Toi, moi et nos traumas (French Edition)
Chapitre 15 Préserver son pré carré
Chapitre 15
Préserver son pré carré
« L’habit ne fait pas le moine », proverbe.
OK, soit. Même si ça reflète bien mon humeur, hein… En revanche la
morphologie… Non parce que « les yeux sont le miroir de l’âme » quand
même ! Alors un regard porcin, ça induit quoi ?
délicatesse toute relative. Après une nuit fort agitée, j’ai droit à un réveil survolté. Ben oui, c’est Noël… Mes enfants se précipitent donc dans ma chambre et sautent sur mon lit avec une
— Maman ! Maman ! Faut que tu viennes ! On peut pas ouvrir les cadeaux sans toi ! Alleeeez !
— Rosalie, arrête de secouer maman comme ça, tu vas la mettre de mauvaise humeur. C’est Noël pour maman aussi.
Ma fille stoppe sa tentative de faire tomber des prunes de ma tête et s’assoit sagement à côté de moi. Fnouf en revanche, a bien compris que si maman est réveillée, ça veut dire gamelle imminente. C’est donc mon chien qui prend le relais pour un assaut plein de tendresse et d’affection baveuse empreint d’une impatience inratable.
— OK, message reçu cinq sur cinq, ris-je face à tant de gaieté. Allez, zou !
Je me lève, enfile mes chaussons pilous, puis sors de ma chambre encadrée par toute ma nichée. Et oui, j’inclus Fnouf qui ouvre la marche en trépignant autant que les enfants, mais pour des raisons différentes.
Après avoir géré les urgences, à savoir servir sa gamelle à l’affamé de service, je rejoins les enfants et m’assois sous le plaid en les regardant ouvrir leurs cadeaux à grand renfort de « wahouuu », « trop bien » et autres manifestations de joie exubérante.
Lorsque l’orgie est finie, mes enfants s’approchent de moi et me tendent un objet enveloppé à qui mieux mieux dans du papier cadeau.
— Comme t’as plus d’amoureux pour te faire un cadeau, on t’en a fait un. Mais comme on n’avait pas de sous, eh bien, on l’a construit nous-mêmes.
Je déballe précautionneusement le paquet cadeau sous les regards anxieux et impatients de mes deux enfants. Les yeux écarquillés par la surprise et embués par l’émotion qui me submerge, je peine à identifier clairement les détails. Mes enfants m’ont construit une boîte à bijou en origami, ornementée de plein de dessins et de messages d’amour.
— Ben maman, pourquoi tu pleures ? Ça te fait pas plaisir ?
— Ils sont pas beaux nos dessins ? Tu vois, je t’avais dit que lui dessiner le camion de Jamy, ça lui plairait pas !
— Mais si ! J’adore ! Au contraire ! Je pleure parce que je suis hyper émue. Ça me fait tellement plaisir… Merci mes bébés d’amour.
Je les prends dans mes bras pour un câlin géant. Mon curseur émotionnel pète encore une fois tous les plafonds. J’ai l’impression d’être une barre de nitroglycérine d’émotions dévastatrices en ce moment. C’est légèrement impossible à gérer… D’ailleurs, je n’essaye même pas, c’est bien trop puissant pour moi…
Après cette séquence émotion complètement chavirante, je vote pour une opération petit déjeuner. Je remporte évidemment tous les suffrages. Mon idée de Noël en pyjama aussi. Comme c’est étonnant… J’avoue que c’est d’autant plus jouissif que, lorsque nous le passons chez mes parents, il faut toujours être sur son trente-et-un. C’est donc une basse revanche, mouahaha ! Ouais ma maturité est restée là-bas hier soir…
Nous passons la journée à faire des câlins, manger des gâteaux et autres cochonneries en ayant une pensée perfide pour ma pétasse de belle-sœur et ses légumes maudits, ainsi que pour mes martyrs de neveux, le tout vautrés devant la télé, entre deux essais de nouveaux jouets bien entendu.
J’ai tout de même pris le temps d’expliquer à mes enfants mon coup d’éclat de la veille. Contre toute attente, et me surprenant encore par leur extraordinaire capacité de compréhension, ils m’ont offert tout leur soutien.
— Non, mais maman, t’as vu nos cousins ? Ils sont gentils, hein, mais qu’est-ce qu’ils sont barbants ! commente Rosalie en roulant des yeux exagérément.
— Et puis, ils ne connaissent même pas « c’est pas sorcier », tu te rends compte ! s’indigne mon fils avec assurance.
