Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 10 sur 45

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Tout dire

Chapitre 10

 

Le commencement de la relation entre Santiago Montero et Valeria Klimt a été pour moi la période de plus grande solitude à l’université, sinon la pire. Après m’avoir raconté la naissance de son amour, Santiago a disparu de ma vie, enfin, peut-être pas complètement, mais c’est ainsi que je l’ai ressenti. Je l’ai revu quelquefois sur le campus, bien évidemment, toujours avec Valeria, main dans la main, ou assis à son côté sur un banc de l’université, mais nous ne nous voyions plus seul à seul, ni ne sortions ensemble. Je sais à présent que j’aurais pu me rapprocher d’eux et ne pas perdre la compagnie de mon ami, mais j’ai préféré m’éloigner parce que, à la lumière de ce qui m’arrivait, je sentais que leur vie n’était pas faite pour moi et qu’elle n’était même qu’une sorte de mauvaise et méchante blague. Je les évitais parce que j’avais décidé de disparaître de la surface de la Terre.

Cette conquête de Montero m’a fait sentir à quel point j’avais été seul avant de le connaître, et désorienté quant à ma vocation et à ma place dans le monde. J’en prenais d’autant plus conscience que je m’ennuyais pendant les cours qui ne me motivaient pas et me concentrais sur les lectures qui m’aidaient à combattre un sentiment permanent de confusion. Puis les choses se sont mises en mouvement.

Les lésions de l’acné, sur mon visage, ne dataient pas d’hier ; elles étaient apparues pendant mes derniers jours au collège, mais elles n’avaient encore jamais été aussi nombreuses ni aussi profondes, au point de me poser de graves problèmes. Pendant que je préparais mon entrée à l’université, puis pendant les premiers semestres de cours, elles avaient sans doute accentué ma timidité et sapé mes capacités de me lier aux autres, mais cependant pas au point d’expliquer tout à fait ma réclusion et mon mal-être. J’avais bien d’autres raisons de me sentir mal dans ma peau, et l’acné n’était, me disais-je, qu’une disgrâce de l’adolescence sur laquelle il valait mieux ne pas trop s’attarder, et qui s’estomperait ou disparaîtrait avec le temps et le secours de crèmes dont on vantait les miracles à la télévision. L’acné déclinait quand je cessais d’être anxieux avant les examens ou entre deux épreuves.

Les éruptions ont commencé à se multiplier comme jamais pendant ce deuxième mois de mars à Proceso, ce que j’ai attribué à la tension du travail en compagnie de Vegas, aux dures nuits de bouclage, à l’argent promis qui n’arrivait pas et à toutes les cigarettes que je fumais. Les abcès, d’abord localisés sur le front, autour de la bouche et du nez qui ne sapaient qu’à demi ma dignité lors des missions que me confiait le magazine ou des virées nocturnes avec Montero, ont gagné insidieusement les joues, les pommettes et le menton. Horriblement gêné, je cherchais à éviter autant que possible les contacts avec autrui, en me disant que les problèmes disparaîtraient avec la rentrée universitaire. Mais quand les cours ont commencé, les pustules étaient telles que j’ai dû prendre des antibiotiques – qui restaient à peu près sans effet. Elles ont envahi le front, les oreilles et le cou de telle sorte que j’ai fini par me demander si le phénomène ne serait pas irréversible. Alors, j’ai craint le pire. Il vient un moment, presque toujours pendant l’adolescence, où l’on prend conscience que certaines choses n’arrivent qu’à nous. Pendant quelques années, j’avais cru connaître le sort commun et, même aux pires moments, il me suffisait de regarder autour de moi, n’importe où, dans les bus, les rues, pour constater que je n’étais pas le seul affligé de cette disgrâce. Le moment n’en est pas moins venu où les choses ont pris une tournure telle que j’ai dû admettre l’évidence : mon sort n’était semblable à celui de nul autre, nulle part.

Aller plus loin me coûte. Je ne sais si je vais pouvoir décrire dans toute sa gravité le mal qui m’affectait alors, ni s’il est indispensable de le faire. En tout cas, il y a maintenant de nombreuses années, dans une urgence plus grande, beaucoup plus incontrôlée et moins hardie et impérieuse que celle qui m’y pousse à présent, j’ai évoqué l’épreuve que je traversais alors et qui a fait de moi un autre homme dans une nouvelle – le seul de mes textes qui m’ait jamais satisfait, avant le début de celui-ci –, portrait d’un pauvre garçon pareil à moi qui fait non sans peine ses études dans une université clairement inspirée de celle de Lima et qu’une soudaine maladie grave change du jour au lendemain en un véritable monstre. Si j’évoque pourtant ce que fut ce mal, ce n’est pas tant à cause de ses incidences sur mon apparence que parce qu’il m’a fait celui que je suis devenu et qui écrit ces lignes.

