Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 5 Réconfort
Chapitre 5
Réconfort
« On a toujours besoin d’un plus petit que soi ». Morale de Jean de la
Fontaine.
Ou d’un plus grand, plus gros, plus fin… Pourquoi juste petit ? Hein ? Tout
dépend du point de vue, c’est très relatif tout ça. Le seul dont on se passe
aisément, c’est d’un plus con !
papier et se précipite vers moi. Ses cheveux blonds bouclés coupés au carré Steph arrête sa voiture sur mon parking avec un empressement notable. Je fronce les sourcils, intriguée par son attitude. Elle attrape à la hâte les sachets en rebondissent à chacun de ses pas. Ma copine est grande, élancée, et super bien foutue. D’un œil amusé, je m’émerveille de sa capacité à courir vers moi en talon aiguille dans les graviers sans se péter une cheville. Ses yeux bleus se posent sur moi avec un soupçon d’inquiétude et une bonne dose de reproches.
— Ju ! Dis, tu m’as fait peur ! Pourquoi t’as pas répondu à mon message ?
— Oh… ça… Je… bafouillé-je, comprenant enfin pourquoi son attitude avait l’air fébrile et empressée. Les enfants ont trempé mon téléphone en prenant leur bain. J’ai à peine eu le temps d’en prendre connaissance qu’il s’est éteint. Je suis désolée. Je ne voulais pas t’inquiéter.
— Quoi ?! T’as plus de téléphone ?
— Ben, je l’ai mis dans le bocal de riz, j’espère qu’il va sécher et redémarrer demain…
Elle m’observe avec une moue sceptique.
— Au pire, j’irai en racheter un… ou je ressortirai mon ancien. Arrête de t’en faire comme ça, maman poule, rigolé-je en voyant sa mine préoccupée.
— Mouais... Bon allez, viens, c’est déjà pas de la grande gastronomie, mais c’est quand même meilleur quand c’est chaud, déclare-t-elle en me désignant les sacs de nourriture.
— Qu’est-ce que t’as fait de Léon ? m’enquiers-je en avisant l’absence de son rejeton.
— Il est chez son père. C’est sa semaine, et pour une fois, il n’a pas eu un empêchement de dernière minute, m’explique-t-elle sur un ton grinçant dégoulinant de sarcasme. Ouais, ô miracle, effectivement…
Je referme derrière elle alors qu’elle se dirige vers la salle à manger. Je lui emboîte le pas tout en me faisant la réflexion que je ne suis pas la seule à avoir des ex « gros connards », c’est rassérénant. D’autant que le mien n’a pas choisi les prénoms de nos enfants, chance ! En outre, fort heureusement, moi, je n’ai pas d’enfant avec Franck ! Je n’ose imaginer l’enfer le cas échéant. D’ailleurs, je n’ai pas besoin d’imaginer, je l’ai vécu de l’autre côté de la barrière pendant quatre ans, puisque ce Don Juan s’est pris pour le petit poucet en disséminant sa semence tout au long de son trajet. Trois femmes, trois gosses... Et pas des prix Nobel, hein ! Ni les femmes ni les gosses… Je l’ai échappé belle.
Rosalie et William l’accueillent avec force cris et exclamations de joie plus ou moins exubérantes. Oui, c’est ça, on n’entend que ma fille, qui couvre tous les autres bruits avec son coffre de poissonnière… Cette enfant a un mégaphone intégré au fond du gosier, c’est invraisemblable ! Elle n’aurait besoin d’aucun sort pour commenter un match de Quidditch et être entendue par toute l’assemblée. Je suis sûre que ça peut être un atout dans la vie, hein ! Je n’ai juste pas encore trouvé lequel.
Mes enfants se précipitent à table comme s’ils n’avaient pas mangé depuis des jours. Ce qui est totalement faux évidemment, puisqu’ils ont été gavés par ma mère une bonne partie du week-end. J’ai cependant pu observer que, lorsqu’il s’agit d’ingérer les pires trucs en matière de diététique, les gosses ont un estomac étirable à l’infini. Un peu comme Fnouf d’ailleurs, qui s’est immédiatement posté aux pieds de ma fille. Ce chien a tout compris dès le départ, à savoir quand Rosalie a commencé à vouloir manger toute seule. Étant donné que la plus grosse partie de son assiette finissait soit par terre, soit sur ses doigts, son bavoir ou dans ses cheveux, mon rusé de clébard a immédiatement pigé qu’il y avait là un emplacement stratégique à s’approprier.
