part aller chercher mes enfants ce soir à l’aéroport et pester sur les quinze messages de Franck qui m’ont agressée dès que j’ai relancé le réseau sur mon téléphone. J’ai beau me blinder, savoir que je veux sortir de ce cercle vicieux et infernal, mon système nerveux continue inlassablement à réagir à ses sollicitations. C’est insupportable. Je pourrais le bloquer, évidemment, mais je sais pertinemment que si je fais ça, je prends le risque qu’il déboule chez moi. Et je veux par-dessus tout éviter une confrontation. Je ne suis toujours pas persuadée de réussir à en sortir victorieuse.

Fort heureusement, son laïus interminable se finit sur un « puisque c’est comme ça, salut », ce qui signifie qu’il est suffisamment vexé et en colère pour bouder un bon moment.

À moi de profiter de ce laps de temps pour parfaire mes défenses, consolider mes bases et soigner mes failles. Je ne désespère pas d’arriver un jour à faire en sorte que tout cela me glisse dessus comme un surf sur les vagues, ou un pingouin qui s’élance à plat ventre sur une banquise. Un sourire se dessine sur mes lèvres en repensant aux pingouins dans Mary Poppins.

En voilà une bonne idée ! J’enclenche le DVD en me renfonçant dans mon plaid avec la tronche d’une gamine de cinq ans. Rien de tel pour trouver un peu de réconfort qu’un bon Walt Disney.

Puis, la vie reprend son cours, le train-train quotidien, l’école, les courses, le boulot, les sports. Forte de ma seule et unique résolution, je m’attelle à m’occuper de moi et de mes traumas. En conséquence, je vais régulièrement chez Sophia m’octroyer détente et bien-être. Je me mets au Yoga. En résumé, je m’accorde du temps pour prendre soin de moi.

C’est d’autant plus facile que Franck me fiche une paix royale et que ma mère a décidé de se faire discrète. Je profite donc de cette rémission dans mon enfer personnel pour renforcer tout ce que je peux, et évacuer un maximum de négativité.

Mon manuscrit prend forme. Je malmène mon héroïne, mais pas trop. En revanche, je déverse toute mon expérience de relation toxique dans son passé. L’écriture a des vertus cathartiques et c’est ma thérapie personnelle. Je ne perds pas de vue l’idée d’écrire quelque chose de gai. Cependant, avant d’être capable de me projeter dans le bonheur, je dois purger mes stocks de malheur, de blessures et de douleur.

Enfin, vient un moment où je sens pointer l’envie de ressortir le museau de ma tanière, ou plutôt le museau de mon héroïne. Pour moi, c’est encore un peu prématuré. Je laisse donc l’espoir renaître au travers de ma plume. Et je dois bien avouer que l’impact de mes écrits est aussi bénéfique pour moi que pour mes personnages.

Concomitamment, je me prépare pour un gros salon qui a lieu au mois de mars. C’est un évènement important qui draine beaucoup de lecteurs potentiels. En conséquence, j’aimerais pouvoir y présenter mon nouveau roman. Il va falloir que je bosse d’arrache-pied, car ça approche très vite.

Dans mon esprit traîne toujours cette idée saugrenue qu’il m’arrive ce que j’écris. Je suis bien trop vieille pour croire à un quelconque pouvoir magique. En revanche, la loi de l’attraction pourrait se cacher là-dessous. Mon esprit cartésien s’accroche à cette idée, car je trouve plausible que tout ne soit qu’une question de magnétisme et de polarité. Du moins je l’espère, car les aventures de ma nouvelle héroïne sont séduisantes. Enfin, c’est surtout ce nouvel Adonis qui entre dans sa vie qui l’est… Bizarrement, le spectre d’un charmant quadra aux yeux bleus traîne toujours en arrière-plan.

Ouais, allez, trêve de fantasmes, j’ai un bouquin à finir, des enfants à aller chercher à l’école et un salon à préparer !

Ça y est, le week-end est là. Mon salon est dans quinze jours, mon livre est fini, édité. Je vais pouvoir le présenter. Et en plus, il fait beau ! Je sens un immense bien-être en moi à savoir que tout est en ordre côté boulot et à contempler les jonquilles en train d’éclore. Ouais, je sais, aucun rapport. M’en fous, j’adore le printemps ! Les pommiers vont bientôt être en fleurs, les petits oiseaux chantent… Mouais, je regarde beaucoup trop de Disney, moi !

Sacha et Steph viennent déjeuner. Et ils ramènent la bouffe. Bref, que du bonheur et du rire en perspective.

La petite troupe débarque sur les coups de midi. Léon fonce rejoindre mes enfants. Steph se dirige vers la cuisine. Je la suis après l’avoir délestée de la moitié de son chargement de victuailles, laissant le soin à Sacha de refermer derrière lui.

— Alors, quoi de neuf ? T’as l’air d’aller beaucoup mieux. Aucune nouvelle du parasite ?

— Non, toujours aucune depuis le Nouvel An, c’est luxe !

— Tu m’étonnes ! Il a trouvé une nouvelle innocente à persécuter ?

— Va savoir… Si c’est le cas, je lui souhaite bien du courage à cette pauvre fille. De toute façon, je n’en ai rien à cirer.

— Eh bien ! En voilà une bonne nouvelle ! T’es enfin passée à autre chose ? me félicite Sacha en rentrant dans la pièce les bras chargés de vivres.