Tout a commencé par un étrange malaise dont il ne reste presque plus trace, à part les cicatrices sur mon visage. D’un songe nébuleux surgissent diverses images de moi : je marche dans l’ombre des murs de l’université pour abriter mon visage du soleil et du regard des autres ; aussi discrètement que possible, j’entre dans les salles de cours bon dernier et en sors le premier pour éviter les échanges de saluts ; je suis exposé à la curiosité de ceux qui dans la rue m’examinent du coin de l’œil ; receveurs et gardiens déploient des efforts surhumains pour fixer du regard la photo de mon carnet d’étudiant et pas mon visage ; je penche la tête vers le sol quand les jeunes enfants écarquillent les yeux en m’apercevant et montrent sans pudeur mon visage à leur mère qui, gênée, leur fait baisser le doigt ; je subis d’absurdes nettoyages de peau chez un coiffeur du quartier, travesti mal décoloré qui cure mes pustules et en extrait avec peine le pus, et je rentre chez moi, à Santa Anita, bouillant de rage et de colère, la peau du visage à vif et les yeux rougis par les larmes.

Je me vois condamné à la solitude, parlant seul des heures entières et surmontant ma honte pour me rendre au dispensaire de l’université, où un médecin examine mon visage sous de puissants réflecteurs, palpe les lésions avec des gants chirurgicaux, m’annonce qu’il existe un remède à ce mal et me demande si j’ai de l’argent et de combien je puis disposer, puis je me vois à la comptabilité de Proceso, une pièce très haute de plafond, en train de dire à une secrétaire pressée que je ne bougerai pas de là aussi longtemps que l’on ne m’aura pas réglé ce que l’on me doit pour le travail effectué pendant l’été, après quoi je rentre l’argent dans la poche du pantalon et, plein d’un espoir insensé, me rends, l’ordonnance à la main, dans le seul laboratoire de Lima où l’on vend le médicament affublé d’un nom de raticide. Je revois la boîte semblable à un modèle réduit de vaisseau spatial et ses avertissements sur les précautions à prendre, comme si elle contenait une matière radioactive ; j’entends encore les recommandations du médecin concernant les principaux effets indésirables – somnolence, vertiges, nausées – et ses explications relatives à l’évolution de la maladie. Le remède allait exacerber « à un point monstrueux » les symptômes, aussi a-t-il fini par me conseiller d’éviter pendant un temps de me regarder dans un miroir.

Je me vois de nouveau seul, déterminé à livrer consciencieusement cette bataille. J’achète pendant des mois ce médicament avec toujours moins d’espoir, je porte le comprimé à mes lèvres sans la moindre conviction, gagné par un immense découragement et je sens le mal, loin de céder, grandir et envahir les dernières zones indemnes de mon visage. Un matin, je suis à deux doigts de perdre la raison. Je me rase, ou essaie de me raser, et entaille presque aussitôt quelques lésions. Le sang coule, j’éprouve une vive douleur, la colère s’empare de moi, de la main qui tient le rasoir et, en voyant dans le miroir mon visage ravagé, ma peau rongée par l’acné, l’envie me vient de me défigurer à jamais. Elle me tient quelques secondes, cinq ou six, pendant lesquelles une force pousse la lame vers ma peau lésée. Une autre force, sans doute la conscience des conséquences que cet acte aura pour moi plus tard, la repousse loin de moi. Dans la nouvelle qu’allait m’inspirer cet épisode, quelque chose de semblable arriverait à mon protagoniste, mais la scène n’y serait pas décrite directement ; elle serait reconstituée par le père du garçon, serveur dans un restaurant, à partir du récit de son épouse, qui a entendu des cris de douleur venus de la salle de bains, où elle a trouvé son fils couché par terre, couvert de sang, le visage défiguré par la rage et l’insanité. La blessure qu’il s’est infligée est si profonde qu’elle va le marquer à jamais et faire de lui un bon à rien qui tournera mal et finira criminel. Moi, en revanche, je laisse tomber le rasoir par terre où je m’avachis et fonds en larmes, tel un enfant, sur le sol froid, jusqu’à l’arrivée de ma tante Laura, qui me couvre de baisers comme si j’étais son fils.