Conclusion, ma fille a beau manger comme un cochon sauvage, aucun aliment n’a réellement le temps d’atterrir sur le sol. Mon chien est d’une exceptionnelle vivacité et d’une adresse improbable lorsqu’il s’agit de chopper de la bouffe au vol. Nombre de sportifs envieraient ses incroyables facultés.
— Tata Teph ! Tu viens là ! À côté de moi ! intime ma fille avec autorité, n’ayant toujours pas réglé ses problèmes de prononciation du son S.
— Et pourquoi ça serait toujours à côté de toi ?! proteste mon fils. Moi aussi je veux manger à côté de Tata Steph !
— OK, OK, je vais me mettre là, comme ça je suis à côté de chacun, ça vous va ? transige mon amie avec un flegme admirable en désignant la place en bout de table, à l’opposé de la mienne.
Ça a le mérite de mettre tout le monde d’accord. Chacun prend place. Steph distribue les pitances. Je n’ai même pas le temps d’ouvrir ma boîte de nuggets que déjà, ma fille lorgne dessus avec avidité. Inutile de préciser qu’elle a la bouche pleine de frites bien entendu.
— Môman, che pou’ai en p’end un ? postillonne-t-elle en montrant du doigt mes beignets.
— Mais laisse maman manger ! s’insurge Will, qui a réussi à décoder miraculeusement les propos inintelligibles de sa sœur. T’as même pas fini ton assiette !
— C’est gentil mon chéri, le remercié-je, touchée par sa volonté de défendre mon dîner. Mais ça va, je n’ai pas très faim. On verra quand tu auras fini, Rosy, si tu as encore faim, d’accord ?
Ma fille opine du chef les yeux brillants. Nul doute qu’elle aura encore suffisamment de place dans l’estomac pour boulotter mes nuggets. Steph se marre ouvertement.
— Tu la nourris pas ta fille, on le sait tous, ricane-t-elle.
— Ouais, je sais, c’est flagrant… Elle est rachitique, je suis vraiment une mère indigne, renchéris-je.
— Je vais appeler la protection de l’enfance, c’est inadmissible.
Ma fille me jette un regard hésitant.
— C’est pour rire ma chérie, la rassuré-je. Tata nous taquine.
— Ah, ponctue-t-elle, en engouffrant son hamburger dans sa petite bouche vorace sans plus tenir compte de nos délires.
— Maman…
— Oui, mon chéri ?
— Il est parti pour de vrai, Franck ?
Tout le monde se tait. Seuls subsistent les bruits de mastications. Steph plonge le nez dans son cornet de frites. J’inspire profondément, puis hoche la tête.
— Oui, affirmé-je sans m’étendre, ne sachant absolument pas quoi ajouter.
— D’accord, accepte-t-il simplement en mettant plusieurs frites dans sa bouche.
Nouveau silence pesant. Je suis hyper mal à l’aise. Je ne sais pas quelle conduite adopter. Steph, qui avait fait son possible pour ne pas aborder le sujet devant eux ne sait pas non plus comment se comporter. Heureusement, ma fille n’a aucun complexe et aucune conscience de la bienséance, et se trouve à des années-lumière de débats moraux encombrants.
— Du coup, ça veut dire que je pourrai venir faire dodo avec toi ? Et il mangera plus nos goûters ? Wahh ! Trop bien ! À moi tous les kinders !
Je fixe ma fille avec un air hébété. Steph explose de rire, projetant des bouts de burger un peu partout autour d’elle.
— Ehhh ! Moi aussi je veux ma part ! intervient Will, en lançant une œillade écœurée au morceau de pain à moitié mâché qui a atterri non loin de lui.
Son regard revient immédiatement se poser sur sa sœur.
