Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 18 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 18 Rechute

Chapitre 18

 

 

Rechute

 

« Chat échaudé craint l’eau froide », proverbe.

Est-ce que les chats souffrent aussi de troubles généralisés de l’anxiété ?

Ben quoi ? L’eau froide est absolument partout dans la nature… De toute

façon, les chats n’aiment pas l’eau tout court, ni la froide, ni la chaude.

Mais je veux bien admettre que « chat échaudé craint l’eau tout court », ça

sonne pas terrible…

 

vergogne le nouveau venu, avec un air pincé, voire, si j’osais, carrément Je fais face à Paul, que je considère comme un spécimen des plus lourdingues, dont il est extrêmement difficile de se débarrasser. Mon précédent interlocuteur lorgne sans dégoûté.

Eh bien, ça nous fait un point commun. Ce garçon, à défaut d’avoir du savoir-vivre, à du nez, c’est déjà ça.

— Alors ? Quoi de neuf, beauté ? fanfaronne-t-il avec arrogance. Franck n’est pas là ?

Je déglutis avec difficulté. D’abord parce que je n’apprécie pas outre mesure ses familiarités. On n’a pas élevé les cochons ensemble, ni les poules, ni les cochons d’Inde d’ailleurs. De plus, la mention de Franck me crispe immédiatement. Un peu plus d’un mois que je n’ai aucune nouvelle, et c’est très bien comme ça ! Surtout si l’on en juge par l’impact que le simple fait de prononcer son prénom a sur moi.

— Je n’ai pas ouï dire qu’il avait été invité, répartis-je sèchement.

— Oh… Y a de l’eau dans le gaz ?

Je lève les yeux au ciel, exaspérée.

— Non, y a plus de gaz du tout, cinglé-je. Franck et moi, c’est terminé.

— Ah, merde… Désolé, je ne savais pas, s’excuse-t-il, faisant semblant de s’apitoyer. Ça fait longtemps… ?

— Je n’ai pas très envie de parler de Franck, si ça ne te dérange pas, éludé-je, en grinçant des dents, irritée par l’éclat concupiscent qui brille dans son regard depuis que j’ai fait mention de ma séparation.

Raphaël ne perd pas une miette de cet échange.

— Et du coup, t’écris toujours des romans ?

— Oui, absolument.

— Quelle chance ! Être son propre patron, bosser en toute autonomie, avoir toute la flexibilité qu’on veut. Ça laisse rêveur. J’aimerais avoir ton talent, comme ça je pourrais plaquer l’agence et devenir auteur aussi. Ça gagne bien, ça, auteur ?

— Eh bien… c’est un travail de longue haleine, il faut être patient. Je doute de pouvoir rivaliser avec les commissions que tu touches sur chacune de tes ventes, le renseigné-je le plus poliment possible, dissimulant toute mon aversion pour l’idée qu’un tel crétin se mette à écrire.

— Oh, je vois… Dommage. Eh bien, je vais me contenter de palper un max avec mes maisons bourgeoises alors, conclut-il orgueilleusement, loupant complètement l’expression écœurée qui se peint sur mes traits face à tant de fatuité. Du coup, ça te dirait qu’on aille boire un verre un de ces quatre, toi et moi… ?

OK, il embraye comme ça donc ? Sans transition ? Ce mec est un mufle doublé d’un bouffon.

— Heu… je te remercie, mais, honnêtement, pour le moment, je souhaite consacrer mon temps à mes enfants et à ma carrière, esquivé-je son invitation grotesque non désirée.

— Ah… OK, ben, fais-moi signe quand t’auras décidé de profiter à nouveau de la vie. On pourra peut-être conclure… me dit-il avec un clin d’œil appuyé et un sourire égrillard.

