Tout dire
Chapitre 8
Quand les cours reprirent, Gabriel avait pour ainsi dire renoncé à écrire, et ce renoncement ainsi que les épreuves sentimentales que traversait Santiago et le changement de vie de Jorge ravivaient l’image de Fernanda. Pendant les jours qui suivirent, il accompagna Santiago pour aider celui-ci à récupérer ses affaires dans l’appartement d’où Lorena avait déjà retiré les siennes et visiter des logements à louer à Miraflores et à Barranco ; il sentit alors que son interprétation de ce qui s’était passé avec Fernanda était sujette à caution et, malgré le rejet que lui avaient infligé les parents de la jeune femme, il pouvait regarder d’un œil neuf tout ce qu’il avait vécu avec elle. Santiago avait la sensation de tomber en chute libre ; en se rendant d’un appartement à un autre, il fournissait à Gabriel toujours plus d’éléments qui pouvaient expliquer la rupture, mais il n’aboutissait de fait à rien de précis. Elle l’avait quitté. En l’écoutant récapituler sa liaison avec Lorena, la routine qui s’était installée entre eux, leurs appréhensions et ce qui les avait dressés l’un contre l’autre, Gabriel ne manquait pas de se rappeler avec quelle fougue Fernanda et lui faisaient l’amour, avec quel plaisir ils sortaient et allaient faire un tour dans le quartier, à quel point ils s’entendaient bien, et comment ils avaient tissé un bonheur tangible. Le jour où il accompagna Jorge pour l’aider à choisir un costume, il imagina le plaisir qu’il aurait eu à se rendre à cette cérémonie en compagnie de Fernanda. Il la revit sous la douche, revit ses cheveux, ses hanches, sa façon de porter la main gauche à son menton quand elle dormait et, brusquement, ces évocations prirent vie, ses émotions cédèrent place à des raisonnements qui lui firent comprendre que Fernanda avait payé les conséquences de blessures qu’elle n’avait pas infligées et que, tout compte fait, en rompant, il avait seulement donné satisfaction aux parents de son amie. Alors, il eut l’impression que quelque chose en lui renaissait. L’après-midi où il prit la décision définitive de ne plus écrire et de consacrer le reste de l’année à définir une fois pour toutes le chemin à prendre – retour au journalisme, ou à l’université, ou recherche d’une autre vocation –, il se vit en train de chercher le numéro de Fernanda dans le répertoire de son mobile.
Il l’entendit dire « Allô ? » et attendit quelques secondes, le cœur battant et les jambes en coton.
– Bonjour, Fernanda, C’est Gabriel, dit-il enfin de sa voix la plus sereine.
Il lui sembla percevoir, dans le récepteur, un sanglot étouffé.
Ils se donnèrent rendez-vous dans un café proche de chez elle, sur l’avenue Benavides. Gabriel y arriva avec une demi-heure d’avance et tâcha de mettre de l’ordre dans ses pensées. Il avait tout compris, l’avait quittée à cause de frustrations qui ne regardaient que lui et en réaction à une violence qui ne venait pas d’elle. Mais à peine la vit-il descendre du taxi et se diriger vers le bar avec des cheveux coupés très court et les traits accusés, tout cet échafaudage s’effondra. Elle donnait l’impression d’avoir passé un hiver épouvantable, et une fois devant lui, elle lui lança un rapide coup d’œil qui semblait lui demander d’où il sortait, mais elle se déclara surprise de son appel et voulut savoir s’il était parvenu à écrire son livre. Gabriel lui dit la vérité : il s’était échiné à écrire, et l’amplitude de l’échec lui avait fait comprendre que ce n’était pas sa vocation. Voilà pourquoi il était là. Elle lui demanda s’il avait des cigarettes, il sortit son paquet, puis lui donna du feu, alluma la sienne et commanda du café et une carafe d’eau. Il lui apprit rapidement la rupture de Santiago et Alejandra, lui annonça que Jorge allait se marier, que l’hiver spantien avait trouvé sa fin et, après avoir manifesté la surprise que lui causaient ces nouvelles, Fernanda lui dit qu’elle n’avait pas trop à se plaindre, qu’elle poursuivait bien entendu ses études à l’université mais sous un nouvel angle, que ces mois de solitude lui avaient permis de faire le point, de mûrir, et qu’elle savait à présent qu’il lui fallait un espace à elle, où elle pourrait affronter les questions auxquelles elle devait répondre seule. Leur rupture, en définitive, lui avait été utile. Gabriel l’écouta avec attention et, surpris par son commentaire sur leur « rupture », s’avisa que jamais il n’avait envisagé la chose sous ce jour. Tout n’avait été pour lui qu’une suite d’affrontements acharnés avec les parents de Fernanda. Mais, en disant cela, elle avait trahi un certain effort : ces mots n’étaient pas venus spontanément à ses lèvres. Après avoir bu quelques petites gorgées de café, elle lui demanda de but en blanc ce qu’il avait à lui dire.
