Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 6 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 6 Épanchement

Chapitre 6

 

 

Épanchement

 

« Il vaut mieux être seule que mal accompagnée ». Proverbe.

Oui, en effet, mais essayez donc de porter un canapé ou un frigo tout seul et

on en reparle, hein !

 

dans mon garage, « fumoir attitré » quand les températures descendent en Lorsque j’arrive dans mon salon, point de Steph. OK, bon, comme je n’ai aucun doute sur l’endroit où elle se cache, nous avons les mêmes vices… Je file aussi sec dessous de dix degrés, donc une bonne partie de l’année… Ah ben oui, la banlieue lilloise n’est pas réputée pour sa chaleur et ses plages de sables blancs pleines de cocotiers, hein !

Je la trouve effectivement, installée confortablement dans un des fauteuils que j’ai installés là parce qu’un congélateur, ce n’est pas super moelleux comme assise.

— Alors, les monstres sont bien couchés ? me demande-t-elle avec un sourire en coin.

Je hoche la tête, puis m’affale dans le deuxième fauteuil en me saisissant de mon paquet.

— T’avais pas arrêté ? s’enquiert-elle, sourcils levés en me voyant allumer une clope.

— Si. J’avais… marmonné-je.

— Décidément, même parti, il te pourrit encore la vie, constate-t-elle avec un air dédaigneux.

J’exhale ma fumée en un long soupir épuisé.

— Ça va ? Tu tiens le choc ? poursuit-elle en me scrutant attentivement.

Je hausse les épaules, puis soutiens son regard avec un cruel manque d’assurance.

— Faut bien… J’ai pas trop le choix…

— Certes, acquiesce-t-elle sans argumenter plus avant.

— Je sais que je devrais sauter au plafond, depuis le temps que j’attends ce dénouement. Mais…

— Mais t’y arrives pas, j’ai bien vu. Tu sais, je pense que ce n’est pas lui le problème…

— Je sais, soupiré-je, consternée. J’ai bien compris que, quel que soit le modèle de mec, je me retrouve toujours dans la même situation pourrie, et le rôle peu enviable de la plante verte qui porte tout le foyer sur ses épaules.

— Ju, on a déjà eu cette conversation des dizaines de fois… Le jour où tu arrêteras de t’oublier dans l’équation et que t’auras appris à dire non, tu verras, ça ne se produira plus jamais.

— Oui, mais je ne sais toujours pas comment on fait…

— Eh bien, pour commencer, occupe-toi de toi, et surtout, ne replonge pas. Ta relation avec Franck est complètement malsaine, on dirait une droguée en manque.

— Mouais, je devrais peut-être aller consulter. Si ça se trouve, je souffre de dépendance affective…

— Si ? ricane mon amie en me jetant un regard mi-moqueur, mi-compatissant.

— Ah ça va, hein ! Je sais très bien que t’as posé ce diagnostic sur ma tronche depuis des lustres.

— Nan, mais sérieusement, Ju, ça date pas d’hier ton problème. Va falloir que tu creuses pour trouver l’origine du dysfonctionnement.

— Je sais, l’horloge tourne, et j’ai un peu trop d’échecs critiques à mon actif en la matière. Un divorce, une quantité hallucinante de placages en règle, et à chaque fois, j’ai l’impression que je vais crever de douleur…

— Commence par apprendre à dire non à ta mère, rigole-t-elle.

Elle s’esclaffe de plus belle face à mon air horrifié.

— Ouais, OK, on va commencer par quelque chose de plus accessible. Mais il faudra y venir un jour. Nos comportements d’adultes sont le résultat de nos traumas d’enfants.

— Oui, docteur… singé-je, en me moquant de sa tendance à laisser son boulot envahir nos relations. Mais je peux pas me farcir les douze travaux d’Hercule à la place ? Ça me parait moins hors de portée…

Elle éclate de rire. Je l’imite, avec beaucoup moins d’entrain toutefois. Ouais, mettre des limites à ma mère ne va pas être une partie de plaisir.

— Allez, viens, on caille ici, on va aller se mater un film, me lance-t-elle en se levant et en se blottissant dans les pans de son blouson.

