Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 19 sur 45

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Tout dire

Chapitre 9

 

 

– Il y a un mail de Spanton, me dit Jorge, assis à côté de moi le jeudi suivant, à midi, alors que nous bouclons le courrier des lecteurs, avant que je ne rédige l’accroche et qu’il ne termine la titraille du feuillet où doit s’inscrire la première page politique de Pedro O’Riordan.

Ni l’un ni l’autre n’avions eu le temps d’ouvrir les derniers messages arrivés dans nos boîtes aux lettres électroniques. Depuis que mes responsabilités s’étaient accrues et mes rendez-vous avec Cecilia multipliés, j’avais perdu Spanton de vue. Un appel me fit sursauter.

– Tu as lu le message de Spanton ? me demande Montero, qui me téléphone de son bureau à La Nación.

– Je l’ouvre, ai-je fait.

– C’est trop fort, mon vieux.

– Je le lis et je te rappelle.

– « Nègres de l’amour » ! s’exclame Jorge en riant.

Voici ce que donnait le message :

Objet : L’Ange Spanton embouche la septième trompette et appelle ses ouailles à la fondation du Conciliabule

Monstres de l’irréel, bêtes inexistantes, enfants du Roaccutane, épigones de Parra, nègres de l’amour, hommes sans rédemption, frères humains qui après vous vivez, la fin du monde est sans doute proche, et un véritable bouleversement s’abat sur l’homme de la fin des temps. La seule certitude c’est que Spanton, l’enfant prophète qui est sa divinité et sa lumière, son guide et son rédempteur (Agenouillez-vous tous devant Spanton, Spanton est votre Dieu !) annonce ce qui vient et qui ne vient pas, et le plus souvent ce qui jamais ne sera, ce qui revient à dire qu’il ne sait rien, mais chut ! Spanton se comprend et sait trouver les voies secrètes de son esprit abymé. Ce qui est certain, c’est que soumis dans son désespoir à la férule et à la tutelle de ses voix, Spanton est sorti lorgner le monde et déchiffrer dans les menus signaux de l’univers – une feuille qui tombe d’un arbre, la migration d’un oiseau, le mouvement imperceptible des astres – les annonces infrangibles de l’Apocalypse. C’est ainsi que Spanton en personne, soumis à ses peines et ses hésitations, a consulté les oracles, parcouru les corridors de son immense labyrinthe, fui son Spanton profond et entrevu la catastrophe, le phénomène d’oscillation australe que les spécialistes ont appelé « courant de l’Enfant », et qui n’est rien d’autre, songe Spanton, que son flux de Divin Enfant.

Oui, frères monstres, catoblépas inachevés qui se lèchent mutuellement leurs blessures en une orgie assez répugnante : en vérité je vous le dis, la septième trompette de la fin des temps a retenti dans le chaos du monde et seule l’oreille fine du Divin Enfant a pu reconnaître le glas de l’Armageddon. Que Lisboa ait enfin pu trouver femme, laisser tomber Spanton, l’abandonner à son sort, est l’indicateur le plus infaillible de la fin du monde. Que cette même caricature d’homme puisse éditer une revue, dans laquelle on laisse écrire Ramírez Zavala et, qui plus est, que ce soit maintenant Montero qui vienne nous conseiller quelles expositions voir et quels livres lire n’en est-il pas la confirmation flagrante ? Oui, écoutez, apostats ou apoplectiques ou quoi que vous soyez d’aussi atroce, après avoir zieuté le monde et s’être retiré sur les cimes pour méditer en compagnie des oiseaux et des astres (qui, bien entendu, ont fui Spanton), après les jours de folie vécus seul en lui-même, dans l’esprit vain et assoiffé qui est le sien, seul au milieu d’une église aux bancs vides et aux croix inversées où nul ne vient plus, accablé par le long hiver spantien dont on ne voit plus la fin, l’annonce a été faite à Spanton qu’il était impératif de pallier ce gâchis universel, et la vérité lui a été révélée en un mot qui nous rendra immortels. En vérité, Spanton tutoie la vérité.

