Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Julie Legrisson · Chapitre 29 sur 38

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Toi, moi et nos traumas (French Edition)

Chapitre 29 Retomber comme un soufflé

Chapitre 29

 

 

Retomber comme un soufflé

 

« On voit la paille qu’il y a dans l’œil de son voisin, mais pas la poutre

qu’on a dans le sien ». Proverbe et parabole biblique.

Alors, clairement, il y en a, c’est pas une poutre, mais un madrier, hein !

Voire le chêne centenaire au grand complet…

 

scrutent les allées en permanence, sur le qui-vive. Cette femme le terrorise Je n’essaye plus de discuter avec Raph. Celui-ci a l’air à la fois furieux et sur ses gardes, en plus d’hyper mal à l’aise. À peu de choses près, on dirait moi ce matin. Ses yeux en fait. J’ai l’impression que Franck et moi sommes des tout petits joueurs à côté d’eux. En tous cas, je cherchais où étaient les vices cachés chez Raph, on peut dire que je les ai trouvés. Il se traîne un giga méga boulet en la personne de son ex-femme qui doit avoir comme mantra principal « qu’est-ce que je vais inventer aujourd’hui pour pourrir la vie de mon ex-mari ? ». Finalement, je m’en sors super bien avec Antoine ! La transparence, c’est une super qualité pour un ex-mari…

Je commence doucement à ranger un peu mes affaires. Le salon ne va pas tarder à clore ses portes. Il va être temps pour moi de remballer et de reprendre une vie normale. Cette parenthèse était certes agréable, mais j’ai la sensation qu’elle se termine en eau de boudin. L’euphorie de la veille est aujourd’hui retombée comme un soufflé. Finalement, c’est mieux comme ça. Je n’étais de toute façon pas prête à m’investir dans quoi que ce soit. Et mon petit doigt me dit que Raph, encore moins…

Du moins, j’essaye de m’en convaincre, histoire de clore cet aparté avec une dignité certaine. Malgré tout, mon estomac se crispe et je ressens un pincement au cœur désagréable en contemplant mon voisin avec l’image de cette nuit qui se superpose en filigrane. Décidément, les sentiments, ce n’est jamais simple…

Un micropoil avant la fin, Steph se pointe.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ? m’étonné-je, les yeux ronds.

Je dois ressembler à un hibou sur ce coup-là…

— J’ai eu Sacha…

— Ah… commenté-je sobrement, avec un air blasé.

— Avec Léon, on est venu te donner un coup de main pour ranger, et on se propose de passer chez le chinois pendant que tu récupères William et Rosalie. Comme ça, tu mets les pieds sous la table après ce dur week-end de travail acharné…

— Ouais, n’en fais pas trop non plus, rigolé-je en la voyant rouler des yeux à la mention du travail acharné.

Parce qu’il n’y a évidemment aucun sous-entendu dans sa phrase, surtout quand on sait qu’elle a eu notre concierge de pote au téléphone.

— Mais sinon, merci, c’est adorable, me reprends-je, pour ne pas passer pour une ingrate forcenée.

— Je savais que ça te plairait, se rengorge-t-elle avec un sourire complice. Raph, tu te joins à nous ?

Elle se tourne en direction de l’intéressé. 

— Non, je te remercie pour l’invitation, c’est gentil, mais je vais passer mon tour, je suis mort…

Steph affiche un air profondément déçu.

— Ben justement, raison de plus pour mettre les pieds sous la table, comme ça, après tu peux rentrer te coucher… insiste-t-elle pourtant, ne s’avouant pas vaincue.

— Certes, mais non, pas cette fois, je…

— Qui c’est celle-là ? C’est ton nouveau harem ? cingle une voix que je n’étais pas pressée de réentendre.

La blonde acariâtre nous toise avec un mépris tel que des frissons de répulsion me parcourent tout le corps. Steph, après un instant de flottement dû à la surprise, se reprend et monte au créneau.

— J’imagine que cette blondasse frigide est ton ex-femme. Tout s’explique… Et pour ta gouverne, la mégère, on n’insulte pas les gens qu’on ne connaît pas.