Gabriel lui fit part dans le désordre des idées qu’il avait eues, et le silence de la jeune femme commença à lui faire peur. Quand il lut sur son visage un certain soulagement, il se dit qu’il avait peut-être une chance de réparer les dégâts. Mais Fernanda le regarda fixement dans les yeux et pinça les lèvres.
– Tu es un imbécile, Gabriel, lui dit-elle brusquement en l’interrompant. Où diable crois-tu que j’étais pendant que tu jouais à mettre de l’ordre dans ta vie ?
Gabriel se tut. Il n’avait plus rien à dire. Elle demanda l’addition et lui confia ensuite que tout cela l’avait déroutée. Elle était passée par des choses qu’il ne pouvait même pas imaginer en essayant de surmonter cet abandon, pendant tous ces mois, et voilà qu’il revenait un beau jour, sans crier gare, comme si de rien n’était, pour lui dire qu’il avait réfléchi et que tout était maintenant clair pour lui. Mais pas pour elle. Pour elle, rien n’était clair. Elle ne voulait pas prendre une nouvelle fois le risque de s’engager avec quelqu’un qui pouvait la laisser tomber comme il l’avait fait ce soir-là dans le parc de Miraflores. Fernanda, en disant ces mots et sur le point de fondre en larmes, se mit à trembler comme un oisillon. Ils quittèrent le café et Gabriel la prit par l’épaule, la serrant avec force, en signe de tendresse, pour montrer qu’il était là, prêt à la soutenir. Il regardait passer les voitures quand Fernanda se jeta contre sa poitrine et l’étreignit avec une certaine violence en lui donnant de légers coups de poing, comme si elle l’accusait de quelque chose. Quand il approcha ses lèvres des siennes, elle se laissa enlacer et l’embrassa avec une force désespérée. Ils ne cessèrent de s’embrasser sous la bruine, dans le taxi qui les conduisit à un hôtel proche de chez elle, dans l’escalier qui les mena à la chambre, sur le seuil de celle-ci, pendant qu’ils se dévêtaient et constataient avec un mélange de plaisir et de peur que le désir ne les avait pas quittés. Après avoir fait l’amour, Gabriel s’abandonna à une sensation de paix immense, mais elle se mit à sangloter. Tout d’abord, pendant qu’il la tranquillisait en la caressant, Gabriel crut qu’il s’agissait de larmes de joie, pourtant, il ne tarda pas à remarquer que ces pleurs incontrôlables obéissaient à d’autres forces, et il crut sentir grandir en lui l’angoisse, l’effroi, la panique, comme si Fernanda traversait une succession de couloirs obscurs auxquels il n’aurait jamais accès. Il la tint étroitement serrée dans ses bras, pour la protéger, lui faire sentir en la caressant qu’il était là, attentif.
