Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 21 Quand le destin a une idée en tête…
Chapitre 21
Quand le destin a une idée en tête…
« C’est en forgeant qu’on devient forgeron ». Proverbe.
Certes, néanmoins, il peut être salvateur de ne pas s’obstiner non plus,
hein ! Quand on ne sait pas manier un marteau sans s’écraser les doigts, il
vaut mieux être écrivain, ça fait moins de dégâts…
joie. Ma mère a prévu plein d’activités, y compris venir voir Maman sur son Voilà, on y est. Le salon démarre demain matin, tout est prêt, je suis dans les starting-blocks. Mes enfants vont passer le week-end chez mes parents. Ils sont fous de stand. Cette idée m’emplit autant de fierté que d’effroi.
Après avoir bouclé le sac, nous partons chez mes parents. L’ambiance est joyeuse, voire carrément survoltée. Je sens que ça va être festival chez Papy et Mamie…
— Maman, maintenant que je sais lire, Mamie pourra acheter ton livre et je le lirai…
— Heu… bafouillé-je, embarrassée. Tu sais, les livres que j’écris, ils n’ont pas d’images, c’est pas très drôle…
— Ah bon ? Mais s’ils sont pas drôles et qu’il n’y a pas d’images, y a des gens qui le lisent quand même ?
— Ben oui, hein ! me défend mon fils. Quand on est grand, on lit des livres sans images. Ça veut dire qu’on est grand, tu vois…
— Mais c’est ennuyeux d’être grand alors ! constate ma fille en fronçant le nez avec dégoût.
Je me marre. Si elle savait à quel point elle a raison… Plus personne ne voudrait grandir si on ne leur vendait que la stricte vérité.
— Mais, non, c’est bien d’être grand. On fait ce qu’on veut, on n’a plus à obéir aux parents, on vit tout seul…
— On vit plus avec Maman ? Mais c’est horriiiiiiible ! commence à sangloter ma fille.
— Maman, explique-lui que ça a des avantages d’être grand. T’auras des amoureux, comme maman…
— Et je serai malheureuse ?
Vlan ! Prends-toi ça dans les dents, maman !
— Mais tu pourras avoir un chat ! la corrige mon fils, soucieux de lui remonter le moral.
— Ah ! Ouais, je pourrai avoir un chat rien que pour moi ! Troooop bien ! Je partagerai mon steak haché avec lui, et il dormira dans mon lit, et…
Je laisse ma fille faire ses plans sur la comète, soulagée de son regain d’optimisme à l’idée d’un jour être adulte. J’essaye également de digérer la vision de ma vie dépeinte par mes enfants. C’est un poil déprimant, et ça ne fait carrément pas rêver, c’est consternant.
Néanmoins, il faut bien reconnaître que mon parcours ne vend pas du rêve, c’est évident. Être adulte, c’est chiant…
Nous arrivons chez mes parents. Mes enfants me doublent dans le couloir pour se jeter sur leur Mamie.
— Bonjour, mes chéris. Vous pouvez aller dans la cuisine je vous ai préparé un moelleux au chocolat…
Elle n’a pas le loisir de finir sa phrase. Mes enfants sont partis ventre à terre vers le lieu susmentionné en poussant des exclamations ravies qui ont quelque peu vrillé mes tympans. Ceux de ma mère aussi, si l’on en croit la grimace qu’elle fait en se massant les oreilles. En même temps, elle était bien plus proche de l’épicentre du cataclysme…
— Bonjour, Maman, la salué-je en posant le sac dans l’entrée.
— Bonjour ma chérie. Alors, tu es prête pour demain ?
— Eh bien, oui, j’ai installé mon stand cet après-midi. Y a plus qu’à comme on dit.
— J’espère que tu auras plein de clients. Je suis si fière de toi !
Ma bouche s’entrouvre, puis se ferme, puis s’ouvre à nouveau. Je fixe ma mère avec des yeux de merlan frit.
— Eh bien quoi ?! réagit-elle, piquée au vif. On dirait que je ne t’ai jamais fait le moindre compliment à voir ta tête.
— Eh bien… bafouillé-je, embarrassée parce qu’effectivement, ma mémoire me fait cruellement défaut à l’instant présent pour me rappeler de tels évènements.
— Ah ben, ça fait plaisir… Faites du bien à baudet… C’est bien la peine que je te fasse des compliments si tu n’en retiens jamais aucun !