— Des putasses, comme d’habitude, crache la blonde en nous fixant à travers ses yeux plissés par la mesquinerie. Décidément mon pauvre Raphaël, tu ne changeras jamais. Je te préviens, si j’apprends que Clément a été mis en présence de tes mauvaises fréquentations, tu sais ce qu’il va arriver…

Elle finit sa phrase en toisant son ex-mari avec un regard menaçant, sans la moindre once de pitié. Ce dernier hoche docilement la tête, abattu.

Je fronce les sourcils, atterrée. Et c’est le même gars qui me disait ce matin que je devais aller me battre jusqu’au bout ? Il ferait clairement mieux de balayer devant sa porte !

— Non, mais c’est pas parce qu’on est mal baisé qu’il faut s’en prendre à la terre entière. Achète-toi un gode, morue, va ! s’énerve Steph, les poings sur les hanches, en fixant la femme avec un regard assassin.

— Et toi, tu ne dis rien ? Tu laisses ces gueuses insulter ton ex-femme ?! s’insurge Sandrine, en alpaguant Raph d’un air outragé.

Ce dernier a l’air franchement au bout de sa vie. Complètement désespéré.

— Devant ton fils en plus ? en rajoute encore une couche la diva.

— Si tu l’avais déposé chez mes parents comme convenu, tout ça ne serait pas arrivé, Sandrine, réagit-il finalement.

— Parce que ça va être de ma faute en plus ?! Non, mais c’est dingue ! Tu répands visiblement des rumeurs péjoratives sur mon compte, devant ton fils, et c’est moi la coupable ?!

— Je pense qu’il est temps que tu t’en ailles, Sandrine. C’est 19 heures, l’échange de garde. Il est 19 h 10…

Sandrine lui lance un dernier regard fielleux, puis, redressant le nez d’un air pédant, entraîne sa plante verte à sa suite pour vider les lieux. Non sans avoir embrassé son fils et lui avoir fait un tas de recommandations, avec une emphase qui pourrait être risible si elle ne plongeait pas Raph dans un tel désarroi.

— Ben dis donc, c’est un salon littéraire ou le bureau des pleurs pour les ex frustrés ? s’exclame Steph en se tournant vers moi, l’air indigné.

Je soupire en haussant les épaules, affligée.

— Raph, tu es sûr de… ? relance-t-elle mon voisin.

Il lui lance un regard désabusé, puis désigne son fils.

— OK, une prochaine fois alors. Bon, on y va, j’ai la dalle, moi ! accepte Steph, comprenant qu’il est inutile d’insister.

— Yep, allez, fini. On remballe, abondé-je en enfilant mon manteau.

Steph commence à charger les caisses sur mon diable. Léon de ses petites mains m’aide à ranger les derniers trucs qui traînent sur le stand.

Finalement, nous faisons le premier voyage en compagnie de Raph. Premier et unique me concernant, car avec l’aide de mon amie, on a réussi à tout emporter d’une seule traite. Ce n’est pas le cas de Raph, dont le fils se tourne royalement les pouces pendant que son père s’échine tout seul.

Nous lui donnons un coup de main, puis levons le camp. Raph fait monter son fils dans sa voiture, puis m’attrape le bras pour me retenir.

Je me tourne, sourcils arqués en signe d’interrogation muette.

— Je… Je passe toujours te chercher demain matin ?

— Heu… oui, OK, confirmé-je, mettant quelques instants à me rappeler l’objet du rendez-vous.

— Je… on se téléphone, OK ? me demande-t-il hésitant, à des années lumières du type plein d’assurance, doux et attentionné que j’ai rencontré.

— Ouais, on va faire ça. Bonne soirée, Raph, le salué-je, pas franchement chaleureusement.

Il me regarde partir avec une expression qui me fait de la peine. Oh ! Non ! Le chien battu, j’ai déjà donné, merci ! Aucune chance pour que je reprenne sous mon aile un mâle bafoué, en quête de reconnaissance, c’est mort ! Je ne me laisserai plus amadouer. Plus jamais ! Je démarre et quitte les lieux avec célérité. J’ai hâte de retrouver ma nichée et ma vie de célibataire bien huilée.