C’est pourquoi il lance maintenant un appel à ses anciens fidèles en ce temps de chagrin et de désolation. Pour partager avec vous la Parole. Retrouvons-nous à l’endroit de votre choix où je pourrai poser la première pierre de mon Église. Confiez-vous à votre dieu Spanton. Ou du moins à moi. Allons, créatures, que l’ardeur soit avec vous. Mais pas à l’excès. J’ai dans mon cœur un océan de bibines glacées à partager avec vous. Du fond de ma nuit, je vous appelle, venez à moi, Zavalita, Santiago, Gabriel… qu’il ne soit pas dit que tous mes frères s’en sont allés et que je suis l’unique reclus.

Écoutez-moi, pour une fois. Seulement pour cette fois.

Sa Divine Grâce

S.P.A.N.T.O.N.

 

Après avoir lu ces lignes, j’en ai relu certaines parties et me suis mis à taper frénétiquement sur le clavier.

– Tu réponds à Spanton ? m’a demandé Jorge, qui écrivait lui aussi.

– Oui, tout de suite.

– Il y a un mail de Montero.

J’ai juste eu le temps d’écrire le mien et de l’envoyer avant d’approuver les photos, de déjeuner avec Jorge à la cafétéria du journal, de convenir avec lui de l’heure et de l’endroit où nous allions rencontrer Sa Divine Grâce et de nous aviser qu’il y avait longtemps que nous ne nous étions plus réunis tous les quatre. Je suis ensuite retourné pour écrire mon éditorial, envoyer des mails, coordonner les pubs, revoir l’accroche avec De Rivera et attendre le texte d’O’Riordan pour me jeter sur lui avec Jessica et demander l’approbation de Francisco, finir le travail survolté, sortir boire quelques verres avec Pedro, retrouver Barraza ou Canales au Kitsch ou au Dragón ou au Sargento, fumer avec eux un petit joint, offrir quelques tournées de bière et, claqué, payer une somme astronomique à un chauffeur de taxi pour qu’il me conduise rue de Los Ruiseñores, à Santa Anita, ensuite m’endormir sur le matelas, étouffant des fumées de toutes les cigarettes de la nuit, me réveiller tant bien que mal, chausser des lunettes noires, payer une nouvelle somme astronomique au chauffeur de taxi en lui demandant de gazer tout au long de la Vía Evitamiento, voir défiler au loin les montagnes d’un côté de l’avenue, puis Acho et le Palais du gouvernement, arriver à la rédaction, inspecter le numéro imprimé avec De Rivera, l’entendre dire que tout ça est correct puis assister à la réunion éditoriale en écrasant mes bâillements et en écoutant mes rédacteurs défendre leurs projets, puis aller manger quelque ceviche et commenter en leur compagnie l’édition et les sujets d’actualité, retourner au bureau et mettre au point le sommaire avec ce qu’il me reste d’esprit, le montrer à De Rivera, donner le feu vert au rédacteur de chaque article, aller dîner avec Jorge et Alejandra dans un Chinois de Magdalena et quitter la jeune femme parce que nous avons rendez-vous avec Santiago et Bruno, le fou qui nous a convoqués pour fonder son Église, acheter de quoi boire avec Jorge, monter tout ce qu’il faut dans son petit studio, simple chambre mansardée où tiennent à peine un lit, des rayonnages où s’entassent les livres et une table, s’y asseoir et attendre Bruno et Santiago, oublier le travail, les bouclages que nous avons laissés derrière nous, pour nous rappeler que nous sommes ensemble par-delà le journalisme, parler alors de nous, de la liaison dévastatrice de Santiago avec Viviana, de ce que Bruno appelle « le long hiver spantien », pendant que nous trinquons, et que je le remarque enfin : son visage est radieux comme il l’était le soir où il m’a annoncé qu’il était rédacteur à Semana, et je lui demande ce qui lui est arrivé, et lui me demande si j’écris enfin, ce à quoi je réponds non, impossible, je n’ai même pas le loisir de lire de