Je prends sur moi pour ne pas laisser sortir le fond de ma pensée et museler le grizzli enragé qui sommeille en moi qui brûle de lui sauter sur le râble pour le défigurer. Avec un peu de chance, ça pourrait peut-être l’arranger en fait… Je suis odieuse. Je me contiens donc. Déjà que je ne suis pas très discrète dans mon accoutrement, inutile d’attirer encore plus l’attention en lui faisant remarquer qu’il est aussi subtil qu’un monster truck customisé. Il attrape une coupe et repart vers un autre groupe, non sans m’avoir gratifié d’une œillade incendiaire. Je pousse un soupir exaspéré. Ce type me fait penser à Jean Claude Duss.

— Dommage qu’il soit brun et aussi chevelu, sinon, on aurait pu le confondre avec Jean Claude Duss… se marre Raphaël en le regardant s’éloigner. C’est du grand art…

Je me tourne dans sa direction et pouffe de rire. Ses sourcils s’arquent face à ma réaction.

— Désolée. Je me disais exactement la même chose, me justifié-je, avec un sourire de connivence à peine moqueur.

— Madame a des références de qualité, me flatte-t-il, avec ce sourire en coin plein de charme qui lui donne l’air de se foutre de tout.

— On est de la même génération, ce n’est pas difficile, on a tous été bercés par les mêmes films, séries et slogans à la con.

— Effectivement. Même génération, même supermarché, vraisemblablement même quartier… Que de points communs ! me fait-il remarquer avec les yeux pétillants d’amusement.

— En effet, approuvé-je, avec un sourire détendu. Donc, tu habites Linselles ?

— Oui, j’ai emménagé récemment. Enfin récemment… ça fait quelques mois déjà. Mais je ne connais pas bien ce côté de Lille.

— Tu n’es pas d’ici ? m’étonné-je.

— J’habitais du côté de La Bassée avant.

— Et tu es bien mieux ici, près de tes proches, intervient d’un ton péremptoire Sophia qui vient de nous rejoindre pour piocher dans le buffet.

Je les fixe tour à tour, un peu perdue. Ne sachant rien de l’un ou de l’autre, je ne parviens pas à me dépatouiller des bribes d’informations que j’ai pu grappiller jusque-là.

— Raph vient enfin de réussir à faire prononcer son divorce, m’éclaire généreusement Sophia, ne tenant aucun compte du regard noir que lui lance ce dernier, apparemment peu enclin à voir sa vie privée déballée sur le buffet. Il a emménagé ici pour faciliter la garde alternée de son fils Clément qui est scolarisé au Collège de votre ville en sixième.

— Oh, d’accord… ponctué-je, ne trouvant rien de mieux à dire.

Ouais, je n’ai jamais brillé par mes compétences sociales… En même temps, si j’étais à l’aise en société, je ne serais pas écrivain au fond de ma grotte.

— Ça vous fait un point commun, rigole-t-elle en nous donnant des coups de coude à l’un comme à l’autre.

Donc, visiblement, Sophia est déjà ronde comme une queue de pelle. Mais comment a-t-elle réussi cet exploit en aussi peu de temps ?!

Je ne peux cependant pas empêcher mes joues de s’empourprer à la mention de l’inventaire des points communs que nous étions plus ou moins en train de faire quelques instants plus tôt. Raph, lui, a l’air mal à l’aise. Et c’est très compréhensible. Je ne suis pas mieux, cela va sans dire.

— Soph’, tu devrais lever le pied sur le champ’. Je te signale que si tu veux raconter la vie de quelqu’un, tu peux raconter la tienne, je ne m’en formaliserai pas, tance-t-il sa cousine avec un air de franche réprobation.

— Rhooo ! Pardon, pardon… je pensais pas que tu serais gêné. Ça arrive à tout le monde de divorcer ! Regarde, ça arrive à des gens très bien, contre-attaque-t-elle en se désignant avec des gestes grandiloquents en roulant des yeux exagérément.

Raph se penche et remplace subtilement la coupe de champagne par un verre d’eau. Sophia, trop occupée à se mettre en scène, ne remarque rien. Je pouffe aussi discrètement que possible. C’est à dire très ostensiblement si j’en juge par le regard complice que me lance Raphaël.

