Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 7 La vie continue
Chapitre 7
La vie continue
« Quand faut y aller… ». Adage.
Nan, vraiment, je peux pas rester au lit à la place ?
à son regard plein d’espoir, je n’ai pas su résister. D’autant qu’il faut bien Mon fidèle et loyal Fnouf s’installe confortablement sur mon lit. Voilà au moins un point positif, mon chien revient dormir avec moi. Il faut dire que face avouer que l’idée de me retrouver seule dans mon lit m’angoisse. Enfin, pour être exacte, seule dans mon lit, en sachant que je suis la seule adulte de la maison. Parce que Franck ronflait tellement que ça faisait déjà des plombes qu’on faisait chambre à part. Il n’y avait que lorsque l’un de ses enfants venait à la maison qu’il regagnait le lit conjugal. Pour mon plus grand malheur, parce que je ne fermais pas l’œil de la nuit dans ces cas-là. Dans le genre tue-l’amour, on fait difficilement mieux que des ronflements si puissants qu’ils en font trembler les cloisons en placo. Je ne pensais même pas cela possible avant de dormir avec Franck.
Je me pelotonne dans mon lit, roulée en chien de fusil. J’ai préalablement ressorti mon ancien téléphone pour faire office de réveil matin. Je ferme les yeux. Je suis épuisée, vidée, vannée. Je pourrais dormir une semaine complète tant je me sens au bout du rouleau. Pourtant, le sommeil me fuit. Ouais, il fallait s’en douter… Ce n’est pas comme si mon cerveau masochiste n’allait pas trouver le moment idéal pour ressasser et repasser en boucle tous les détails de ma vie amoureuse cataclysmique.
Me voilà donc à éplucher mes échecs à répétition, bercée par le doux ronflement de mon chien. Contrairement à celui de Franck qui me déclenchait des envies d’homicides violents, celui-ci me rassure. Il n’empêche que je ne trouve quand même pas le sommeil. Je tourne, et retourne, et ratatourne.
Éplucher les causes de mon divorce, les raisons qui m’ont poussée dans les bras de Franck, ou celles qui m’y ont retenue prisonnière ne m’aident absolument pas à apaiser mon mental tourmenté. D’autant que toutes ces conclusions, je les connais déjà pour y avoir mille fois abouti. Non, là, je sais que la seule chose à faire, c’est de faire le deuil de ma relation, comme pour tant d’autres par le passé. L’avantage d’avoir été larguée un nombre incalculable de fois, c’est qu’on connaît le processus par cœur. Je sais donc exactement par quelles phases je vais passer. Ce qui me chagrine, c’est la durée du phénomène, et savoir que je vais être au plus mal encore un moment. Si seulement on pouvait appuyer sur un bouton « accélerer », passer tout ça en avance rapide comme on le faisait avec les magnétoscopes.
Mouarf. À cette pensée, je me fais l’effet d’un dinosaure préhistorique. Voilà, mon cerveau vient de bifurquer sur un compte rendu exhaustif des progrès technologiques en matière de vidéo. Et sur la conclusion inéluctable qu’un jour il va falloir que je me remette sur le marché… Je ne suis plus de prime fraîcheur, j’ai deux enfants, ce n’est clairement pas vendeur. C’est presque aussi démoralisant que la perspective de devoir refaire un CV… Je suis physiquement aussi énergique qu’une momie fossilisée, mais mon esprit est en ébullition et tourne à la vitesse de la lumière. Je me fatigue, mais d’une force !
Enfin, pas suffisamment pour m’endormir apparemment, humpf ! C’est au comble de l’exaspération que je finis par redescendre au bout d’un laps de temps interminable pour gober un anxiolytique sans autre forme de procès. Il m’en reste encore de ceux que m’avait prescrits mon médecin lors de notre dernière rupture pour contenir mes crises d’anxiété de plus en plus prégnantes.
Je n’aime pas la solution de facilité, mais il faut savoir s’incliner devant les cas de force majeure. Et accepter une béquille, le temps de rebooter le système afin de continuer à avancer. Je n’ai pas d’autre solution pour réussir à emmener mes enfants à l’école demain matin. Et surtout pour ne pas m’enfermer dans un cercle vicieux de fatigue, déprime, manque de sommeil, et donc encore plus de déprime… Je ne connais que trop bien ce mécanisme, et je refuse de me faire avoir encore une fois.
Une fois mon cachet avalé, je retourne me coucher. Fnouf n’a pas bougé d’une oreille. J’envie son sommeil paisible. Je sais d’ores et déjà que je vais passer une nuit de merde. Néanmoins, je suis rassurée à l’idée de passer une nuit tout court, même si elle est pourrie. Ça voudra dire que j’ai dormi…
Le sommeil m’emporte enfin, une fois mon système nerveux récalcitrant correctement anesthésié.
L’horripilante sonnerie de mon réveil retentit. D’ordinaire, je déteste les réveils. Mais alors ce matin, c’est le pompon sur le gâteau ! J’aurais dû être moins obstinée et aller prendre ce foutu cachet plus tôt. J’ai l’impression qu’un régiment d’infanterie au grand complet souffle de la trompe directement dans mon cerveau. Je suis officiellement en manque cruel de sommeil.