Je me lève à mon tour afin de gagner le salon et nous installer confortablement sous le plaid.

Je me laisse tomber comme un sac à patates sur le canapé. Steph me lance une œillade moqueuse. Je lui tire la langue, au top de ma maturité.

— Bon, alors, on regarde quoi ?

— Un thriller sanglant ou un truc apocalyptique, mais surtout pas de truc romantique par pitié…

— OK. Et arrête de te morfondre, tu sais aussi bien que moi que c’est une libération, me sermonne-t-elle.

— Je sais. Faut juste le temps que j’accuse le coup. Et que je réalise, que je me réapproprie ma vie, tout ça… Pourquoi est-ce qu’une rupture chez moi prend toujours des proportions dantesques ? me lamenté-je, franchement lasse de ces états d’âme à l’amplitude abyssale.

— Parce que t’es dysfonctionnelle ma belle.

— Ah ben merci, avec ça je me sens vachement mieux, maugréé-je en lui jetant un regard assassin.

— Mais c’est pas une fatalité, rigole-t-elle. Tiens, je t’ai ramené ça, mange, tu diras moins de conneries, m’ordonne-t-elle en me fourrant un paquet d’oursons en guimauve dans les mains.

— Mowwww ! C’est trop gentil, fonds-je en l’enlaçant. Heureusement que t’as attendu que les morfals soient couchés.

— Ah ben qu’est-ce que tu crois ? C’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces, s’esclaffe-t-elle alors que j’enfourne goulûment un ourson dans la bouche. Bon et sinon, concernant ton problème de manque, je ne vois qu’une façon de régler le problème.

— Ah bon ? Lequel ? articulé-je difficilement, les yeux pétillants d’espoir et de curiosité.

— Fais comme moi, prends-toi un plan cul.

Je m’étrangle sur mon ourson. Une quinte de toux me secoue violemment, alors que je la fusille du regard.

— Inutile de me regarder comme ça. Comme dirait Sacha s’il était là, il n’y a rien dans ta situation qui ne pourrait être réglé avec un bon coup de b…

— Stop ! la coupé-je, après avoir enfin réussi à avaler mon bout de guimauve récalcitrant.

— Mmh, trop tôt, c’est ça ? ironise-t-elle avec un sourire en coin.

Je réponds par un hochement de tête virulent et un regard que j’espère intimidant.

— Je sais très bien ce que Sacha dirait, embrayé-je fermement avant qu’elle n’ait le temps d’argumenter. Mais il est hors de question de soigner le mal par le mal. J’ai bien l’intention d’aller au fond du problème pour que ça ne se reproduise jamais. Puisque visiblement ce n’est pas en changeant de mec que ça provoque un résultat différent.

— Eh bien, reste plus qu’à t’acheter un gode, ma chérie. T’auras ton coup de bite, les emmerdes en moins.

Je lève les yeux au ciel, exaspérée et légèrement blasée.

— Quoi ? Pourquoi tu fais ta prude ? Noooon ! Ne me dis pas que tu n’as jamais… hoquette-t-elle, vraisemblablement choquée.

Je la fixe avec une lueur assassine dans le regard. L’effet produit n’est pas du tout celui attendu. Elle éclate de rire. Humpf !

— Nan, mais Ju ! En trente-huit ans, t’as jamais utilisé un gode de ta vie ?! se marre-t-elle à mes dépens. C’est dingue ! Je pensais pas que c’était possible…

— C’est bon, t’as fini ? grogné-je, agacée.

— Non, mais comment t’as tenu toutes ces années de vaches maigres avec tes bouffons cyclothymiques ?

Je lui jette un regard par en dessous, puis sors la main de sous le plaid et agite mes doigts devant son nez.

Nouvel éclat de rire.

— Ah ! Tu me rassures ! Au moins, t’as le minimum vital. M’enfin il faudrait passer au siècle suivant ma chérie, C’est super bien la technologie, tu sais ?

Rouge comme une pivoine, je lui tire la langue pour toute réponse. Un sourire sarcastique étire ses lèvres pleines.