Un jour, j’ai décidé de ne plus me raser, de ne plus me regarder dans un miroir avant la fin du traitement, et j’ai cessé de surveiller les progrès de l’acné qui s’acharnait à me défigurer ; je les ai seulement devinés aux poussées localisées qui ont enflammé ma peau pendant les dernières semaines de la cure et aux regards inquiets des quelques personnes que je ne pouvais éviter de voir, parmi lesquelles Santiago Montero : près de moi, dépassé, il s’efforce de paraître naturel pendant qu’il me parle de ses cours, des nouveaux disques qu’il s’est offerts et qu’il me recommande, ou de ce qu’il fait avec Valeria, sachant très bien que devant la défiguration qui s’impose à sa vue tout ce qu’il raconte doit sembler dépourvu de sens. Nous nous parlons sans nous regarder, nos yeux observent tout ce qui nous entoure sur le campus, excepté nos visages, et nos regards se croisent seulement de temps en temps pour exprimer ce que nous ne pouvons nous dire autrement et qui m’affirme à la dérobée qu’il est toujours proche de moi. Je me vois aussi me séparer rapidement de lui et fuir l’université en souhaitant lui avoir fait aussi peu peine que possible, et en m’efforçant de ne pas pleurer.

Parce que je pleurais souvent dans les rues, les bus qui me ramenaient chez moi, les toilettes du campus – il me semblait être revenu à mes premiers jours à l’université, quand les assauts de la crainte ou de l’accablement me surprenaient brusquement, me rendaient immensément vulnérable et m’inspiraient d’absurdes songes dans lesquels tout me réussissait et que je me consacrais à des tâches héroïques et de grande envergure. Mais la réalité se rappelait vite à moi.

Je me souviens aussi du colossal besoin de sommeil qui s’était alors emparé de moi. Je dormais toujours dans la même position, comme momifié à l’intérieur d’un sarcophage très exigu, parce que, autrement, le seul frôlement de l’oreiller réveillait la douleur, quand je ne tachais pas les draps de sang et de pus ; toutefois, malgré cette gêne, j’adorais dormir à cause des nombreux rêves que je faisais alors, des rêves où tout était très clair, même ma peau, aussi nette qu’elle l’était encore l’été précédent, quand j’étais entré au Proceso pour la première fois et avais appris à écrire. Tout d’abord merveilleux, ces rêves s’étaient peu à peu empreints d’une légère angoisse quand je prenais conscience d’être en train de rêver, que la fin de la fantaisie s’annonçait en même temps que le réveil inévitable et le retour à la vie réelle. Rendu au monde des lésions et de la douleur, je m’efforçais d’oublier que j’avais un visage et je m’imaginais souvent en homme immatériel : il me semblait que, détaché de mon corps, mes yeux étaient les fenêtres d’une conscience qui se déplaçait dans un univers sans consistance aucune. Deux fois seulement j’ai eu la force de m’assurer que j’étais un être fait de chair et de sang quand, posant les doigts sur ma joue, j’ai eu l’impression de toucher la carapace d’un tatou ou d’une tortue.

Et puis, un jour, tout cela a pris fin. J’avais ouvert les yeux dans la position rigide des derniers mois et quand je me suis levé avec les précautions habituelles, j’ai aperçu sur mon oreiller des squames pareils à des restes d’un tissu organique comme fossilisé. J’ai cru pendant quelques secondes que c’était un rêve. J’ai porté les mains à mon visage. Non, ce n’était pas un rêve. J’ai couru à la chambre de ma tante Laura comme un gamin et je l’ai forcée à poser les mains sur mon visage. Des tissus desséchés étaient tombés par plaques comme les morceaux d’un masque sous la matière inerte duquel apparaissait une surface lisse, quoique rouge. Pour la première fois depuis des semaines, je me suis regardé attentivement dans le miroir de la salle de bains et j’ai détaché quelques peaux mortes qui adhéraient encore à mon visage. Au bout de plus de deux mois, je reconnaissais enfin mes traits après m’être rasé. C’était les derniers jours du mois de juin.

Le médecin, satisfait, a arrêté le traitement. Les effets indésirables du Roaccutane ont complètement disparu au cours des dernières semaines du trimestre, si bien que j’ai pu préparer mes examens avec assiduité afin de conserver ma bourse. Les efforts à accomplir retrouvaient leur sens, et m’appliquer reprenait tout son intérêt. Si je n’ai pas cherché à sortir de ma solitude et de ma réserve, peut-être pour ne pas donner aux autres l’impression que j’étais lunatique, quelque chose en moi avait changé. C’était nouveau, mais je n’aurais su dire en quoi exactement. Entre les cours, une fois achevées les tâches collectives et individuelles, dans de brefs moments de distraction, j’étais gagné par une incroyable exaltation, un débordement inhabituel de confiance en moi. Un je-ne-sais-quoi me poussait à m’intéresser à tout et m’enthousiasmait. Sur ces entrefaites, un jour où je songeais vaguement à un poème que j’avais lu à l’atelier de Parra, dans lequel mon oncle serveur monologuait, je me suis souvenu de ses propos, qui retraçaient une histoire nous concernant l’un et l’autre. Venus d’un endroit secret ou inexplorable, et en même temps sûr et proche, ils étaient la trame d’un récit. Dès lors, je n’ai plus eu qu’une envie : voir s’achever le semestre et me consacrer enfin à l’écriture d’une nouvelle. Oui, une nouvelle que je sentais monter en moi telle une étoile sur mon horizon intérieur.