— Et puis tu devrais être soulagé d’être enfin libéré de cette pétasse frigide et mal baisée ! Oups… Pardon ! Ce n’est pas ce que je voulais dire…

Je repouffe en avisant la tête de prétendument mauvais baiseur. C’est pas très flatteur pour sa virilité. Raph, arborant le même air renfrogné que la première fois que je l’ai vu, saisit sa cousine par le bras et l’emmène avec détermination vers le petit ami de celle-ci. Je me marre en les regardant faire. La pauvre est particulièrement sensible à l’alcool, ou alors, elle a déjà attaqué avant de venir… Parce que, honnêtement, là, elle est déjà carpette alors qu’on vient à peine d’arriver…

Steph me rejoint au buffet alors que je vide une coupe pour faire passer les différents canapés que j’ai ingurgités en me régalant du spectacle. Il faut avouer que, lors de ma rencontre avec Sophia, elle était bien plus réservée. Posée, calme, toute en mesure et en pondération. On est clairement aux antipodes ce soir…

— Alors, t’as discuté avec le beau Raph, roucoule Steph en faisant jouer ses sourcils comiquement.

— J’ai effectivement discuté un peu avec Raph. Mais c’est surtout Sophia qui a monologué…

— Et donc ?

— Et donc quoi ?

— Ben t’as appris des choses intéressantes ?

— Comme quoi ?

— Non, mais tu le fais exprès ou quoi ? s’énerve-t-elle. Si tu n’en veux pas, moi j’en ferais bien mon casse-croûte…

— Non, mais je ne suis pas dans ce mood. Fais-toi plaisir, ça ne m’intéresse pas.

Steph me scrute avec méfiance. Elle a l’air sceptique.

— Quoi ?

— Ben c’est pas ton genre de cracher dans la soupe.

— Non, mais déjà, c’est pas une soupe ! Je ne suis pas sûre que si tu l’abordes comme ça, ça fonctionne bien… D’autre part, je ne crache pas dans la soupe comme tu dis, mais c’est beaucoup trop tôt pour moi.

— Ne me dis pas que tu penses encore à Franck ?

— Non, ce n’est pas ça… C’est juste… Je ne sais pas. J’ai vraiment envie de briser le cycle. J’ai pas envie de repartir encore dans une histoire sordide.

— Il m’a l’air très bien ce garçon. Et d’après ce que j’ai compris, lui aussi sort d’une sale histoire…

— Je m’en fous, Steph ! Je n’ai pas envie de m’intéresser à qui que ce soit. Et encore moins de panser les plaies de quelqu’un d’autre. J’ai bien assez à faire avec les miennes. J’ai envie de m’occuper de moi, de mes enfants et de mon chien. Point !

— OK, OK, t’énerve pas ! Donc, ça ne te gêne pas si je tente… minaude-t-elle, mielleuse, en laissant sa phrase en suspens.

— Absolument pas. Vas-y, fonce, éclate-toi.

Steph file comme une torpille. Diable ! Elle a un pétard dans le cul ou quoi ? Je jette un œil à la pendule et soupire bruyamment. La soirée promet d’être très longue…

J’occupe le temps comme je peux. Je papote avec Sacha, un peu avec Sophia. Néanmoins, plus l’heure tourne, plus il est difficile de tirer un discours cohérent de cette dernière. Paul est agglutiné à une des poules de la bassecour de Brenda, Sabrina, Ornella ? Rhaaa ! Bon, on s’en fout en fait.

Steph tient le crachoir à Raphaël qui n’a pas l’air emballé outre mesure. Finalement, il parvient à détourner l’attention de Steph suffisamment longtemps pour s’esquiver et me rejoindre sur le canapé. Je l’entends soupirer bruyamment.

— Steph n’est pas à ta convenance, me marré-je, passant au tutoiement sans m’en rendre compte, l’alcool aidant très probablement.