— Ben, ça ne m’étonne pas. Tatie leur a interdit la télévision, ils ont le droit de la regarder une demi-heure le week-end…
Mes enfants poussent des exclamations effarées, l’air horrifié.
— Mais c’est horriiiiiiible ! Comment ils font dans la cour de récré ? Tout le monde doit se moquer d’eux, s’exclame ma fille avec un air désolé.
— Ils doivent passer pour des extra-terrestres s’ils ne connaissent pas « c’est pas sorcier », confirme mon fils doctement.
— T’es vraiment la meilleure maman du monde ! déclare ma fille en me sautant dans les bras avec bien entendu beaucoup de douceur.
— Oui, et si Papy, Mamie, Tonton et Tatie ne le voient pas, c’est qu’ils sont aveugles ! T’as bien raison d’avoir râlé, hier !
Ainsi soutenue et plébiscitée par mes enfants, je me sens rassérénée. Je ne peux que me ranger à leurs arguments, ne pas connaître « c’est pas sorcier », c’est vraiment un crime de lèse-majesté…
En toute fin d’après-midi, on toque à la porte. Étant donné que je n’attends personne, je suis d’autant plus sur mes gardes en allant ouvrir. Je ne peux empêcher mon cœur de faire une embardée et mon estomac de se contracter à la pensée que Franck puisse avoir eu l’idée de venir nous importuner. Cette idée me terrifie littéralement.
Griffes et crocs affleurants afin de faire la peau à l’importun, je remballe mon attirail en avisant mon frangin sur le pas de ma porte. Je ne masque pas ma surprise de le voir là alors que j’ai clairement insulté sa chère et tendre épouse la veille. À sa place, j’aurais sûrement fait la tronche pendant des mois… Ce qui serait passé inaperçu évidemment, puisqu’on ne se voit qu’une fois par an. Mais bon, l’intention y aurait été, hein !
— Simon ?
Bon, OK, question rhétorique hein.
— Je ne te dérange pas ? me demande-t-il timidement en balayant rapidement ma tenue d’un œil impassible.
Je lui en sais gré. Je suis, comme annoncé, toujours en pyjama, chaussons pilous, pas coiffée ni maquillée. Mon frère, lui, est habillé décontracté, mais pas trop. Il faut toujours rester classe en toutes circonstances… Un médecin, éminent chirurgien parisien de surcroît, ne se laisse jamais complètement aller, n’est-ce pas ? En tous cas, pas lui, c’est certain.
— Non, comme tu vois, je ne suis pas en train de donner une réception huppée. Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi t’as pas appelé ?
— Je peux entrer ?
— Oh, oui, pardon, excuse-moi, m’effacé-je pour le laisser pénétrer dans la maison.
Il s’arrête dans l’entrée, observe l’environnement, puis se tourne vers moi l’air mal à l’aise.
— Les enfants sont pas là ? hasarde-t-il, en me montrant un grand cabas que je n’avais même pas remarqué.
Ouais, vu la taille dudit cabas, je n’ai clairement pas les yeux en face des trous… Ou alors, je suis trop estomaquée de trouver mon frangin devant chez moi en train de jouer les pères Noël de secours parce que j’ai fait un esclandre au dîner de famille la veille au soir.
— Si, si, où veux-tu qu’ils soient ? Ils sont dans le salon. Ils ne partent que lundi chez leur père.
— Je peux… ?
— Bien sûr, ils vont être ravis. Vas-y entre, l’invité-je à poursuivre jusqu’au salon.
Il entre dans la pièce. Il a à peine fait deux pas qu’un concert de cris de joie résonne, mettant à mal nos pauvres tympans.
— Tonton !!!!
— T’as ramené les cadeaux !!! Merciiiiii !!!
Mes enfants sautent de joie, embrassent leur oncle avec entrain et se jettent sur le cabas avec une voracité digne d’un crocodile qui n’aurait pas bouffé depuis des mois. Non, vraiment, ils sont si brimés mes enfants… C’est terrifiant !
— Merci d’avoir ramené les cadeaux. Il ne fallait pas. Je les aurais récupérés dans la semaine, tu sais. Je t’offre quelque chose ?
— Non, merci. Ça va, refuse-t-il en me désignant sa tête.
— Gueule de bois ? ricané-je, en repensant à l’état dans lequel ils étaient tous quand j’ai levé le camp avec fracas.