— Tiens, regarde, y a plein de trucs incroyables, m’invite-t-elle à jeter un œil sur son portable.

Atterrée, je fixe l’écran, bouche bée. Elle fait défiler un nombre invraisemblable de modèles de vibromasseur, dont les différences de taille sont aussi variées que les formes, couleurs, et tout un tas d’autres spécificités. Y a même des « suceurs »… Dire que je suis sidérée est très loin de refléter mon niveau d’effarement.

— Non, mais, sérieux, y en a qui se servent vraiment d’un gode T rex ?

Steph hausse les épaules.

— Faut de tout pour faire un monde, hein.

— Ouais… non, je suis sûre que le monde n’a pas un besoin irrépressible de voir se développer autant de vibros aux effigies aussi grotesques qu’improbables, contré-je, en fronçant le nez, dégoûtée par certains modèles satanistes. Ni de gens qui se masturbent avec des godes T rex… Y a vraiment des gens qui sont payés pour inventer des trucs pareils ?

— Ouais, et d’autres pour les fabriquer. Et dis-toi que, si y en a qui sont payés pour ça, c’est que ça se vend, se gausse-t-elle, hilare.

Je blêmis fortement en imaginant la mise en situation. Grands Dieux, le monde est vraiment sur une mauvaise pente !

— C’est bien ce qui m’inquiète… dis-je d’une voix blanche en essayant de concevoir quel degré de perversité il faut atteindre pour utiliser un vibromasseur en forme de crucifix clouté.

— Bon, OK, je t’accorde qu’il y en a certains qui font froid dans le dos, reconnaît-elle tout de même en fronçant le nez face à un modèle tricéphale particulièrement répugnant.

— Et toi, tu… enfin… ?

— Mais depuis quand t’es aussi coincée, Ju ? s’esclaffe-t-elle. Tu ne vas pas me dire qu’avec cet obsédé de Franck, vous n’avez fait que vous regarder dans le blanc des yeux. C’est tout sauf un saint, ton pervers d’ex…

Je pique un nouveau fard. Y a vraiment des choses que je ne souhaite pas voir sortir de ma chambre à coucher…

— D’abord, je ne suis pas coincée ! Je ne m’étale pas, c’est tout. Et non, on n’a pas toujours fait que jouer aux dés… Bref… donc toi… ?

— Ben évidemment ! Ce n’est pas mon genre d’attendre le bon vouloir de ces messieurs. Et puis on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Crois-moi, l’indépendance n’a pas de prix…

Je suis encore en train de méditer ses sages paroles lorsqu’elle reprend, l’air concentré :

— Bon alors, vu ton niveau de dépravation, on va y aller soft. Tu préfères le modèle bisounours ou le mignon petit pingouin ?

— Arg ! m’étranglé-je à nouveau. Mais je veux pas de ces engins ! Un pingouin, sérieux ?!

Elle hausse un sourcil, perplexe, affichant une moue boudeuse.

— J’en suis pas encore à ce stade… me repris-je, ne voulant pas la vexer. On peut remettre ce débat à plus tard ?

— Comme tu veux, accepte-t-elle de mauvais gré. Mais tu ne sais pas ce que tu rates.

Je pousse un soupir de soulagement. Mon célibat tout neuf n’est pas encore bien acté dans mon crâne, donc l’étape du vibro, ça sera pour plus tard. Voire jamais. C’est bien jamais. Steph secoue la tête avec un air désespéré. Oui, bon, je ne suis peut-être pas aussi désinhibée que je voudrais le croire. Il n’empêche que je ne vais pas tout révolutionner d’un coup, ça risquerait de me traumatiser. On va y aller doucement, hein !

Steph finit par lancer un film catastrophe quelconque. De toute façon, je ne suis pas très concentrée. La morosité me gagne au fur et à mesure que le film avance. Et lorsque Steph finit par s’en aller, parce que, bon, demain c’est lundi, boulot, école, tout ça, j’ai le moral au fond de mes chaussons pilous. Alors il est bien au chaud, certes, mais il est également très sombre et très très bas.

 

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