— Ce n’est pas ça. Elle est charmante, drôle, sympa… c’est juste que je ne suis pas vraiment en phase avec la soirée « adopte un mec pour fêter la nouvelle année ».

Je m’esclaffe.

— Je comprends, je ne suis pas franchement dans ce mood-là non plus.

Il m’adresse un sourire de connivence des plus sexy. Oui, définitivement, il aurait pu me plaire, mais pas ici, pas maintenant.

C’est à ce moment que Sacha décide de faire un arrêt papotage devant notre camp retranché.

— Alors ? Tout va bien ? Vous vous amusez ? s’enquiert-il en parfait hôte de prestige, si l’on ne tient pas compte de la moule vulgaire scotchée à son bras comme une ventouse.

— Oui, oui, répondons-nous de concert.

— Ah ! Tu vois ! T’as bien fait de laisser ta grotte et ton pyjama de côté ! Qui sait qu’avait raison ? C’est Sacha ! fanfaronne-t-il en esquissant une danse de la victoire qui aurait pu être drôle si la moule n’avait pas suivi le mouvement en gloussant bruyamment.

— Tu ne devrais pas la secouer comme ça, ricané-je, le balcon n’est pas solide…

Je désigne le plus discrètement possible les atours de la demoiselle qui se sont échappés de leur contenant. Sacha explose de rire, tout en se faisant un plaisir de l’aider à remballer la marchandise. Elle se trémousse comme une anguille tout en poussant des petits cris qui me font penser à une truie en train de se moucher. Raph détourne le regard avec une moue embarrassée.

— Bon, alors, reprend mon pote, aucunement gêné par ce qu’il vient de se produire. T’as réussi à briser la carapace de Judith, bravo, mon gars ! Continue à creuser, elle en vaut la peine. C’est un kinder grizzli ma copine. Elle est pleine de surprises !

Raph lui renvoie un sourire amusé. Moi, je me renfrogne. Je n’ai aucune envie qu’on creuse et qu’on brise ma coquille !

— Un kinder-grizzli, vraiment ?

— Absolument, le meilleur est à l’intérieur, se marre Sacha. Donc si l’on en juge par l’extérieur qui n’est clairement pas dégueu vu ton âge et ton art consommé de la non-mise en valeur, je laisse Raph imaginer à quel point…

— Sacha ! interviens-je, cinglante, sentant les propos graveleux arriver. Va donc t’occuper de l’intérieur de Natacha. Elle ne demande que ça visiblement.

— Mais en voilà une excellente idée ! Qu’en dis-tu ma cochonne ? saute-t-il sur l’occasion pour peloter encore un peu plus sa poupée gonflable de la soirée.

Je secoue la tête, consternée. Ce garçon n’a définitivement aucune pudeur… Raph observe la scène avec un sourire sardonique, l’air de trouver tout cela rafraîchissant. Sacha entraîne sa conquête vers le couloir en nous faisant des signes très explicites.

— Il est pas triste ton pote, se marre Raph.

— Non, effectivement, ce n’est pas un qualificatif qu’on peut appliquer à Sacha, c’est clair, soupiré-je, blasée. Puéril, excessif, immature, en revanche…

Raph éclate de rire en entendant ma liste peu flatteuse des traits de caractère de mon ami.

— Kinder grizzli alors ? relance-t-il avec un sourire moqueur.

Je lève les yeux au ciel. Je sens que ça va rester ça…

Après avoir éludé plus ou moins efficacement l’origine de mon surnom débile inventé par Sacha à l’instant, nous retournons à des sujets moins invasifs. Nous discutons de généralités, puis de nos enfants, nos vies dans les grandes lignes. J’apprécie de me sentir en sécurité auprès de lui. Savoir qu’il est en mode coquille d’huître comme moi me rassure. Enfin, peut-être pas autant que moi, mais suffisamment pour me donner l’impression de ne pas être un hors-d’œuvre d’un buffet à volonté. Finalement, le reste de la soirée se déroule dans une ambiance chaleureuse, sans sous-entendu, et le temps file.