Je n’ose répliquer. Le risque que ça parte en vrille est bien trop élevé. Toutefois, ma langue me démange à un point tel que je me la mords afin qu’elle se tienne tranquille.
— Tu veux un petit quelque chose ? Un café, un verre d’eau, un petit apéro ?
— Heu, non, je te remercie maman. Mais je vais rentrer, il faut que je sois en forme pour demain.
— J’ai lu ton dernier livre, tu sais ? me lance-t-elle à brûle-pourpoint, en sautant du coq à l’âne.
Ma salive fait fausse route. Je m’étrangle, tousse, laisse échapper quelques larmes tant je m’étouffe. Ma mère me tapote le dos énergiquement.
— Ça va aller ? s’inquiète-t-elle, attentionnée.
— Oui, oui, ça va… J’ai juste avalé de travers… Alors, comme ça, tu as eu le temps de le lire ?
Il n’est paru qu’il y a une quinzaine de jours, donc, à moins de s’être jetée dessus comme la vérole sur le bas clergé, je ne vois pas comment elle aurait pu accomplir ce miracle. Et j’ai du mal à imaginer ma mère dans ce rôle. De plus, elle a une nette préférence pour les polars et l’historique. D’où mon choix de genre aux antipodes de ses goûts, évidemment… Je voulais m’assurer qu’elle ne lise jamais mes ouvrages. De toute évidence, je me suis plantée quelque part.
— J’ai lu tous tes livres, m’informe-t-elle, avec un air indigné.
J’écarquille les yeux, effarée. Oh, merde… J’étais pourtant sûre que le genre que j’avais choisi la rebuterait de façon rédhibitoire. J’ai grandement sous-estimé sa curiosité ! Je suis dans une mouise inextricable.
— Et je dois bien avouer que tu as un talent certain, ma chérie, reconnaît-elle, un éclat de fierté brillant dans ses yeux.
— OK… Je te remercie maman… articulé-je, hésitante, me méfiant de la suite de cette conversation déroutante.
— J’aimerais bien qu’on prenne le temps de discuter de ton dernier roman d’ailleurs…
Et voilà, le piège est là. Je le savais ! Jamais je n’aurais dû déverser autant de choses dans mes écrits. On va piocher dans sa vie, ses émotions, ses expériences, ses ressentis pour construire nos histoires, nos personnages. Pour assurer cohérence et logique irréfutable. Or, ma dernière héroïne avait une famille quelque peu dysfonctionnelle… Et, ô surprise, elle avait un paquet de différends avec sa mère.
— Je… oui… OK, si tu veux… Mais, maman, tu sais, c’est de la fiction, c’est un récit imaginaire, avec des personnages fictifs, tout ça…
Elle me jette un regard dédaigneux, en affichant une moue plus que sceptique.
— N’insulte pas mon intelligence, s’il te plaît, c’est vexant. Que tu décharges tes frustrations dans tes écrits, ça ne me dérange pas, au contraire. Je pense que tu as trouvé un excellent moyen pour soulager tes peines. En plus, contrairement à un psy coûteux, c’est lucratif. En revanche, ce qui me gêne, c’est ta version de l’histoire. Je peux la comprendre, mais j’aimerais vraiment que tu entendes mon son de cloche. Je pense que ça nous ferait du bien à toutes les deux.
Ma mâchoire subit une irrépressible attraction vers le tapis de l’entrée.
— Je sais que tu n’as pas le temps maintenant, et les enfants ne vont pas me laisser le loisir de t’expliquer quoi que ce soit. Mais, pourrait-on déjeuner ensemble la semaine prochaine ? J’aimerais vraiment qu’on prenne le temps de crever les abcès comme tu l’as fait avec ton frère.
— Oh… Tu es courant de la discussion que nous avons eue avec Simon ?
— Ma chérie, tu penses vraiment que ton frère, en séjournant ici, aurait pu me dissimuler quelque chose d’aussi décisif ?
J’affiche une moue boudeuse. Ouais, j’aurais bien aimé que ça reste entre mon frère et moi. Mais bon, j’aurais dû me douter qu’entre sa bécasse de femme et ma fouine de mère, il n’y avait aucune chance pour que ce doux rêve se réalise. Je suis parfois d’une naïveté et d’une candeur affligeantes…
— Très bien. Eh bien, tu me diras, mon emploi du temps est bien plus flexible que le tien…
— Que dirais-tu de lundi midi ?