Il me renvoie un sourire tordu en guise de réponse. Ouais, grosse gueule de bois donc.
— On pourrait se parler… heu… enfin…, bafouille-t-il, dans ses petits souliers, en jetant un regard éloquent à ma nichée.
— Oui, viens, l’invité-je à me suivre, ayant compris ses insinuations peu explicites, à savoir à l’abri des oreilles indiscrètes et particulièrement performantes des enfants.
Oui, fut un temps, mon frère et moi étions tellement complices que nous n’avions pas besoin de mots pour nous comprendre. Mais ça date de Mathusalem. Ce ne sont que des réminiscences d’une entente aujourd’hui disparue.
Nous partons donc vers la cuisine en toute sérénité puisque mes parents ont encore une fois pourri gâté mes enfants. En conséquence, ouvrir leurs paquets devrait les occuper un bon moment.
Je m’adosse au plan de travail dans l’expectative. J’observe mon frère un peu plus méticuleusement que je ne le fais d’habitude. Ce grand gaillard, à la chevelure brune parfaitement disciplinée, ou presque, il y a toujours cette crolle sur son front qui refuse de se laisser domestiquer, revient de loin. Aucune séquelle de son accident n’est visible, du moins rien de flagrant pour qui n’est pas au courant. Mon frangin est un miraculé.
L’accident de la route qu’il a eu adolescent a bien failli lui coûter la vie et lui cause encore pas mal de tracas au quotidien. Ses lombaires ne se sont jamais remises complètement. Néanmoins, il arbore en général, cette attitude pleine d’assurance et de fierté qui appartient aux chirurgiens qui sauvent des vies à longueur de journée. Je dirais même de supériorité… Ne nous voilons pas la face, cette espèce est bouffie de suffisance et souvent atteinte du syndrome de Dieu. Ma belle-sœur, par exemple, en est la digne représentante… Moi ? Caustique ? Meuh non…
Pourtant, à ce moment précis j’ai l’impression de me tenir face à une créature hybride créée en mélangeant Droopy et une vierge effarouchée. Il se décide à lever les yeux vers moi et à soutenir mon regard.
— Ju, écoute…
— Si tu es venu pour me demander de m’excuser auprès de maman, je te préviens tout de suite, c’est hors de question ! le coupé-je sur la défensive, victime flagrante de mon sentiment grandissant de culpabilité eu égard à l’esclandre que j’ai fait hier.
— Non, non… pas du tout…
— Ben alors quoi ? C’est par rapport à ta femme ? Non, parce que là aussi, je ne regrette rien ! affirmé-je avec assurance, alors que je suis parfaitement consciente que j’y suis allée un peu fort.
Bon d’accord, j’ai sorti le char Leclerc…
— Non plus. Mais, d’ailleurs, pourquoi la détestes-tu autant ? Tu sais, au fond, Élo n’est pas méchante, elle…
— Parce qu’elle représente tout ce que j’abhorre chez la gent féminine. Superficialité, sophistication, prétention, arrogance, donneuse de leçon… énuméré-je dans un élan très spontané pour éclairer mon frère sur les raisons de l’antipathie que je voue à son épouse modèle.
Mon frère ricane doucement.
— Quoi ?!
— Quel costard ! La voilà rhabillée pour l’hiver, se marre-t-il, pas du tout vexé par ma tirade péjorative. Mais effectivement, tu as raison, elle est tout ce que tu n’es pas…
— Es-tu en train d’insinuer que tu ne supportes pas ta sœur au point d’avoir épousé son exact opposé ? hasardé-je, piquée au vif, peinant à masquer ma tristesse à cette pensée.
Mon frère baisse les yeux, fuyant mon regard. Ouch ! Ça fait mal ! Ça m’apprendra à tendre le bâton pour me faire battre.
— Ce n’est pas ça, tu te trompes… murmure-t-il, en un souffle à peine audible.
Je hausse les sourcils, intriguée, me raccrochant à un ultime espoir que mon frère me détrompe et démonte ma théorie peu valorisante pour moi.
— Alors, quoi ? Je pige pas…
— C’est… compliqué… Disons qu’Élo est prévisible, elle est forte là où toi, tu es fragile.
— Et ? Je ne sais pas comment je dois prendre tes insinuations…
— Eh bien, jamais je ne pourrai blesser Élo comme je t’ai fait du mal à toi… Elle n’a pas ta sensibilité, elle n’est pas… Enfin, en bref, être moi ne fera pas de mal à Élo, contrairement à toi.