la fiction, seulement les journaux, tous les jours des journaux, même le samedi et le dimanche, il faut bien éditer O’Riordan, et là-dessus il m’annonce qu’il a quelque chose à me dire, nous allumons une cigarette, nous sortons fumer sur la terrasse collective du cinquième, nous regardons les habitations de ce quartier froid de Magdalena, au bord de l’océan, je sens une légère bruine se poser sur mes mains, mon visage, au moment où j’entends Jorge dire qu’Alejandra a achevé de l’en convaincre, qu’il a pu mettre suffisamment d’argent de côté depuis qu’il a eu cette promotion à Semana – en partie grâce à moi, il ne m’en remerciera jamais assez – pour faire éditer son premier recueil de poèmes. Il guettait l’occasion de me le dire, c’est chose faite, Montero est au courant. J’embrasse Jorge, le traite de sacré salopard, à la fois très heureux pour lui et très fâché contre moi. Nous ouvrons deux canettes et il me parle de son livre : tout d’abord, il n’y croyait pas, ce que je sais très bien, publier ne lui disait rien qui vaille, mais il sentait en même temps qu’il devait se dépouiller de tous les poèmes qu’il avait jusqu’alors écrits pour mieux se consacrer à Alejandra. Il a trouvé un éditeur – Jaime Estrada –, c’est celui de Santiago, et tout est prêt, y compris le titre et la couverture. C’est alors que Montero sonne à la porte, Jorge descend lui ouvrir, tous deux montent avec d’autres bières, nous nous embrassons, je remarque la pâleur de Santiago, l’attribue à ses querelles avec Viviana, il nous dit qu’il nous en parlera plus tard mais qu’il pense en avoir fini avec elle, après quoi nous trinquons et tâchons de déterminer à quand remonte notre dernière réunion, et quand Jorge lui fait savoir qu’il m’a tout dit à propos de son recueil, Montero sourit enfin, estime que ce sont en définitive ces choses-là qui durent, sur quoi nous trinquons une nouvelle fois à la parution prochaine du livre, ce qui nous exalte un peu et nous ramène aux mails de Spanton, de ce fou de Spanton, qui se pointe toujours en retard, ce pourquoi nous nous mettons à déblatérer sur son compte, mais la sonnette se fait entendre, il apparaît tout de noir vêtu, nous nous embrassons, il change complètement de visage quand nous lui parlons du recueil de Jorge, fait quelques pas à la Michael Jackson, tout heureux, et Jorge lui demande brusquement, en manière de plaisanterie, de nous expliquer ce que veulent dire ses messages, alors Spanton pose l’index sur ses lèvres, va chercher la sacoche qu’il a apportée avec lui, en tire une bougie noire, nous prie d’éteindre les lumières, nous rions dans le noir comme des gamins autour d’un feu de camp, Jorge suggère que Spanton est en train de se mettre à poil, mais nous entendons craquer une allumette et voyons émerger de l’obscurité le visage du Divin Enfant éclairé par le bas, pareil à une idole vaudou ou à un monstre de film d’épouvante, nous en rions tous les trois, le visage de Spanton reste de marbre tandis qu’il pose la bougie sur la table et d’un geste enveloppant de la main nous fait signe de nous rapprocher. Ses yeux se rivent sur nous pendant quelques secondes.

– Silence, exige-t-il.

Le silence se fait.

Il tend son visage vers la flamme, pointe un doigt en l’air, lève les yeux et prend la parole, avec une expression insane.

– Voici venu le jour que vous tous, petites vipères infectes, attendiez sans le savoir depuis que je ne sais qui a eu la mauvaise idée de vous mettre au monde, le jour où vous allez cesser d’être des animaux inachevés pour faire partie de la création parfaite cuisinée par votre seigneur Spanton.

Il ferme les yeux, les rouvre, nous regarde à nouveau, maître de la situation.