— Heu… Oui, OK. Mais tu sais, ça fait des dizaines d’années que ça traîne, on n’est pas à un jour près, tenté-je de moduler sa précipitation.
— Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Et là, en ce qui me concerne, il est bouillant, me répond-elle avec un sourire désarmant, quoique très inquiétant.
— Bien, va pour lundi alors. Mais tu n’as pas ton déjeuner avec ton club de lecture le lundi ?
— Si, mais il a été décalé à mercredi, histoire d’avoir le temps de rentabiliser nos visites au salon de ce week-end.
Bon, j’aurais essayé… Je capitule et note scrupuleusement le rendez-vous dans mon téléphone, sinon mon cerveau récalcitrant pourrait faire en sorte de l’oublier. Tout à fait involontairement, évidemment... Je dis au revoir à mes enfants avec force bisous et câlins, accompagnés de diverses recommandations d’usage. Puis, après avoir embrassé ma mère, je lève le camp.
Ce soir, c’est bain moussant, plateau chinois et série cocoon sous le plaid. Ma mise en condition va être absolument parfaite !
Mon plan s’est déroulé sans accroc, ô miracle. Ma soirée a été, comme prévu, parfaite. Ma matinée débute sereinement. Je n’ai que mes moyens de paiement à emporter. Je suis aussi zen que possible. À savoir très moyennement quand on pense au bain de foule dans lequel je vais être immergée pendant deux jours alors que je n’ai pas mis le nez hors de ma grotte depuis trois mois et que je n’ai pas échangé avec qui que ce soit en dehors de mon cercle intime. Ouais, je suis complètement stressée et tendue comme jamais…
Allez, Judith ! m’encouragé-je, ça va bien se passer. Ce n’est pas ton premier salon, tu es rodée.
Je m’encourage comme un cheval de course sur tout le trajet. Il faut au moins ça pour que j’arrive sur les lieux à peu près sereine. Ouais, j’ai l’air d’une biche apeurée prise dans les lumières des phares d’un immense 4X4 qui va l’écrabouiller.
Je rejoins mon stand et commence à mettre en place les derniers éléments. Je jette un regard alentour, histoire de faire connaissance avec mes voisins. Ce salon est original, en ce sens qu’il est aussi bien pour les lecteurs que pour les auteurs puisque plusieurs stands sont tenus non pas par des écrivains, mais par des prestataires de services auxquels nous avons recours comme des correcteurs, des graphistes, des illustrateurs. On peut y faire des rencontres très prometteuses.
À ma droite, se tient une jeune femme qui écrit, semble-t-il, des romances fantasy. À ma gauche, le stand est pour l’instant vide, mais d’après ce que je peux en voir, la personne qui le tient a un talent incontestable dans l’illustration et le graphisme. Je fais donc connaissance avec ma voisine, Valentine.
Nous sommes en grande conversation sur le développement de l’autoédition lorsque mon voisin de table arrive. Mon regard se scotche à lui comme une aiguille de boussole sur le nord magnétique. Je n’entends plus un traître mot de ce que me dit Valentine. Mon cœur rate plusieurs battements lorsqu’il remarque ma présence et m’adresse son irrésistible sourire en coin. Mais, nom d’un chien, à ce stade, ce ne sont plus des coïncidences, mais une coalition cosmique !
— Salut Judith, me dit-il avec les yeux pétillants d’amusement, visiblement aucunement étonné de me voir là.
— Raphaël… le salué-je en retour, bien incapable de me montrer plus loquace tant je suis surprise.
— Décidément, on ne se quitte plus, remarque-t-il sur un ton suggestif.
Bien entendu, je m’empourpre, bafouille, me jette sur ma caisse pour m’occuper les mains et retrouver une contenance qui s’est fait la malle à l’instant où je l’ai aperçu. Je vois ses épaules tressauter alors qu’il peine à dissimuler son rire de me voir ainsi déstabilisée. Je me mets à compter mes pièces de monnaie pendant qu’il installe son stand. Je suis au summum du ridicule, j’en ai parfaitement conscience.
Lorsqu’il est enfin installé, il se tourne dans ma direction avec un sourire affable.
— Eh bien, ma foi, c’est nettement mieux qu’un dîner. Nous allons passer deux jours entiers ensemble. Quelle aubaine, se réjouit-il prenant visiblement un malin plaisir à me mettre dans l’embarras.