Pourquoi faut-il toujours que les mecs les plus névrosés soient les plus séduisants ? Merde ! C’est vraiment injuste ! Sur le papier, Raph était parfait… Sur le papier… Bon, en vrai, au lit aussi, il faut bien le reconnaître.

Je récupère mes enfants chez ma mère. Pour une fois, je dois bien avouer que je suis contente d’être là. Ouais, je sais c’est dingue. Rien de tel que de se trouver face à une histoire sordide et des emmerdes clairement affichés pour réévaluer ce que l’on a et s’en délecter.

Je ne m’éternise cependant pas, Steph va m’attendre à la maison, et de toute façon, je déjeune avec ma mère demain. J’embrasse mon père en coup de vent, embarque mes poussins, et rentre à la maison avec un indicible soulagement. Ahhhh ! Ma vie monotone, mon train-train, ma routine ! Mais quel bonheur immense ! Mes enfants me racontent avec enthousiasme leur week-end avec papy et mamie. Comme d’habitude, ils n’ont pas chômé. Et ils ont été gâtés pourris.

Comme prévu, Steph a été plus rapide que moi… Elle m’attend sur le perron avec un Léon qui ne tient pas en place.

Après le dîner, nous laissons les enfants jouer ensemble un petit moment. Steph m’entraîne dans le fumoir, ouais je sais, c’est classe, dans le garage donc, moins classe… après m’avoir aidé à débarrasser la voiture.

— Alors, avec Raph… ça n’avait pas l’air d’être au beau fixe quand je suis arrivée.

— Franchement ? Je ne sais pas quoi te dire. On a passé une excellente soirée, et je te parle pas de la nuit, mais…

— Mais ?

— Mais, je ne suis pas sûre… Sa vie m’a l’air d’être encore plus moisie que la mienne. Il m’a pas l’air super équilibré en fait…

— Parce que tu l’es ? s’esclaffe-t-elle.

J’émets un son entre le grommellement et le grognement, doublé d’un regard noir pour l’effet.

— OK, OK. Pardon… rigole-t-elle. Mais non, il ne l’est pas. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas quelqu’un de bien. Franchement, tu connais des gens à notre âge qui ne sont pas névrosés ?

J’avoue, sa remarque mérite réflexion…

— Ouais, voilà, y en a pas. On a tous un passé, une histoire, plus ou moins lourde, plus ou moins cause de traumas divers et variés. On a tous des cicatrices et des boulets…

— Ouais, enfin, y en a qui traîne des obus en lieu et place des boulets. T’as vu son ex ?

— Ah ben, j’avoue qu’elle est sacrément gratinée celle-là, se marre Steph, en roulant des yeux exagérément.

— Non, mais c’est une hystérique ! Tu imagines devoir composer avec ce genre de cinglé ?

— Ah ben non, clairement pas. Mais bon, je crois que, qui dit couple, dit obligation de compromis et de composer avec des casse-burnes, non ? Pourquoi tu crois que j’en reste aux plans cul ?

— Honnêtement, je n’ai ni la patience ni l’énergie à l’heure actuelle pour me farcir ce genre d’emmerdes. Je crois que je vais passer mon tour.

— C’est toi qui vois. Mais Raph, c’est un bon gars. Faut juste qu’il finisse de régler ses dossiers, un peu comme toi…

— Tu prêches pour quelle paroisse en fait ?

— Aucune. J’ai juste envie de voir mes amis heureux. Que ce soit ensemble ou séparément. Mais vous iriez bien ensemble, je trouve.

— Ouais, ben, un jour peut-être, mais pas maintenant. Et je pige toujours pas… Il t’attirait à un moment… Que s’est-il passé ?

— Comme plan cul, oui. J’ai eu ce que je voulais. C’est bon, je me retire du jeu, se marre-t-elle.

— QUOI ?! Mais, quand ? Enfin, pourquoi tu ne m’as rien dit avant ?

— Parce que ça t’aurait freiné. Je te connais ma chérie. Et puis, je ne voulais pas que tu tombes sur n’importe qui.

— Parce que tu vas me dire que t’as fait ça pour moi peut-être ?

