Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 8 Retour au boulot
Chapitre 8
Retour au boulot
« Qui veut aller loin ménage sa monture ». Proverbe.
Au train où je suis partie, je vais aller hyper loin dans la vie…
n’est à déplorer. Ce chien est presque aussi créatif que ma fille en la Fnouf m’accueille comme à son habitude, avec un enthousiasme et une joie infaillibles. Un petit tour d’horizon pour vérifier qu’aucune bêtise beaglesque matière. Mais non, RAS. Je me dirige donc vers la cuisine, histoire de me refaire un café, car aujourd’hui je suis absolument certaine qu’il va m’en falloir une quantité scandaleuse pour tenir la journée. Un petit détour par la boîte à biscuit, puis je laisse mon chien aller gambader gaiement dans le jardin.
Je souffle sur mon café brûlant lorsque des aboiements autoritaires me signifient que mon limier de compétition a trouvé une proie. Je me dévisse le cou pour identifier la pauvre victime et pousse un soupir aussi amusé que consterné. Mon chien est à l’arrêt devant une crotte, sous le regard mi-ahuri, mi-timoré d’une bonne dizaine de lapins qui finissent par recommencer à brouter le gazon avec impassibilité. Effectivement, ils ne craignent rien, un lapin, ça court beaucoup trop vite pour mon chien de salon…
Je reprends là où j’en étais. Je bois une gorgée de café tout en avisant mon bocal de riz. Il est temps de vérifier si mon portable a survécu à la noyade d’hier. Contre toute attente et à mon plus grand soulagement, l’engin s’allume docilement. Bien, un souci de moins à gérer, c’est toujours ça de pris.
Quoique… je remets immédiatement la pertinence de mon avis en question lorsqu’il se met à émettre des bips frénétiques et à trembler comme un parkinsonien en phase terminale, alors que le voyant clignote comme un spot de boîte de nuit. Je pousse un gémissement désespéré. Ma main à couper que Franck a encore frappé. Il n’y a que lui pour s’acharner de la sorte sur un téléphone éteint.
Poussant un soupir à fendre l’âme, je consulte mes notifications afin d’évaluer l’ampleur du carnage tout en avalant le reste de mon café pour me donner du courage. Effectivement, j’ai plus de trente SMS et quinze appels sans messages. Ce type est complètement psychotique.
Le courage se faisant désirer, je privilégie des tâches plus à ma portée présentement, comme faire rentrer mon chien et aller m’installer dans mon bureau. À défaut d’avoir envie de prendre connaissance du contenu de sa diarrhée messagère, au moins je serai assise pour amortir le choc. Et je gagnerai du temps en démarrant mon ordinateur. Forte de cette résolution, je me dirige vers la pièce en question, non sans avoir préalablement pris soin d’embarquer un troisième café.
Lorsque Gérard ronronne, je me renfonce dans mon fauteuil. Et oui, j’ai donné un surnom à mon ordi, c’est vachement plus chaleureux. Bon, d’accord, travailler seule chez soi peut avoir quelques effets pervers, je veux bien le concéder… Nonobstant, Gérard et moi entretenons une relation parfois houleuse, mais plutôt satisfaisante dans l’ensemble. Ce qui fait de Gérard le meilleur partenaire à ce jour que j’ai eu dans ma vie… On fait ce qu’on peut, hein !
Je me saisis prudemment de mon smartphone qui me fait l’effet d’un bocal de nitroglycérine. Les messages de Franck peuvent avoir un effet dévastateur sur moi, c’est aussi pitoyable qu’incontrôlable malheureusement. J’aspire avidement à voir arriver enfin le jour où j’y serai complètement imperméable. Il me faut admettre que, compte tenu du chapelet de boules qui obstruent ma gorge et mon estomac, sans compter la tension que je sens dans ma nuque, ce jour est loin d’être arrivé. À mon plus grand désespoir bien entendu.