— Oui, effectivement. Je ne savais pas que tu faisais ce salon…
— Et je ne vois pas comment tu aurais pu le savoir, à moins d’avoir épluché la liste des participants…
Sa phrase laissée en suspens sous-entend clairement qu’il présume que je ne l’ai pas fait. Ce garçon est malin…
— Ouais, j’aurais pu faire ça, en effet, marmonné-je, consternée par mon côté touriste.
Je n’ai certes pas pris le temps de me renseigner sur ce sujet. Ça m’apprendra à toujours me la jouer freestyle. Je déteste pourtant les surprises… Mais j’étais tellement concentrée sur ma sortie pour être dans les temps afin de présenter mon dernier livre que je ne me suis intéressée à rien d’autre.
— Alors, c’est ton dernier livre ? badine-t-il en attrapant un exemplaire de mon ouvrage sur le présentoir.
— Oui, tout fraîchement sorti, en effet. Tu lis de la romance ?
— Non, des polars, des thrillers, et de la science-fiction, me répond-il distraitement en examinant ma couverture avec concentration.
— Des genres typiquement masculins, commenté-je, essayant de dissimuler mon ton péjoratif.
— Mmmh… Je devrais peut-être essayer d’autres genres, ça a l’air très intéressant.
— Oh… Eh bien, y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, n’est-ce pas ? Si on n’essaye pas, on ne peut pas savoir si ça nous plaît ou pas.
— Très sage réflexion ! Eh bien qu’à cela ne tienne, ça m’occupera en attendant que les clients arrivent. Je te le prends ! Je serai ta première vente de la journée, me déclare-t-il avec un sourire aussi charmeur que provocateur.
Ma mère, maintenant lui… Mais pourquoi ai-je décidé de publier ce roman ?! Je ne suis pas vénale, mais une vente, ça ne se refuse pas… Je l’encaisse donc, essayant de masquer mon malaise.
— Tu passes par qui pour faire tes couvertures, si ce n’est pas indiscret ?
— Pourquoi ? me hérissé-je, sentant la critique poindre du bout de ses lèvres.
— Pour savoir…
— Mouais… On ne pose pas ce genre de question sans avoir une arrière-pensée dans la tête.
— Eh bien, disons que j’entrevois la possibilité de collaborer dans le cadre professionnel, ça pourrait être sympa.
— Je dois bien avouer que ton travail est magnifique, avoué-je, tâchant d’ignorer sa volonté à peine dissimulée de vouloir s’insérer à tout prix dans mon existence.
— Merci. Ça te plaît ? Je sais que ce n’est pas exactement ce qu’il te faut, mais je travaille aussi sur d’autres genres, se justifie-t-il en me désignant ses œuvres qui sont plus adaptées à de l’épic-fantasy.
Il sort un portfolio et l’ouvre au milieu avant de me le tendre. Je m’en saisis et contemple, admirative, ses créations dans le domaine qui m’intéresse. Je suis éblouie. C’est tellement beau ! De plus il a une notoriété certaine, car je reconnais certains visuels qui ont illustré des grands noms de l’édition.
— C’est très impressionnant, m’extasié-je en lui rendant son portfolio.
— Alors ? Intéressée ? me demande-t-il avec un sourire arrogant.
— Je ne suis pas sûre d’avoir les moyens de me payer les prestations d’un artiste aussi renommé, le flatté-je, ne sachant comment refuser.
— Pour toi, je ferai un prix d’ami, me glisse-t-il en se penchant vers moi.
Il me fait un clin d’œil qui me fait rougir à nouveau. J’ai l’impression d’être une jouvencelle complètement hystérique. C’est d’un pathétique…
— Eh bien, ta proposition est très alléchante. Il faut que j’y réfléchisse.
— Prends ton temps, je ne bouge pas de là de tout le week-end, rigole-t-il.
Les premiers lecteurs affluent, coupant court à cette conversation qui met mes nerfs à rude épreuve. Je ressens sa tentative de rapprochement comme une invasion. C’est horripilant. Pourtant, il n’a rien fait de mal. Il est juste gentil, charmant et attentionné…
Mais par le passé, on m’a harponnée avec bien moins que cela, et ça a toujours tourné à mon désavantage. Je ne suis clairement pas prête pour autre chose. J’en viens à me demander d’ailleurs, si je ne suis pas traumatisée au point de développer une véritable phobie des relations avec autrui. Bon, de toute façon, ça tombe bien, refaire ma vie n’est pas au programme, ni maintenant, ni dans l’année à venir !
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