C’est ainsi que sans y prendre garde, je me détends ostensiblement, laissant tomber peu à peu mon attitude de fauve rétif et sauvage, abandonnant au passage barrières et garde-fous. Les murailles que j’ai érigées avec tant de soin s’effritent, laissant lentement mais sûrement la place à ma gaieté naturelle.

Enfin, il est l’heure de sonner ces douze coups à la con, et je pourrai décemment rentrer chez moi. Pas que je m’ennuie avec Raph, bien au contraire. Mais honnêtement, interagir avec autrui m’épuise, d’autant plus que mes batteries ne sont pas à leur plein potentiel.

Sacha, revenu de sa dégustation d’entremets, entame le décompte. Tout le monde reprend en chœur. Dieu que j’ai horreur de ces simagrées… Je reste bien vissée à mon canapé, les lèvres serrées.

Quand tout le monde s’écrie bonne année, je grommelle entre mes dents serrées en levant mon verre d’au moins un demi-centimètre. Raphaël à côté de moi explose de rire.

Je lui adresse un sourire sarcastique. Il se penche doucement vers moi et murmure dans le creux de mon oreille :

— Je te souhaite une excellente année, Judith. Que le meilleur se dessine enfin pour toi, comme pour moi.

Il dépose ensuite un baiser appuyé sur ma joue. Un peu trop appuyé. Même beaucoup trop… Il se passe quoi là ? Son odeur parfumée et délicieuse m’emplit. Je suis tétanisée. Je cille plusieurs fois, déglutis. Chaque cellule de mon corps endormi se réveille d’un coup, comme électrisée. Il se recule juste ce qu’il faut pour que j’aie le réflexe stupide de tourner le visage dans sa direction. Ses yeux d’un bleu presque transparent s’ancrent dans les miens. Mon cerveau bugue. J’ai l’impression subite d’avoir douze ans… Merde, je ne m’y attendais pas à celle-là, je n’ai rien vu venir. Je suis toujours aussi débile ! Non, mais franchement ! Au premier mec un peu beau gosse qui fait mine de s’intéresser à moi, je replonge comme une droguée en manque… bon, OK, très beau gosse, mais ça ne change rien, c’est pathétique ! Au secours !

Steph a dû entendre mon appel subliminal, car elle se jette sur moi, m’attrape le visage à deux mains et me colle un baiser baveux sur le front en me hurlant bonne année à la figure. Raphaël se recule prudemment et prestement. Je ne sais pas ce qu’il vient de se passer, mais ce n’est clairement pas conforme à mon cahier des charges. Raph subit ensuite impassiblement les assauts d’une Steph bien imbibée. J’admire l’habileté avec laquelle il esquive le baiser que tente de lui infliger mon amie complètement désinhibée.

Je me ratatine dans le canapé, consternée. Vu son état, inutile de demander à Steph de me ramener. Mon portable vibre. Ça y est, ça commence… Je sors l’engin de la poche de mon pantalon et blêmis. Merde… Franck… il n’aurait pas pu m’oublier définitivement celui-là !

Mon humeur s’assombrit considérablement. Le charme est rompu. Mes vieux démons sont en train d’essayer de déchiqueter mon cœur à lire les mots que mon ex m’envoie.

« Bonne année, mon cœur. Je pense à toi. Il faut qu’on se voie ».

Mon souffle se raccourcit. Tous mes muscles sont crispés et mes mains tremblent. Je sens l’attaque de panique arriver pour une fois. Ce qui ne m’empêche pas de ne rien contrôler. Un vertige me saisit. Rhaaa ! Ils ne m’avaient pas manqué ceux-là ! Je lâche mon téléphone qui s’écrase par terre. Je me rattrape aux bords du canapé, le souffle haletant, le cœur battant la chamade en un rythme erratique angoissant. Je serre les dents en fixant un point de la moquette pour retrouver mon équilibre vacillant.