Le mariage prochain d’Alejandra et de Jorge dissipa les doutes qui pesèrent sur lui après ces retrouvailles. Il n’est pas près d’oublier la forte réverbération de la matinée nuageuse où eut lieu la cérémonie. Fernanda porte un ensemble léger qui met en valeur ses formes et son chignon haut ; il la conduit par la main sur la place de Barranco quand il aperçoit au loin, devant l’entrée de la bibliothèque municipale, quelques-uns de ses anciens collègues de Semana et les familles des fiancés qui attendent impatiemment l’arrivée d’Alejandra. Parmi eux, Jorge, dans le costume gris qui lui va si bien, avec sa cravate argent qui fait ressortir ses yeux bleus ; son visage est rasé de plus près qu’il ne l’a été depuis longtemps. Fernanda et Gabriel s’approchent pour l’embrasser quand sort de derrière une colonne de la façade un Bruno très étrangement vêtu d’un costume noir. Une énorme cravate rose contraste avec l’expression sévère qu’il affiche en venant vers eux. Il tient par la main Tatiana, en robe bleue. Santiago arrive un peu en retard, comme il se doit, plus maigre que jamais, fumant sans arrêt comme s’il se préparait à assister à un enterrement et non à un mariage et à la réception qui aura lieu à la Villa Teresa. Bruno lance une vanne sur la cravate de Montero, et tous inspectent aussitôt d’un regard leurs chaussures, leur veston et leur cravate. La mariée arrive la dernière et surprend tout le monde avec ses cheveux très noirs ramassés en chignon, sa robe blanche avec des fleurs brodées aux couleurs vives qui la font ressembler à un personnage de Diego Rivera.
La cérémonie se déroule dans la salle de réunion de la bibliothèque avec une simplicité qui émeut Gabriel. Elle dure peu, et les invités doivent tendre l’oreille pour écouter le fonctionnaire rappeler aux futurs époux leurs droits et leurs devoirs. Seuls Jorge et Alejandra échangent des regards complices comme si tout cela n’était qu’une blague. Gabriel et Santiago attendent d’être appelés en tant que témoins, et montent sur l’estrade où se trouve la table sur laquelle est posé le registre. Gabriel le signe machinalement, sans penser à rien, et tout se déroule devant ses yeux sans que son esprit en retienne quoi que ce soit. Quelques minutes plus tard, quand tous ont applaudi et embrassé les nouveaux mariés, leur ont lancé du riz, il part main dans la main avec Fernanda dans le passage qui mène au Puente de los Suspiros et de là, en prenant sur la gauche la rue Ayacucho, à la résidence Villa Teresa. Pendant qu’ils descendent avec précaution, à cause des hauts talons de Fernanda, les marches rouges de l’escalier sans fin qui dévale jusqu’à la cour au-dessus de la Bajada de Baños de Barranco et de la mer, Gabriel lui raconte les nombreuses fois où il a aidé ses amis à déménager, leurs émotions de ces années-là, et sa gorge se noue au souvenir de leurs soirées sur la terrasse aujourd’hui couverte d’une bâche blanche qui va abriter du soleil les neuf ou dix tables autour desquelles vont s’asseoir, guidés par des serveurs en tenue qui se déplacent avec vivacité, les membres des deux familles, les collègues et les amis des mariés. Sur une des tables, la plus proche de la descente vers la mer, est posé un carton où figure en gros caractères « Conciliabule », ce qui fait rire les quatre amis. Ils lèvent les verres que les serveurs ont remplis en échangeant, avec une panique feinte, des regards qui signifient voilà, Jorge l’a fait, il est marié, et il s’en va ; sans Spanton le Conciliabule était mort, maintenant il est définitivement enterré. Une vague de tristesse les emporte, mais le rire finit par les gagner.
C’était la première fois que les quatre énergumènes de l’apocalypse se considéraient avec tendresse : depuis qu’ils se connaissaient, jamais ils n’avaient été tous en même temps ainsi habillés, et ils se tiraient par la cravate comme des enfants à un baptême, se moquaient des souliers vernis de Lisboa qui ressemblaient à ceux des agents de la circulation, des motifs absurdes de la cravate de Montero et de son veston qu’il semblait avoir emprunté à son grand-père, ou de la cravate rose de Bruno, qui tranchait sur le noir de sa chemise et lui donnait une apparence d’animateur de fête pour adolescents, image dont ce dernier s’empara pour se lancer, avec force gesticulations, dans une parodie des baratins insipides de ces bateleurs, ce qui mit une certaine animation autour des tables voisines. Montero semblait avoir oublié ses pensées amères.