J’inspire à fond, essayant de dissoudre les prémices de ma crise d’angoisse dans un bon bol d’oxygène, puis ouvre les messages les uns après les autres. Mes dents grincent au rythme de mes lectures. C’est une montée crescendo de demandes de plus en plus pressantes pour passer récupérer des affaires qu’il aurait oubliées. Je ne mets pas en doute le fait qu’il ait pu laisser derrière lui quelques objets, non. Le problème, c’est ce lien qu’il continue à m’imposer au travers de diverses requêtes. Je me demandais bien ce qu’il allait inventer, puisque cette fois-ci il m’a rendu les clés. Je n’aurai pas eu longtemps à attendre…
Et non, je n’en suis pas à mon coup d’essai. S’il ne m’a pas quittée vingt fois, il ne m’a jamais quittée. C’était son grand jeu, lorsque nous étions en désaccord, ce qui arrivait très régulièrement. « Puisque ça ne va pas, je me casse ». Une phrase que j’ai entendue un nombre invraisemblable de fois et qu’il a mise en application presque systématiquement. Se rappelant après coup, qu’il habitait chez moi, et qu’il n’avait nulle part où aller. Grotesque, en effet. Ça ne m’empêchait pas d’avoir à chaque fois le cœur en lambeaux et l’anxiomètre au max avec générateur incorporé de scénarios catastrophes en chaîne complètement azimutés. C’est un truc à rendre dingue… Toutefois, lassée de cette torture et de ce chantage perpétuel, je lui ai signifié lors de la pénultième incartade, que c’était la dernière fois et que, la prochaine, il faudrait aller au bout du processus. Ce qui s’est produit, comme prévu.
Visiblement, il vient enfin de prendre conscience de l’irréversibilité de la manœuvre. Et, fort du premier prétexte qui lui est tombé sous la main, il réattaque afin de faire machine arrière. Car, même si ce n’est pas formulé en ces termes, le stratagème est éculé à force d’avoir été utilisé. Je ne suis plus dupe et ne me fais plus aucune illusion. J’ai pris une décision, il va falloir que je trouve la force de m’y tenir. Enfin, pour être plus précise, il a pris une décision, et j’ai sauté sur l’occasion pour mettre ma menace à exécution. Oui, la dépendance affective est une vraie saloperie ! Et c’est pire lorsqu’on en est conscient et qu’on ne parvient pas à contrer le mécanisme. Enfin, pas sans avoir l’impression de se faire crucifier et écarteler tout à la fois…
Je commence à taper une réponse lorsque mon téléphone se met à sonner. Ouais… Franck, évidemment… Ce bonhomme est un harceleur né. Alors, oui, la persévérance est une qualité, mais à ce niveau, son opiniâtreté et son entêtement frôlent la pathologie clinique. Je pousse un soupir à fendre l’âme puis décroche en me redressant dans mon fauteuil, comme si ça allait m’aider à faire preuve de fermeté et d’inflexibilité lors de la conversation qui va suivre. C’est beau de rêver…
— Ah ben enfin ! Mais qu’est-ce que t’as foutu ? Pourquoi tu ne répondais pas ?! J’étais inquiet ! débite-t-il sans préambule, ni même un bonjour, attaquant direct dans le registre de la fausse empathie parfaitement maîtrisée.
— J’ai eu un souci avec mon téléphone, c’est bon, détends-toi, me défends-je pour couper court à son laïus passif agressif.
— Quel souci ? Toute la nuit ? J’ai pas fermé l’œil, j’ai cru qu’il…
— Franck, s’il te plaît arrête. Les enfants ont mouillé mon téléphone, il ne démarrait plus. Je l’ai laissé toute la nuit dans le riz. Voilà, il n’y a pas mort d’hommes. Et de toute façon, ce n’est pas comme si tu ne savais pas où j’habitais. Si tu étais aussi inquiet, t’avais qu’à passer. Comme ça, t’aurais récupéré tes affaires en même temps.