Je m’extirpe de mon lit telle une limace en hypoglycémie. En revanche, Fnouf, lui, pète le feu. Il saute, bondit, tourne autour de moi comme un possédé. Je sens qu’atteindre la chambre des enfants sans me vautrer va être d’un niveau de difficulté olympique. Dans un brouillard d’une densité qui
ferait pâlir d’envie une brique d’osmium[1], je me dirige vers la chambre de Will. Quant à mes pieds, ils n’ont rien à envier en termes de poids à un bloc de plomb. Je tiens une forme de compétition… Heureusement, le couloir est en ligne droite.
Ligne droite contrariée à l’extrême par les pas de danse que je suis obligée d’esquisser pour éviter de me prendre les jambes dans mon beagle surexcité. Je réveille Will, puis Rosy sans encombre, ce qui est un petit miracle en soi. Je retourne dans ma chambre m’habiller en hâte au grand désespoir de mon chien qui continue son manège infernal. Après un brossage de cheveux sommaire et un brossage de dents au résultat nettement plus satisfaisant, je quitte la salle de bains sans un regard supplémentaire pour mon pauvre visage fatigué.
Je prépare le petit déjeuner des enfants pendant que mon café coule. Je retombe ensuite aussi sec dans mes vieux travers et fonce dans le garage pour griller la fameuse clope inséparable du café. C’est dingue, c’est comme le vélo ! Il suffit d’en fumer une et tous les réflexes sont réactivés comme si on ne les avait jamais déconstruits. De là à conclure que le vélo c’est mauvais pour la santé…
Ouais, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement, parce que, clairement le sport est extrêmement dangereux pour mon intégrité physique. Les nombreuses cicatrices sur mes genoux, vestiges d’un temps où je pensais naïvement que l’équilibre et la coordination pouvaient s’acquérir en s’obstinant, sont là pour en témoigner. Force est de constater que non, quand on n’a pas de coordination, on n’en a pas, c’est tout !
Après avoir laissé mes quelques neurones encore en état se connecter, je retourne voir les enfants. Le petit déjeuner est terminé, le lait est à moitié renversé sur la table, la pâte à tartiner initialement sur les tartines est bien étalée sur ma nappe et sur les joues de Rosalie, tout est normal. Un petit déjeuner comme tous les jours donc. Je débarrasse bols et cuillères pendant qu’ils se brossent les dents. Derrière mon dos, l’aspidog est à pied d’œuvre. Bientôt il ne restera aucune trace des méfaits matinaux. On devrait me réduire la taxe sur les ordures ménagères tellement ce chien me fait faire des économies de poubelle !
Je me poste au pied de l’escalier. On enfile tabliers, manteaux, chaussures. Dernières vérifications d’usage…
— Rosy, ma chérie, t’as pas l’impression d’oublier quelque chose ?
Ma fille se retourne, regarde ses pieds, puis me jette un regard méfiant.
— Ben non, me répond-elle avec un aplomb impressionnant.
— Ton cartable peut-être ? suggéré-je avec un sourire moqueur.
Elle tourne la tête, se contorsionne, puis me regarde les yeux ronds en posant ses mains sur sa bouche qui forme un o surpris. Je me marre. Elle court vers la maison récupérer l’objet en question puis repasse devant moi avec un sourire extravagant.
— Rholala, je suis distraite, rigole-t-elle en gesticulant avec emphase.
Mon fils lève les yeux au ciel, blasé. Moi, je ne peux que rire de plus belle en me disant pour la deuxième fois en moins de vingt-quatre heures que je devrais inscrire ma fille dans un cours de théâtre. Ça serait un super moyen d’exploiter toute cette grandiloquence visiblement innée…
Les ceintures sont bouclées, on peut y aller. C’est maintenant que le calvaire commence. Enfin, si l’on passe sous silence l’épreuve mortelle du réveil évidemment. En effet, celle de la route aux heures d’école et celle de l’école à proprement parler caracolent en tête des challenges les plus redoutables à relever, surtout quand on manque de sommeil. Comme moi ce matin, quoi !
Après avoir remonté la rue à la vitesse d’un escargot tétraplégique, cul à cul avec les autres voitures, ô miracle, nous atteignons notre but. À savoir le microscopique parking de l’école primaire. Outre le fait que je n’ai jamais compris qu’on ait pu construire un parking aussi petit pour une école qui regroupe pas moins de 450 élèves, je reste complètement hermétique à la confusion régulière que font diverses mères de famille avec un dépose-minute.
Non, mais c’est vrai, quoi ! Je pourrais encore comprendre si elles pratiquaient le jeté au vol, mais ce n’est évidemment pas le cas. La plupart du temps, au contraire, le môme est sur la chaussée, la voiture arrêtée portière ouverte pendant que la délicieuse maman pas du tout égocentrique dresse une liste de recommandations à son rejeton aussi longues que mon bras. S’ensuivent donc inévitablement un bouchon colossal et un concert de klaxons de parents tous plus stressés les uns que les autres, pressés de faire exactement la même chose.