– La première assemblée du Conciliabule des Innommables s’ouvre aujourd’hui en ce lieu d’élection parce que telle a été la parole révélée à Spanton dans les jours de solitude où il a été abandonné par ses amis, parole qui changera à jamais nos vies et les transcendera : Conciliabule. C’est d’elle qu’est né le projet que, pendant mes nuits d’insomnie, m’ont livré mes visions, et pour lequel je suis dès à présent votre pasteur. Un Conciliabule qui vous unira à jamais, vous, mon peuple élu, mes brebis, et moi, votre Dieu, sans manquement aucun, pour nous railler de nos tourments, tromper la tristesse d’être de ce monde, affronter la fuite du temps et toute la laideur à laquelle nous sommes livrés. Le Conciliabule est bien davantage que la somme des membres qui le constituent, c’est une véritable loge secrète. En tant que tel, il doit rester immaculé, monument élevé à l’horreur et à la jeunesse, institution consacrée à la candeur et à la dégénérescence sous toutes leurs formes.

– Ave, Spanton !

– Voilà ce qui m’a été révélé.

– Et qui fera partie de cette loge ?

– Nous quatre, imbécile.

– Et quelles seront nos obligations ?

– Ne jamais réprimer le mongolisme, rester fidèles à nous-mêmes et conquérir le monde.

– À quoi penses-tu, espèce d’espèce ? Aux sept fous de Roberto Arlt ?

– Ils étaient sept. Nous sommes quatre.

– Nous sommes sept, avec les voix de Spanton.

Il rit enfin et dit que oui, nous serons les sept fous en quatre personnes, et que la formule consubstantialiste sera incluse au serment. Pas un de plus. Jamais. Sous aucun prétexte. Il nous demande ensuite de nous approcher de la bougie pour que nous ne fassions plus qu’un avant d’aller nous divulguer dans le monde, promet qu’il veillera sur la flamme de nos souffles, nous prie de fermer les yeux et quand nous sommes plongés dans le noir nous l’entendons parler avec une autre voix, la sienne, pour nous confier qu’il ne plaisantait pas, en vérité, que ces jours derniers « il a vu des choses », et que nous devons maintenant promettre que même si nous nous assagissons et prenons avec le temps des chemins différents, que nous ayons un jour des enfants ou pas, quittions ce pays ou pas, et que les circonstances nous séparent, nous ne devrons jamais perdre de vue que nous sommes quatre en un, voilà ce que dit Spanton pendant que, paupières closes, je perçois tout de même le tremblement de la flamme de la bougie : nous serons toujours quatre, comme les cavaliers de l’Apocalypse, les piliers de la Terre, les pattes d’un animal plus achevé que nous ne pouvons l’être. Nous sommes à présent le Conciliabule, et nous le resterons, avec nos blessures, jusqu’à ce que la mort que nous aurons méritée nous sépare. Tel est le principe qui doit dès à présent régir nos vies. Moi, Spanton, conclut la voix, je jure de rester membre du Conciliabule et de m’en souvenir où que je sois, dans le succès ou dans la détresse, et de ne jamais oublier mes frères en hurluberlie.

– À toi maintenant, Montero.

– Pourquoi moi ?

– Parce que. Prête serment.

Santiago a répété à peu près ce que Bruno avait dit, Jorge et moi avons fait de même, et la voix de Bruno s’est faite solennelle : « Le Conciliabule est, ses membres sont aussi solidaires que les joueurs d’une équipe de foot, même dans la défaite, le Conciliabule vit en toi, Lisboa, et en toi, Ramírez Zavala, et en toi, Montero, et en moi. »

Je ne me rappelle pas exactement la suite. Nous avons sans doute rallumé les lampes et fait un tel vacarme que les voisins ont protesté, nous sommes sortis continuer la fête en ville, avec une euphorie peu soucieuse de l’importance que le serment spantien allait avoir dans l’avenir, ou du moins de l’importance que chacun de nous lui accorde encore aujourd’hui. En tout cas, le Conciliabule vivait en moi, cette nuit-là, comme en mes trois amis, et je me sentais de nouveau heureux.

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