Très tard dans la nuit, il ne restait guère que les énergumènes avec la chemise hors du pantalon et leurs cravates dénouées, Gabriel avait raccompagné Fernanda chez elle comme l’exigeaient les parents de son amie, et Tatiana était partie elle aussi. Les amies d’Alejandra semblaient très occupées à échanger des propos que l’on ne pouvait entendre de la table du Conciliabule, à laquelle Jorge venait d’arriver, complètement saoul. Il était heureux de les voir ici, heureux qu’ils fussent restés dans un moment aussi important pour lui, mais il en arriva à des sujets qui n’appartenaient qu’à eux. Se rappelaient-ils le gazon bleu de la folie ? Les jours où ils se retrouvaient tous chez Montero ? Ce qu’était le Conciliabule avant qu’il ne porte ce nom ? Bien sûr, lui répondirent-ils. Eh bien, fit-il alors en essayant d’allumer sa cigarette par le filtre, à cette époque, vous ignoriez que j’étais sur le point de me faire sauter le caisson. Tout le temps. Tous les matins, à mon réveil. Oui, c’est vrai. Il avait envisagé de le leur dire, et même peut-être de l’écrire, sans très bien savoir comment, mais voilà, le moment était venu, il le leur disait, maintenant qu’il épousait Alejandra sans savoir où allait l’entraîner l’aventure espagnole. À cette époque, il voulait en finir, trouver un endroit isolé, se jeter dans le vide ou recourir à un autre moyen de se supprimer, et il en était là quand, dans un cours à l’université San Marcos, il avait rencontré Santiago Montero. Le savaient-ils, que Santiago et lui s’étaient connus à San Marcos ? Montero l’avait invité à assister à un atelier de Parra, et à venir chez lui pour lui montrer ses poèmes, qu’il lisait pendant ces soirées où le Conciliabule n’existait pas encore, ils s’étaient liés d’amitié et seules les paroles de Montero lui permettaient de tenir debout et rester en ce monde. Se souvenaient-ils de la musique qu’ils écoutaient sur le gazon bleu de la folie ? Charly, Spinetta, Dylan, les Beatles. Pour eux, c’était de la musique. Pour lui, c’était un lit dans une maison, un endroit où il aurait aimé rester pour ne pas retrouver ce qu’il vivait dans sa famille. Il aurait tellement aimé pouvoir passer toute la nuit chez Montero, sous prétexte d’écouter de la musique. C’était ce qu’il avait alors découvert, paniqué : qu’il ne désirait qu’une seule chose, dormir là, recevoir une sorte de bourse qui lui permettrait de faire partie de la famille qu’ils formaient, ensemble, avec à sa tête les parents de Santiago, ou des parents comme ceux de Santiago, un monsieur aux cheveux blancs, désireux de voir son fils fumer moins et écouter moins fort cette musique de dingues pour ne pas troubler le sommeil des voisins, et une mère attentive qui s’inquiétait de savoir si son fils sortait suffisamment couvert et s’il avait assez mangé. Santiago avait fait de lui un poète en lui apprenant ce qu’il connaissait le mieux : leur langue. Il la connaissait déjà, bien sûr, savait déjà qu’il voulait être poète, mais il n’avait pas les couilles de l’assumer et ne l’aurait pas fait sans Montero. Pourquoi le regardaient-ils comme ça ? C’est vrai, il ne s’ouvrait jamais aux autres, il voyageait toujours en lui-même, mais cette nuit, alors qu’il était sur le point de partir pour l’Espagne, où il crèverait sans doute de chagrin, de solitude ou de faim, il voulait leur dire qu’il était vert de peur, et que s’il le pouvait il repartirait en arrière pour revivre ce qu’il avait vécu avec eux et retourner chez Montero où il avait fait leur connaissance, où je vous ai connus, Bruno, Gabriel, parce que dans cette maison il avait rencontré d’autres frères. Jorge embrassait Bruno, et Gabriel avait la gorge nouée ; il savait, même s’il était moins saoul que Jorge, qu’il aurait pu souscrire à chacun des mots que celui-ci venait de dire. Il alluma une cigarette et