— Non. On était bourré. C’est tout. Il était libre, moi aussi, point. Et c’était fin janvier, donc détends-toi, c’est de l’histoire ancienne, voire, ça ne mérite même pas de figurer au procès-verbal. En revanche, d’après mes souvenirs, un poil confus, t’aurais tort de ne pas en profiter, c’est un super bon coup…

— Steph ! râlé-je, en rougissant.

— Sinon, il ne te restera qu’à jeter ton dévolu sur Roger…

— Roger ?

— C’est ton cadeau d’anniversaire, bouge pas !

Je reste plantée dans mon fauteuil comme une dinde empaillée. Non, mais qu’est-ce qu’elle a encore inventé ?

Steph revient quelques instants plus tard, avec une boîte rectangulaire emballée dans du papier cadeau de Noël décoré de personnages Disney.

— Mais, ce n’est pas mon anniversaire, objecté-je, interdite en me saisissant du paquet qu’elle me tend.

— C’est dans quinze jours, tu ne vas pas me casser les pieds !

Je lève les yeux au ciel, blasée.

— Ben merci, c’est super gentil, mais…

— Ouvre-le, arrête de faire ta gênée.

J’obtempère, sinon, je pense qu’elle va me torturer. Le papier tombe sur mes genoux. Je fixe l’image sur la boîte, la bouche entrouverte, les yeux exorbités. Je dois avoir les joues cramoisies.

— Je te présente Roger ! Le top du top, dernier cri, avec une fonction suceuse à air pulsé, douze modes de vibrations…

— Mais… Mais… Je… je…

Steph explose de rire et dégaine son portable. Avant que je réagisse, elle a pris un cliché. Je m’insurge, proteste, elle rit de plus belle. Des larmes entraînent son mascara à leur suite sur ses joues tellement elle se bidonne.

— Connasse… marmonné-je, en grimaçant.

— Tu me remercieras plus tard ma biche, continue-t-elle à rire. Roger te donnera tout le temps nécessaire à la réflexion quant au sort que tu réserves au beau Raphaël.

— Sérieux… Tu l’as fait ? n’en reviens-je pas, mortifiée. Tu m’as offert un gode pour mon anniversaire… ?

— Eh ouais ! Je suis la meilleure de tes meilleurs amis !

— Mais… je sais même pas comment ça marche, un bazar pareil…

— T’es sûre que tu veux que je te montre comment ça fonctionne ? relève-t-elle avec un sourire égrillard.

Je vais finir par entrer en combustion spontanée si ça continue… Steph éclate de rire à nouveau.

— Non, ça devrait aller. J’imagine qu’il y a un mode d’emploi… bafouillé-je, embarrassée.

— Vraiment ? Tu penses avoir besoin d’un mode d’emploi ? ricane-t-elle.

— OK, ça va, oublie ce que je viens de dire…

— Et qui sait, vous pourrez le recycler avec Raphounet…

Je lui lance un regard dubitatif.

— J’ai le même, chérie, c’est un modèle de compet ! Crois-moi, ça peut être très utile pour pimenter…

— OK… OK… Bon, de toute façon, ça n’est pas d’actualité… Je te remercie pour ce cadeau si… personnel, grincé-je, mi-figue mi-raisin.

— On en reparle quand tu l’auras essayé. Tu vas voir, essayer Roger, c’est l’adopter !

— Parce que tu l’as appelé Roger aussi ?

— Non, le mien, c’est Marcel, parce que, je peux lui dire d’appuyer sur le champignon, et chauffe Marcel !

— Punaise, mais t’es redoutable, explosé-je de rire, en la voyant mimer l’action.

— C’est pour ça que tu m’aimes ma biche. Bon allez, il se fait tard. Je vais y aller, sinon, les mômes vont être impossibles à coucher.

— C’est clair, confirmé-je, en étouffant un bâillement.

Je cache Roger dans un endroit sûr, puis raccompagne Steph et Léon. Je procède ensuite au coucher de mes enfants. Il est trop tard pour le bain. Tant pis, ça sera pour demain. Je suis éreintée. J’embarque Fnouf et m’écroule dans mon lit. Je m’endors sans demander mon reste.

 

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