Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 21 sur 45

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Tout dire

Livre Second

 

 

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Pour lire ce que j’aimerais lire

Il faudrait que je l’écrive

Mais je ne sais pas l’écrire

Nul ne sait l’écrire

MARCELO PELLEGRINI

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Troisième partie

 

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O certo é ser gente linda e cantar

O certo é fazendo música

CAETANO VELOSO

 

Je rêvais que la mer avait gagné doucement les rues de Santa Anita. Je m’approchais sans crainte de son agitation, sans le moindre effroi, et alors que je ne sais pas nager, je pénétrais dans ses eaux, me mettais à flotter sur l’écume salée. Dans le rêve apparaissait aussi le père de Fernanda – vous comprendrez par la suite pourquoi il est tout naturel et aussi important qu’apparaisse dans ce rêve le père de Fernanda – qui s’approchait de la rive, radieux, répondait avec le sourire à mon invitation de plonger dans l’océan, et nous étions tous deux ravis, dans la mer, et je me sentais secrètement fier qu’il y ait aussi à Santa Anita une plage et que nous puissions nous y baigner ensemble. Les maisons, les toits, tout était tel que je l’avais toujours connu. Puis je me suis réveillé. Rien n’avait changé autour de moi. En ouvrant les yeux, j’ai eu l’impression que le monde réel me recevait comme si je venais de sortir des eaux, que mon corps tendu, élastique, était nouveau sous une peau neuve et qu’une force l’animait, peut-être un autre sang, une énergie qui m’avait quitté pendant les jours qui avaient suivi la catharsis de la première partie de ce récit, et qui était maintenant dans la lumière, entrait par la fenêtre et éclairait mes livres, mon lit, les recoins auparavant chargés d’anxiété de cette pièce où de terribles choses s’étaient produites et qui maintenant semblaient libérés des tourments et des ombres. Je me suis levé et j’ai aussitôt su que j’allais écouter de cette bonne musique que j’avais partagée avec Fernanda dans cet appartement pendant les jours où nous avions essayé ensemble de juguler la peur quand l’angoisse était le seul mot qui nous unissait.

J’écris. J’écris que j’écoute Caetano Veloso en écoutant Caetano Veloso, sa voix qui couvre les percussions et les cordes, et je le vois danser et rire, vêtu d’un polo noir sur un polo blanc, et je vois son regard séducteur pendant qu’il chante Two Naira Fifty Kobo, je le vois chanter ce qui me fait sourire et que j’ai porté en épigraphe, et je me sens heureux parce que je comprends maintenant tout ce que je ne devinais que difficilement dans ses mélodies. Maintenant, Caetano chante et rit au milieu de mon séjour parce que je le veux ainsi, il bondit, salue son public, me salue, et je me demande ce qui se serait passé si j’avais compris à temps qu’écrire c’était ça, tout simplement, s’asseoir pour taper sur le clavier, regarder Caetano, se lever et danser avec lui un moment, chanter avec le chœur, déboucher une bière et sourire en écrivant, comme il sourit en chantant en toute liberté, la liberté qui m’a été rendue au bout de tant de temps et qui ne me quittera plus jamais. Ce matin, je sens que j’ai toutes les réponses, tous les moyens de révéler ce qu’a été ma vie après cette nuit, ce matin, j’ai le courage qui me faisait défaut pour évoquer et affronter ce qui m’est arrivé. Rien ne va m’en empêcher. Je me dis que la seconde partie de ce livre équivaudra à accueillir la mer qui arrive jusqu’à mon quartier, calme, même si sous sa surface serpentent des courants obscurs que sa transparence permet d’entrevoir, et que je peux y entrer en toute confiance, certain de ne jamais m’y noyer, une mer qui me rend heureux et me remplit de fierté, une mer qui est mienne et que je puis offrir au père de Fernanda pour lui faire plaisir et pouvoir le regarder en face, enfin sans crainte ni terreur d’être jugé ou humilié. Sans honte d’être ce que je suis, de porter le nom que je porte, d’avoir l’apparence que j’ai, d’écrire ce que j’écris.

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