il se revit, avec le pull marron que sa tante lui avait tricoté, dans le bus qui allait de Santa Anita à Higuereta, en ne pensant qu’à sa rencontre prochaine avec Santiago chez ce dernier, il l’entendit lui donner son avis sur les premières nouvelles qu’il avait écrites, il retrouva les contrariétés éprouvées quand Santiago lui parlait de son ami Jorge. Ces souvenirs s’étaient juxtaposés à ce que Bruno, encore ému dans les bras de Jorge, disait sans inflexions théâtrales, le visage grave, dépourvu de toute grimace, le regard las. Quelque chose de semblable était arrivé à Spanton. Tourmenté depuis son adolescence, il voyait en lui-même un fils du démon, emprisonné à l’écart de tout, avec pour seule compagnie ses voix intérieures. Grâce au Conciliabule, il avait trouvé une place sur terre, dit-il avec un léger sourire, un refuge partagé avec les énergumènes aujourd’hui déguisés en monsieur Tout-le-monde. Il s’était ainsi rendu compte qu’il n’était ni anormal ni cinglé. Les fous étaient ceux qui vivaient hors du Conciliabule. Lui n’était qu’un olibrius. Gabriel embrassa Bruno, et celui-ci porta les mains à son visage. Alors Lisboa se rappela ce que Santiago lui avait dit, en lui parlant pour la première fois de Jorge et de Bruno, comment il avait magnifié sans le vouloir leur talent, cette vigueur surgie de deux esprits ténébreux. Tous s’étaient connus grâce à Montero et son intelligence subtile, n’était-il pas vrai ? Un garçon élevé dans un quartier résidentiel, avec ses planches à roulettes sous l’escalier, qui un beau jour et pour une raison que personne ne comprendrait jamais était sorti de chez lui pour se lier d’amitié avec trois types affligés de blessures. Montero, qui donnait toujours l’impression d’être le plus normal d’entre eux, était maintenant là, plus maigre que jamais, avec une indéniable apparence d’épave. Et plus seul que ses trois amis. Bruno lança une vanne à Montero en essuyant ses larmes et tous rirent. Jorge en lança une autre à Bruno, et tous jouèrent à qui lancerait la plus dingue. En les regardant, Lisboa vit en eux des vétérans de guerre de ces années quatre-vingt-dix qui étaient loin derrière eux.
La beuverie continua et ce qui suivit resta pour eux tous le souvenir ineffaçable de l’ultime Conciliabule, la dernière nuit au cours de laquelle Spanton fut de nouveau Spanton et où tous, animés par l’euphorie, remontèrent sur scène et vécurent à fond l’ultime interprétation des rôles qu’ils s’étaient eux-mêmes attribués pendant des années devant une salle de théâtre vide ou peuplée d’ombres. Ils finirent, nul ne se rappelle comment, par quitter la Villa Teresa, empruntèrent l’avenue Pedro de Osma, longèrent la promenade du bord de mer de Barranco, dépassèrent le Museo de Osma, et s’assirent sur l’un des parapets qui dominent la grève, non loin de Chorrillos, sans s’inquiéter du sommeil du voisinage.
Bruno dansa sur le muret pendant que nous hurlions ce qu’il fallait hurler cette nuit-là, désespérés par notre sentiment de plénitude et le soupçon que tout cela allait se terminer par une nouvelle façon de percevoir le temps. Bientôt jaillirent les jeux de mots de Jorge, les images poétiques de Santiago, les équations rationalistes et, à cette heure, absurdes de Gabriel, l’histrionisme déchaîné et baroque de Spanton. Leurs quatre têtes étaient collées les unes aux autres comme celles des joueurs de football américain et ne faisaient plus qu’une chiffe molle totalement imbibée. Alors, entre le visage pâle de Montero, celui, brun, de Lorente et celui, doré, de Ramírez Zavala, Lisboa sentit que le sien prenait pleinement son sens. Il pensa à ce que signifiait la liberté, à la leçon profonde que lui donnait le Conciliabule, mais il ne pouvait s’empêcher de se tordre de rire sur les dalles de la promenade. Il ne savait plus où il était.
OceanofPDF.com