Autant dire qu’entre ma sursensibilité aux bruits et mon intolérance à ce type de comportements, mes grincements de dents intempestifs sont au paroxysme de leur puissance.
Je râle encore une fois sur le père de famille qui fait jaillir sa berline juste devant le nez de ma voiture, manquant d’emboutir mon parechoc parce que, évidemment, on est à la seconde près… Puis, enfin, je me stationne, non sans avoir au préalable, attendu très patiemment que la pouf’ siliconée dissimulée derrière ses Rayban en plein mois de novembre, c’est important de le souligner vu qu’il pleut, ait terminé ses trente manœuvres au bas mot pour garer son tank. Tank hyper tape-à-l’œil qu’elle a emprunté à son crésus de mari, mais qu’elle ne sait absolument pas manier et dont elle ignore complètement l’empâtement. Sa charmante progéniture également… Puisqu’en ouvrant les portières qui cognent allègrement les véhicules adjacents, la mère et ses rejetons refont la carrosserie des uns et des autres façons art contemporain. Pas sûr que les propriétaires desdits véhicules apprécient à leur juste valeur le sens artistique de la famille…
Comme tous les matins de conduite d’école, je finis par sortir de ma voiture, excédée, les yeux au ciel en quasi-permanence tout en soufflant d’exaspération. Rien de tel que de conduire à ces heures-là pour transformer n’importe quelle personne en rottweiler caractériel ayant développé tous les symptômes de la rage au stade ultime. Un enfant dans chaque main, me voilà partie en direction de ce savoureux moment de socialisation qu’est l’école primaire.
Arrivée au seuil du bâtiment, mes enfants m’embrassent et me souhaitent une bonne journée. Je fais de même, fière de mes bambins qui sont si autonomes et indépendants. Parce que ce n’est pas le cas de tous… Je croise en sens inverse un nombre incalculable de mamans empressées, qui vont aller squatter devant la porte de la classe pour donner leurs recommandations du jour à la pauvre maîtresse. Vraiment, j’admire la patience de ces hommes et femmes qui, chaque jour, doivent composer avec des parents angoissés qui souhaitent attirer leur attention pour qu’ils délivrent un traitement de faveur à leur rejeton probablement surdoué et hyperactif. Ces gens sont dans un déni incroyable. Pour ce que j’en ai vu, et compte tenu de ma connaissance du phénomène, puisque les miens sont effectivement diagnostiqués neuroatypiques, leurs mioches sont justes chiants et mal élevés…
Je compatis donc de tout cœur puisque les maîtres et maîtresses ne peuvent malheureusement pas se permettre de repositionner un diagnostic et éclairer les pauvres parents qui se bercent d’illusions. Les mômes vont donc se construire avec un ego surdimensionné et une arrogance qui n’a d’égal que leur talent pour se victimiser. Ce sont en général ces enfants-là qui persécutent avec beaucoup d’acharnement les enfants comme les miens. Et qui mentent éhontément aux surveillants avec un aplomb qui ferait pâlir d’envie nos politiciens les plus retors. Détruisant immanquablement et très efficacement notre confiance en la justice et l’autorité. Est-ce que ça sent le vécu ? C’est possible, hum…
Je n’interviens que rarement, car je suis convaincue qu’il est important d’apprendre à s’accommoder de ce ramassis de cons, le monde en étant rempli, quel que soit l’âge ou la catégorie sociale. La bêtise humaine est probablement le seul véritable domaine où le concept d’égalité s’exprime dans toute sa pleine potentialité... Néanmoins, je me dois d’apprécier l’évolution récente qui voit en ce type de comportement un certain degré de harcèlement. Ainsi que l’attitude de la plupart des professeurs qui sont très sensibles et réceptifs à ce genre de désagréments. Ce qui n’était absolument pas le cas quand j’étais moi-même à l’école. J’ai donc dû m’appliquer avec plus ou moins de convictions le précepte « ça forge le caractère ».
Force est de constater que ça forge un très mauvais caractère… Enfin, si l’on tient compte de l’opinion de ma famille. Famille qui n’hésite pas à franchir le pas entre avoir du caractère et en avoir un mauvais pour confondre systématiquement ces deux notions. Alors, OK, la frontière est mince, mais elle est fondamentale.
Je regagne donc ma voiture perdue dans mes conjectures philosophiques matinales. J’affronte la bataille quotidienne pour réussir à sortir de mon stationnement avec un stoïcisme remarquable. C’est à peine si je souffle et grimace lorsqu’une maman dont la courtoisie est très certainement restée sous l’oreiller, ayant probablement rendez-vous avec la Banque de France vu son arrogante précipitation, force le passage pour faufiler sa berline rutilante devant moi.
Non, franchement, la jungle à côté d’un parking d’école primaire, c’est une promenade de santé…
Enfin, je regagne le délicieux abri qu’est ma maison. Une grotte confortable où le grizzli que je suis va pouvoir se réfugier et rester bien à l’écart du monde agressif et effervescent qui lui donne le tournis.
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