Sitôt venues les vacances de mi-année, j’ai acheté une ramette de papier, choisi deux bons stylos, apporté sur le petit bureau de ma chambre quelques-uns des dictionnaires de mon oncle Emilio, le tome de son encyclopédie médicale consacré aux maladies de la peau et, aussitôt aveugle et sourd à tout le reste, plongé dans un état d’émotion grandissante, j’ai écrit les phrases que j’avais travaillées mentalement les jours précédents et que je pouvais à présent coucher sur le papier. Ma main impatiente a bientôt fait apparaître un serveur solitaire, qui avait indubitablement quelque chose de l’oncle Emilio. Sur le seuil de la pizzeria où il travaillait, un dimanche, très tard, par une nuit glaciale dans le quartier de Miraflores, il monologuait, et son discours triste devenait parfois frénétique. Pourquoi l’oncle Emilio était-il là ? me demandais-je pendant que j’écrivais. Pourquoi travaillait-il autant ? À qui la faute ?

Quand j’ai fini le premier paragraphe, j’étais certain que l’histoire allait aborder ce qui avait été ma maladie et aussi ce qui me liait à l’oncle Emilio, ou ce que j’aurais aimé qui nous lie s’il avait vraiment été mon père. Pendant les heures que je passais enfermé à la maison ou à marcher comme un possédé dans les parcs de Santa Anita, j’ai compris que j’étais, comme le fils putatif de ma nouvelle, responsable de la situation dans laquelle se trouvait ce père, mon père. Puis sont apparus d’autres éléments du récit, une histoire d’amour avortée entre ce reflet de moi-même et une étudiante de l’université à laquelle je prêtais certains traits d’une amie de Valeria Klimt ; les étés pendant lesquels le père et le fils travaillaient ensemble à la pizzeria ; le moment où l’adolescent devenu monstrueux se lacère le visage dans la salle de bains, et devient à jamais un autre – quelqu’un qui n’était pas moi, en définitive, mais que j’aurais pu être. À mesure qu’elles apparaissaient, ces vies possibles, différentes de la mienne, allaient se perdre dans les feuilles qui s’entassaient d’un côté de mon bureau.

Ce que j’ai finalement raconté à partir du moment où le protagoniste se défigure et s’enfuit de chez ses parents, c’est le chagrin du père après la disparition du fils qu’il ne peut aider, l’espoir trompeur de son retour, le vide de la solitude et le moment où ils se retrouvent.

J’ai terminé une première version débridée pleine de ratures et de taches et, en la mettant au propre, j’ai étoffé le processus de transformation du fils, la relation avortée avec l’étudiante et le travail du serveur comme s’il s’agissait de détailler le scénario d’un film. J’avais réussi à me regarder avec les yeux d’un autre et à éprouver de la compassion face à ce qui aurait pu être. J’avais transformé un épisode terrible de mon histoire en autre chose. J’aurais pu pleurer de tristesse sur mon vécu et j’étais pourtant prêt à bondir de mon siège, à applaudir et à me mettre à danser dans cette chambre où la douleur s’était changée en événements racontés avec force et emportement, et qui me paraissaient magnifiques. J’étais de nouveau seul, mais cette fois heureux.

Pendant les jours suivants, je me suis attelé à cette seule tâche avec tout le sérieux dont j’étais capable. À un certain moment, j’ai éprouvé le besoin de confronter ce que j’avais raconté avec la réalité, et je me suis rendu à Miraflores. Un carnet de notes à la main, j’ai arpenté à plusieurs reprises la rue Mártir Olaya et le passage Champagnat, je me suis attardé devant la pizzeria où travaillait mon oncle pour mieux cerner et recréer ensuite, avec une fidélité plus grande, l’horizon quotidien de mon personnage. Avec ces notes et ces indications, j’ai passé des soirées et des nuits à polir le texte, sans cesser de consulter des dictionnaires pour choisir des mots que je voulais précis, et je sais aujourd’hui que je suis alors devenu celui que je suis. Ce serveur qui en définitive n’était plus mon oncle et cet adolescent malade qui tout compte fait n’était pas moi étaient brusquement devenus des parts intrinsèques de mon être. J’étais plus vivant dans la peau de mes personnages que dans le monde réel, plus à l’aise dans l’atmosphère qui les entoure que dans celle qui m’environne, et de toutes mes forces j’ai désiré que ma vie soit, dans l’avenir, une prolongation de ces jours de juillet 1996.

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