La dernière pique que je lui lance contrebalance fort heureusement la honte qui me submerge à l’idée que je viens encore d’user ma salive pour me justifier alors que j’aurais dû l’envoyer promener. Ouais, j’ai du travail si un jour je veux pouvoir mener la danse…
— Oui, mais… non, enfin… je voulais te laisser tranquille, tu vois, bafouille-t-il, pris de court par ma rebuffade.
C’est tristement et banalement toujours la même chose quand je le place face à ses contradictions. Il fait machine arrière, trouve des excuses sous prétexte de me ménager, prendre soin de moi ou que sais-je encore. Son imagination en la matière est illimitée !
— C’est remarquablement réussi, grincé-je, caustique, soulignant que pour quelqu’un qui voulait me foutre la paix, il n’aurait pas pu s’y prendre plus mal.
— Ah ça va ! se rebiffe-t-il aussitôt, montant dans les tours. Si je m’inquiète, ça va pas, et si je m’inquiète pas, ça va pas non plus… Je dois faire quoi ?!
— Mais plus rien, Franck, tu ne dois plus rien faire. C’est fini je te rappelle.
Ouais ! Là je suis fière de moi ! Bravo Judith ! Fermeté, inflexibilité, froideur, c’est parfait !
— Ouais, je sais. On a décidé de se séparer, il faut qu’on s’y tienne, se radoucit-il, sur un ton où la déception est palpable.
Je m’étrangle brutalement en entendant cette version de l’histoire à peine retravaillée… Il ne relève pas les borborygmes peu élégants que j’émets.
— Bon, écoute, si tu peux rassembler les trucs dont je t’ai fait la liste, je passerai les chercher dans la semaine.
— OK. Quand ? accepté-je, n’ayant aucune envie de le voir parcourir ma maison en long en large et en travers.
Il a brassé bien assez de vent chez moi pendant quatre ans. Je ne supporterai plus le moindre courant d’air sur mon territoire. Et j’ai encore moins envie de les déposer chez sa mère. Je mets un point d’honneur à ne plus faire le moindre effort pour cet homme, ah, mais !
— J’en sais rien, quand je pourrai. Je te dirai.
— Non, Franck, soupiré-je, exaspérée par son manège. J’ai besoin de savoir exactement, j’ai des choses à faire…
— Ah oui ? Quoi ? m’interrompt-il sur un ton hargneux. Tu bosses de la maison et tu n’en sors jamais. Je connais ton planning, hein ! Donc, ne t’inquiète pas, je sais à quel moment je peux passer sans te déranger.
Ouais, c’est bien ce qui m’inquiète en vérité.
— Franck… tenté-je de protester, sans grande conviction, car malheureusement, il a parfaitement raison, je suis hyper routinière, et je ne sais pas mentir.
Donc, inventer des prétextes bidons pour l’obliger à clarifier l’emploi du temps est hors de ma portée, du moins pour le moment.
— Quoi ? Je fais ce que je peux, j’ai un métier, je ne peux pas faire ce que je veux. Et tu connais ma mère… donc je peux pas te dire mieux, il faudra t’en contenter.
— OK, eh ben, tiens-moi au courant alors. Faut que je te laisse, j’ai du boulot. Bonne journée, capitulé-je, étouffée par un sentiment de frustration écœurant.
— Bonne journée.
Nous raccrochons de concert. J’ai envie de pleurer de dépit et d’agacement. Je hais viscéralement cette emprise qu’il a sur moi. Et je hais encore plus l’idée de vivre cette semaine avec le spectre de sa visite impromptue. Je ne sais même pas avec certitude si tout cela n’était pas calculé. C’est parfaitement son genre d’avoir délibérément oublié des affaires pour avoir un prétexte pour s’immiscer dans ma vie et vérifier que ses griffes sont toujours bien implantées en mon sein.