— Je ne suis passée à rien du tout. Je m’occupe de moi, ça m’occupe déjà bien assez, crois-moi…

— Rhooo ! Ça y est ? T’as investi ? s’enquiert Steph avec un regard salace.

— Investi dans quoi ? relève Sacha, avec intérêt.

Je m’empourpre comme une collégienne, ayant compris son allusion à peine voilée.

— Dans un gode pardi ! répond Steph, hilare.

— Quoi ?! T’as pas de gode ? s’insurge Sacha en me lançant un regard à la fois effaré et consterné.

— Non, tu te rends compte ?! C’est effroyable… commente mon amie, qui vient de dégringoler au statut ignoble de vile traîtresse.

— Tu veux pas t’occuper de tes courgettes plutôt que de dire des conneries ? m’agacé-je en jetant un regard noir à cette dernière.

— Ouais, je vais t’en laisser une, tu me fais de la peine... décrète-t-elle, avec une moue de pitié, les yeux rieurs.

— Laisse-lui la plus grosse, elle a eu deux enfants quand même.

Ces deux cons se fendent la poire. Moi, je suis rouge comme une écrevisse trop cuite, avec de la fumée qui sort de mes oreilles.

— Maman, qu’est-ce que tu vas faire avec la courgette ? demande mon fils du seuil de la porte.

Je m’étrangle, lâche des borborygmes incompréhensibles.

— Elle va la manger, Willy, parce que maman adoooore les courgettes, le renseigne Steph avec un sourire sardonique.

Heureusement, les implicites passent complètement au-dessus de la tête de mon fils.

— Mais moi aussi, j’adore les courgettes ! Maman, tu vas partager, hein ! Tu vas pas toutes les garder pour toi ? réclame mon fils, provoquant l’hilarité incontrôlable de Sacha.

Steph aussi se bidonne fort peu discrètement.

— Maman, pourquoi il pleure de rire tonton Sacha ?

— Parce qu’il a un sens de l’humour particulièrement vaseux, cinglé-je, en fusillant mon ami du regard. D’ailleurs, où est Fnouf ? On est en train de préparer à manger et il n’est pas dans nos pattes, ce n’est pas normal…

J’explore la pièce du regard, commençant à m’inquiéter.

Je fonce fouiller le reste de la maison et tombe sur la porte d’entrée, ouverte… Et merde !

— Sachaaaaa ! hurlé-je, commençant à paniquer.

Celui-ci rapplique dare-dare.

— T’as pas fermé la porte ?!

— Ben si, enfin je crois… J’étais chargé…

— Merde ! Merde ! Merde… Ulysse s’est tiré !

Sacha se décompose. Moi je suis verdâtre. Mon chien est une feignasse pathologique, mais il a un don pour profiter de la moindre faille. C’est un foutu beagle, fugueur, avec zéro rappel.

— Steph ! Garde la maison et les enfants ! Je pars à la recherche de Fnouf.

— Je viens avec toi ! On couvrira plus de terrain à deux, me déclare Sacha tout penaud.

Steph acquiesce à distance. Nous fonçons dehors pour une battue comme j’en ai malheureusement trop l’habitude. Et à chaque fois, mon estomac fait des nœuds et mille et un scénarios effroyables me traversent le crâne.

Nous nous séparons au bout de l’allée. Je prends à droite, Sacha à gauche, tout en appelant mon chien à intervalles réguliers.

Un jour, on finira par ne jamais le retrouver… Mon stress et mon anxiété grimpent en flèche. Mon chien est une calamité…

Je remonte la rue bordée de propriétés magnifiques que je n’ai pas le loisir d’admirer. Je cherche un pinceau blanc dressé tout droit qui se balancerait gaiement de droite et de gauche, me signifiant que j’ai retrouvé mon indocile compagnon à quatre pattes. Mais rien.

Je m’évertue à l’appeler, même si je sais que ça ne sert pas à grand-chose. Ça a en général tendance à provoquer l’exact inverse de l’effet recherché. À savoir que, quand il m’aperçoit, il se barre en courant dans la direction opposée. C’est une tête de lard avec un esprit de contradiction indestructible. Le premier qui me sort tel maître tel chien, hein… !

Je poursuis mes investigations, de plus en plus catastrophée lorsque mon portable sonne. Je prie pour que ça soit Sacha qui me dise qu’il l’a retrouvé. Mais non, c’est un numéro que je ne connais pas.

Je décroche fébrilement, avec un tel empressement que je manque de faire tomber mon téléphone.

— Allo ?

— Oui, bonjour, madame, me salue une voix d’homme chaleureuse. Je me permets de vous téléphoner, car j’ai récupéré votre chien dans mon jardin, et comme il y a votre numéro sur sa médaille…

— Oh ! Mon Dieu ! Merci… exhalé-je de soulagement.

— Voulez-vous que je vous le ramène ou souhaitez-vous passer le chercher ?

— Oh… heu… je… eh bien, ça dépend. Vous habitez où ? Parce que, si ça se trouve, je ne suis pas loin… Je suis en train de battre la campagne à pied donc…

Il se montre hyper compréhensif et me communique son adresse aimablement. Je me rends alors compte que ce crétin de chien, grand aventurier devant l’Éternel, ne s’est aventuré que quatre maisons plus loin par rapport à chez moi.

Je m’empresse de faire demi-tour et de parcourir le chemin en sens inverse. Après avoir promis d’arriver dans les cinq minutes, je raccroche et envoie un message à Sacha pour qu’il rentre.

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