Raph, attiré par mes mouvements saccadés se penche vers moi l’air inquiet. Je me lève en titubant.

— Rhoo ! Ça y est t’es bourrée aussi, ma Ju ! s’exclame Steph en applaudissant.

Je ne réponds pas, me détourne et pars en direction de l’entrée. Je dois sortir d’ici, j’étouffe.

Raph s’engouffre à ma poursuite et me rattrape.

— Judith, ça ne va pas ?

— Non. Je… je veux rentrer… Mais… Steph…

— Tu veux que je te raccompagne ?

Je hoche la tête, les yeux embués.

— OK, bouge pas, j’arrive.

J’en suis bien incapable de toute façon. Je suis collée au mur, fébrile, guettant les signes du prochain vertige.

Raph revient rapidement, brandissant le trousseau de clés qu’il vient d’emprunter à Sophia.

— De toute façon, elle n’est plus en état de conduire depuis au moins trois bonnes heures. Allez, viens, on y va.

Il m’aide à passer mon manteau, puis il me conduit jusqu’à la voiture de sa cousine. Je n’ai d’autre choix que d’accepter son aide, car je titube comme une poivrote alors que ce n’est vraiment pas le cas. Je m’y engouffre comme un automate. J’ai l’impression de m’être fait harponner en plein cœur par un chalutier pour me ramener dans la prison de laquelle je viens à peine de m’échapper. Et dire que je pensais que j’étais en train de guérir… La déception et l’affliction se mélangent à la peur de voir Franck surgir sur le pas de ma porte. Sans compter l’angoisse que génèrent ces vertiges à répétitions.

Je guide Raphaël jusqu’à chez moi. Prévenant, discret, il ne me pose aucune question, jusqu’à ce qu’il se gare.

— Ça va aller ? me demande-t-il gentiment.

— Oui, oui. Je te remercie. Je suis désolée…

— Tu n’as pas à t’excuser. C’était ton ex, j’imagine…

Je fixe sur lui un regard à la fois éberlué et méfiant.

— Les messages de mon ex-femme me font le même effet…

— Oh… je vois… On est deux éclopés, c’est ça ?

Il rit doucement.

— J’imagine qu’on peut dire ça.

— Merci de m’avoir raccompagnée. Tu vas y retourner ?

— Il faut bien que quelqu’un se dévoue pour ramener ma cousine et son homme, ils sont complètement cuits. Leurs réflexes doivent être du même acabit que ceux d’un calamar bouilli…

Un sourire étire mes lèvres à sa plaisanterie. J’avoue que je n’ose pas vraiment imaginer l’état dans lequel va finir ma masseuse. Probablement aussi vive qu’une limace en coma de stade 4. Pas très Feng shui tout ça…

— Pourrais-tu…

— Oui, je dirai à tes amis que tu es à bon port.

— Merci. Bonne soirée alors, lui dis-je avant d’ouvrir la portière avec un sourire reconnaissant.

— Bonne nuit Judith… me rend-il la pareille sur un ton où je perçois autant d’inquiétude qu’un fort sentiment d’inachevé.

Je claque la portière, lui adresse un petit signe de la main et file retrouver ma grotte comme si j’avais le diable aux trousses. Ce qui est ridicule, puisque c’est un ange hyper attentionné qui m’a ramenée chez moi, et que ma porte d’entrée n’a jamais empêché le diable d’entrer ni d’envahir mon espace.

Je retrouve mon chien avec une joie non dissimulée. Celui-ci me le rend au centuple. Pendant qu’il va faire son pipi nocturne pour inaugurer la nouvelle année, j’enfile mon pyjama pilou puis me grille une clope, histoire de remettre mes nerfs à leur place. Je n’en reviens pas de l’effet dévastateur d’un seul minable message. C’est lamentable…

Foutue résolution de la nouvelle année : transformer ma grotte en bunker impénétrable et m’enfermer à double tour pour les six mois à venir !

 

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