Je ravale ma colère avec difficulté. Cette conversation me laisse un goût amer dans la bouche. Quand est-ce que je serai vraiment libérée de cet enfer ?!
Fébrile, j’attrape ma tasse de café et décide de me changer les idées en démarrant ma journée de travail. J’ai l’immense chance de pouvoir travailler depuis mon domicile, et clairement en tant que mère célibataire, c’est un luxe qui sauve l’existence… Je commence par faire le tour du net, boîte mail, compte en banque, rapport des ventes de la veille. Après avoir exercé pléthore de métiers qui ne me convenaient pas, allez savoir pourquoi puisque j’ai fait à la base une école de management, j’ai changé de voie, encore... En même temps, gérer l’humain, vu mon degré de sociabilité, voilà… Donc depuis trois ans, je suis romancière de fiction et j’ai monté ma société d’édition. Je suis une indépendante forcenée légèrement maniaque du contrôle et pas patiente pour deux sous. Je suis donc comblée par mon activité. Mes histoires me servent de catharsis. Il est tellement plus facile d’écrire que de discuter avec les gens… Et au moins, on n’a jamais l’impression de ne pas être écouté, ou d’être incompris.
Je constate avec satisfaction que mon dernier roman mettant en scène une femme victime d’un pervers narcissique qui finit par s’en libérer et devenir une héroïne badass marche plutôt bien. C’est très réconfortant. Il faut dire que ce sont des thèmes très à la mode. Personnellement, les nouvelles étiquettes me font bien rigoler. Les manipulateurs de tous bords n’ont pas attendu d’être ainsi baptisés pour faire des ravages.
Je me remémore les trames de mes différents ouvrages déjà parus. Je passe en revue mes personnages. Et soudain, une évidence me frappe à nouveau. Nombre d’évènements survenus dans la vie de mes personnages me sont arrivés également. Ce qui est particulièrement intrigant, c’est que je les ai écrits avant qu’ils se produisent dans ma vie. Ce n’est pas la première fois que cette pensée naît dans mon esprit. J’avais toujours mis ça sur le compte de coïncidences, ou de ce que certains appellent la loi de l’attraction. Néanmoins, la récurrence de ce genre de manifestations m’interpelle, en particulier ce matin, car ma situation actuelle présente bien plus que quelques points communs avec celle de mon héroïne au début de mon dernier roman.
Si j’étais mystique, je dirais que j’ai un don de prémonition. Si je croyais en la magie, j’y verrais un super pouvoir. Or, je ne suis ni l’un ni l’autre. Je ne sais que penser de ces phénomènes. Ça ne cadre pas du tout avec ma vision cartésienne de l’existence. Néanmoins, une pointe de crainte irrationnelle se loge dans mon crâne à l’idée de certains épisodes que j’ai écrits. En effet, s’ils devaient advenir dans ma propre vie, ça serait une catastrophe. Et si j’avais vraiment la capacité d’écrire en avance des morceaux de mon existence ? Ça voudrait dire que je suis condamnée à écrire des histoires de bisounours si je veux un jour être heureuse ? Est-ce seulement possible ou bien est-ce que ça ne marche qu’avec les tragédies et les drames ?
Ces dernières hypothèses m’angoissent encore plus que les autres. Un besoin vital de tester mes théories commence à me tarauder. J’ouvre mon manuscrit en cours. Une fiction fantastique qui se déroule après une apocalypse écologique. J’ai d’autres projets aussi. Mais, à ma plus grande consternation, ils sont tous aussi sombres les uns que les autres. Décidément, je suis un vrai boute-en-train comme auteur… OK, qu’à cela ne tienne, je me lance un défi : écrire une histoire gaie, drôle et légère. Je sens que ça va être une partie de plaisir, vu mon état d’esprit !
Bon, d’accord, il faut avoir de l’ambition dans la vie et se fixer des objectifs. Mais bon, s’ils sont réalistes, c’est bien aussi…
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