— Mais je pige rien à ce que tu racontes !
— Ju, c’est entièrement de ma faute si tu es comme tu es et que tu attires toujours les pires prédateurs à toi. Je sais très bien que tu t’es sentie négligée et rejetée suite à mon accident, que tu as fait ton maximum pour t’effacer. J’ai accaparé toute l’attention des parents.
Je fixe mon frère les yeux écarquillés, la bouche entrouverte.
— Non, mais attends, en quoi serais-tu responsable ? C’était un accident…
— Oui, mais…
— C’était un accident, Simon. Tu n’es pas responsable du comportement de papa et maman… Ce n’est pas ta faute si tu as eu un accident et que ça a mobilisé beaucoup de temps et d’énergie aux uns et aux autres, c’est le rôle d’une famille.
— Oui, peut-être, mais tu en as beaucoup souffert, et si je n’avais pas eu cet accident, maman n’aurait pas passé autant de temps auprès de moi, et…
— Et encore une fois, tu n’es pas responsable du comportement de maman. Ne me dis pas que ça fait trente ans ou presque que tu te sens coupable ?
Mon frère pique du nez à nouveau.
— Sérieux ? Alors c’est à cause de ça que tu t’es éloigné de moi ?
Mon frère lève les yeux dans ma direction. Tout ce que j’y lis me bouleverse profondément et m’ébranle jusqu’au tréfonds.
— Je suis désolé, jud’, je n’ai pas eu la bonne réaction… Je… Je me sentais tellement coupable et tellement en colère…
— Arrête. S’il te plaît… Je n’ai pas été super tendre avec toi non plus à cette époque.
Un rictus ironique se dessine timidement sur sa bouche.
— Ouais, bon, OK, je ne le suis toujours pas, ris-je doucement.
— Jud’, tu es ma petite sœur, tu le seras toujours, et j’aurai toujours envie de casser la gueule à tous ces cons qui, ne te méritent pas, te font du mal et qui ne savent pas voir à quel point tu es un trésor précieux… Mais… qu’est-ce que j’ai dit ? se désole-t-il en voyant les flots dignes d’une cataracte s’écouler sur mes joues.
— C’est malin, t’es content ? Voilà, maintenant je pleure, pffff...
— Mais pourquoi ? insiste-t-il, décontenancé.
— Parce que je pensais que t’étais venu pour m’enguirlander, ce qui aurait été logique au vu de mon comportement d’hier. Mais au lieu de ça, tu t’excuses… C’est le monde à l’envers…
— Je peux encore t’enguirlander, si tu y tiens, me propose-t-il avec un sourire en coin.
— Pfff, t’es con…
— Allez, viens là, m’ordonne-t-il en m’attrapant par le bras et en me serrant contre lui.
Le visage enfoui dans son blouson qu’il n’a pas pris le temps de retirer, je sanglote de plus belle. J’évacue trente ans d’incompréhension et de rejet d’un bloc, c’est violent.
Après un temps certain, nécessaire à calmer mes effusions intempestives et à remettre de l’ordre dans mes idées chaotiques, je reprends en reculant d’un pas :
— Et ça t’a pris comme ça ? Tu t’es levé ce matin et tu t’es dit « tiens, si j’allais crever l’abcès avec Judith ? » ?
— Eh bien, crois-moi ou non, mais c’est Élo qui m’a aiguillé.
Hein ?! Cette dinde ?! À mon air ahuri qu’il peut pleinement contempler grâce au mouvement de recul interloqué que j’ai eu par réflexe, Simon devine mon désappointement.
— Elle est pédopsychiatre… Y a psychiatre dedans, tu sais ? Elle peut paraître intransigeante, psychorigide et froide, mais elle a quelques notions de psychologie pas inutiles…
J’affiche une moue à cheval entre la grimace tordue et la lippe navrée.
— Donc, oui, c’est elle qui m’a conseillé de venir te parler. Je crois qu’elle a bien mieux compris tes mécanismes que toute notre famille réunie.
OK, la bécasse remonte d’un cran dans mon estime. Ça la sort à peine du gouffre abyssal où elle était précédemment plongée, mais c’est un progrès notable…
— Eh bien, tu remercieras « Élo », fais-je avec des guillemets ne pouvant m’empêcher de donner une inflexion péjorative au surnom de mon oie de belle-sœur, pour ses intuitions et ses conseils avisés pour la paix des familles.
— N’en fais pas trop, t’es pas crédible, rigole-t-il.