— Mais oui, on partagera ! De toute façon, s’il en mange plus, y en aura bien assez pour nous deux ! le rassure Rosy, sur un ton docte en hochant la tête d’un air entendu.
Rassuré sur ce point, Will se replonge sur son hamburger avec férocité.
— Tu vois ? Y a pas lieu de s’inquiéter, se marre Steph en me jetant un regard pétillant d’amusement. Rien de tel que le pragmatisme des enfants pour remettre les pendules à l’heure.
Je lui renvoie un sourire tordu, partagée entre un intense soulagement à l’idée que mes enfants n’en soient pas traumatisés, et un pincement au cœur amer en réalisant que je leur ai infligé sa présence beaucoup trop longtemps.
Nonobstant, ma fille ayant eu le mérite de désamorcer la bombe, du moins temporairement, le dîner se poursuit dans une ambiance plus légère. Et comme prévu, Rosy termine mes nuggets avec un appétit sidérant. Puis, Steph s’occupe de ranger pendant que je procède au rituel du coucher.
Je commence par mon grand poussin. Assis sagement dans son lit, il m’attend, faisant preuve d’un calme qu’encore une fois je trouve déplacé chez un enfant de neuf ans. Je m’assois sur le bord du matelas.
— Maman…
— Oui mon poussin ?
— Ça va aller, tu sais ? me déclare-t-il solennellement en me prenant par la main. On s’en fiche que Franck soit plus là. Nous, on est là, Rosalie et moi, et on t’aime très fort plus l’infini, tu sais ?
Submergée par une bouffée d’émotion d’une intensité ravageuse, je hoche la tête, incapable de prononcer un mot sans fondre en larmes. J’attrape mon petit bonhomme d’une maturité désarçonnante pour lui faire un câlin taille mammouth. Je n’ai pas les mots pour lui exprimer tout ce que je ressens, toute ma gratitude et ma reconnaissance. Et mon admiration également pour sa compréhension innée de mes émotions. Mes enfants sont mon oxygène, ma vie, ma raison de me lever le matin. Je les aime tant… William me serre fort contre lui.
— Merci, mon chéri, murmuré-je à son oreille. Et moi je vous aime aussi plus l’infini, méga giga plus !
S’ensuit alors un concours d’éloquence pour décrire le plus grand infini possible à grand renfort de superpositions de préfixes de démesure. Je lui laisse le dernier mot. Il se rengorge de fierté. Je l’embrasse tendrement, puis me relève. Je le borde, dépose un dernier baiser sur son front en lui souhaitant une bonne nuit et de beaux rêves, puis j’éteins la lumière et ferme la porte doucement.
Je passe ensuite dans la chambre de ma fille. Rosy est assise sur son lit, ses magnifiques boucles brunes, souples et épaisses cascadent dans son dos. Elle lève ses grands yeux verts hérités de moi dans ma direction et un immense sourire illumine son visage.
— T’as vu maman ? Monsieur pinpin dit comme moi ! C’est trop bien qu’on soit que tous les trois avec Wiwi, m’énonce-t-elle avec ravissement en brandissant son doudou déjà bien élimé.
Je lui retourne un sourire que j’espère convaincant.
— Oui, ma chérie, monsieur Pinpin a raison. C’est bien mieux ainsi.
Elle se blottit dans mes bras avec la délicatesse qui la caractérise, à savoir aucune. J’encaisse le choc avec attendrissement et dépose une pluie de baisers sur ses cheveux. Débordant d’un enthousiasme effrayant, elle me lâche et bondit pour sauter sous sa couette. J’évite de justesse le coup de tête dans la mâchoire. Ouais, le fruit d’une longue et douloureuse expérience… Après moult tendres effusions et une averse de bisous aussi sonores que mouillés, je quitte la pièce de la même façon que pour Will. Une fois tout ce petit monde bien bordé, je redescends afin de rejoindre mon amie. J’avoue humblement que, rien que le fait de savoir que quelqu’un m’attend au rez-de-chaussée provoque en moi un élan de gratitude infinie pour la prévenance de Steph. À défaut de me faire oublier mes déboires, ça va me permettre d’amortir le choc du premier soir. Et c’est déjà pas mal.
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