— Ah… mince… Bon, ben tu la remercieras quand même. Pour une fois qu’elle prône quelque chose d’utile…
— Tu ne peux pas t’en empêcher, hein ?
— De quoi ?
— De la critiquer ?
— Non, mais ce n’est pas de ma faute si ta femme est une caricature de despote psychotique… Mais, attends… Tu aimes ça en fait ?! T’as un côté masochiste qui aime être dominé ?! Noooon ?! Est-ce qu’elle a un fouet ?
— Il faut toujours que tu exagères ! me tance-t-il, le rouge aux joues.
J’éclate de rire. Le Docteur Simon Bretman, éminent chirurgien à la Pitié Salpêtrière, Professeur à la fac de Paris, avec un pedigree long comme mon bras, adore se soumettre à son dragon d’épouse. Elle est truculente celle-là ! Je ne vais pas m’en remettre.
— La discipline, c’est rassurant… me confie-t-il, peinant à retrouver une carnation normale.
Je cesse de rire immédiatement. Je percute que mon frère aussi est plein de névroses, à commencer par sa maniaquerie du contrôle visant à éliminer un maximum d’inconnues des équations pour réduire les risques d’accident. Sans compter qu’il a déjà la vie de ses patients entre les mains, s’il peut, le reste du temps, compenser en s’en remettant à sa femme.
Je suis clairement en train de redessiner complètement le portrait de mon frère. Je sens que mon cerveau n’a pas fini de cogiter pour remettre de l’ordre dans ce séisme spectaculaire qui ébranle toutes mes croyances et mes perceptions.
— T’as essayé de te faire psychanalyser par ta femme ? le provoqué-je avec humour.
— J’ai pas besoin, c’est son passe-temps favori… Elle a coutume de dire que notre famille est un parfait entraînement pour l’étude in vivo de tous les dysfonctionnements traditionnels.
— Oh mon Dieu ! Je savais bien qu’elle était cinglée ! Y a vachement mieux à faire avec son mari, bordel !
Mon frère éclate de rire. Je l’imite, légèrement étourdie par le soulagement que je ressens à l’issue de cette conversation inattendue. Attirés par l’euphorie régnant soudain, mes enfants débarquent pour nous montrer leurs cadeaux.
Avec force exclamations, nous nous extasions chacun notre tour pour le plus grand bonheur de Rosy et Will.
Suite à cela, mon frère ne s’attarde pas. Je le raccompagne jusqu’à la porte après qu’il a salué les enfants.
— Est-ce que tu veux qu’on déjeune ou qu’on dîne ensemble avant que nous repartions ? me propose-t-il avec un sourire bienveillant.
— J’en sais trop rien. Les enfants partent lundi matin, on va avoir plein de choses à faire. Si ça te va, on se tient au courant. Je ne sais pas si je serai en forme… enfin tu vois, quoi…
— OK, ben tu me diras. Il n’y a aucune obligation. Si tu ne te sens pas prête, aucun souci. Et si tu peux essayer de discuter avec maman…
Je me renfrogne, clairement peu emballée par cette idée. Discuter avec mon frère, OK. Même si, à bien y réfléchir, on ne m’a pas demandé mon avis en amont. Avec ma mère, c’est une autre paire de manches.
— Penses-y, s’il te plaît. Je pense que ça vous ferait du bien à toutes les deux…
— Sûrement, mais…
— Laisse-lui une chance. Elle pourrait te surprendre, tu sais ?
Je hausse un sourcil affichant une moue plus que dubitative.
— Jud’, tu sais très bien que tu ne peux pas lui faire la gueule ad vitam aeternam.
— J’y réfléchirai, promis. Mais ne me brusque pas…
— OK. Allez, je file, mes mélomanes m’attendent pour aller manger des gaufres derrière le dos de leur mère…
— Ah ben bravo ! rigolé-je.
— La discipline, c’est très bien, mais il faut savoir contrebalancer et faire descendre la pression si on ne veut pas que ça nous pète à la tronche.
— Tu me rassures ! Tout bon sens ne t’a pas déserté, en voilà une bonne nouvelle !
Mon frère me tire la langue avec une puérilité désarmante. J’ai l’impression d’avoir à nouveau dix ans, c’est surréaliste. J’enlace mes bras autour de son cou et l’embrasse tendrement sur la joue. Il me rend étreinte et bisous avec la même affection palpable. Wahou… non, vraiment, il va me falloir quelques jours pour me remettre de tout ça…
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