Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 15 sur 45

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Tout dire

Chapitre 5

 

1999 a été une année décisive. L’année de l’envol. Je l’ai compris dès mon arrivée à la première réunion du comité de rédaction de Semana, en janvier, quand De Rivera m’a présenté comme le nouveau rédacteur de la revue et que tout le monde m’a salué chaleureusement. Aussitôt assis à cette longue table, j’ai su ce que je devais faire, et comment m’y prendre. Je connaissais l’équipe de la rédaction, le secteur dans lequel chacun travaillait, quel était son principal intérêt et sa place. Ils étaient tous là et écoutaient attentivement De Rivera : les quatre rédacteurs permanents, auxquels je venais de me joindre – Pedro O’Riordan, responsable de la rubrique politique et sûreté nationale, qui ressemblait davantage au gorille d’une personnalité de premier ordre qu’à un journaliste péruvien ; Tatania de la Piedra, chargée des questions plus délicates, comme l’éthique ou la citoyenneté, et qui avait une opinion bien arrêtée sur toute chose ; Diana Sisley, qui s’occupait sereinement, comme si elle pratiquait le yoga, d’art, de surf et de décoration, et Samuel Canales, un agité aux yeux exorbités et fébriles, qui semblait tout connaître de la culture pop et écrivait avec un humour et une amoralité déconcertants –, puis la bande des collaborateurs apparemment sortis d’un centre de rééducation psychologique ou d’une nef des fous – Amalia Saravia, qui jouait les extraterrestres et proposait des articles sur les ovnis, les disparitions mystérieuses, la sorcellerie et les phénomènes paranormaux ; Jaime Rosales, un globe-trotter dont on ne pouvait savoir quand il était en voyage parce qu’il ne cessait d’aller et venir dans la rédaction au point de donner l’impression qu’il n’y avait pas rédacteur plus permanent que lui ; Ramón Gastaldo, un malabar rouquin au visage de porcelaine qui, pour des raisons obscures, était obsédé par les pénitenciers et les réclusions ; Jiménez Franco, grand distrait spécialiste des découvertes scientifiques et des articles de vulgarisation, dont les verres de lunettes étaient si épais qu’ils le défiguraient sans lui éviter de se cogner contre tout, et Marcela Graña, une vieille dame presque centenaire qui venait parfois trouver notre directeur pour lui proposer des sujets sur de magnifiques demeures menacées de démolition, des balcons en ruine, une Lima en voie de disparition. Cette cour des Miracles avait un pivot : De Rivera, persuadé que pour disposer des sujets les plus divers et les plus originaux, il fallait recruter des excentriques suffisamment déjantés pour poser sur le monde un regard sans pareil.

– Alors, Gabriel, et ces histoires ?

Dès la première réunion, et aussi longtemps que j’ai été rédacteur de la revue, De Rivera m’a adressé la même question, qui disait clairement ce qu’il attendait de moi. Or, j’étais arrivé avec la ferme intention de lui donner ce qu’il demandait. Cette première fois, je lui ai proposé un article sur les photographes des vieux parcs qui, à l’heure du numérique, travaillaient encore avec ces appareils préhistoriques que l’on appelait « appareils photo minute ». C’étaient toujours des histoires un peu rudes recueillies au hasard des rues, qui avaient un côté suffisamment local et pittoresque pour contrebalancer le sérieux des articles politiques ou culturels et le chic des pages de mode. Quand je me suis avisé que, vivant à Santa Anita, j’étais au bord de la Carretera Central, pour ainsi dire à la limite de la Lima traditionnelle, endroit idéal pour explorer les mutations de la ville, j’ai écrit quelques articles sur les ressources qu’offraient les rues de mon quartier. Quand celles-ci ont commencé à se raréfier, j’ai consulté la presse populaire, regardé certaines émissions de télévision pour voir ce que je pourrais y glaner et si, en adoptant un point de vue original, je pourrais en tirer des histoires intéressantes. Quelques mois après mon arrivée à Semana, les autres rédacteurs, et en particulier Tatiana de la Piedra, toujours très bien informée sur ce qui se passait partout, m’ont soufflé des « sujets » qui, disaient-ils, étaient « dans mes cordes ». C’est ainsi que je me suis fait une place dans le groupe très compétitif dirigé par De Rivera.

Qu’ai-je appris à Semana ? Pas à écrire – je savais déjà le faire, pour l’essentiel, et plutôt bien –, mais à raconter une histoire, ce qui impliquait : savoir camper les personnages, restituer les cadres, créer une atmosphère, reproduire une odeur, une matière ; exprimer les sensations suscitées par ce que j’avais vu, les montrer sous divers angles ; maîtriser la chronologie, le lien entre le vu et l’écrit, transcrire de façon concise et explicite les informations livrées par les sources. J’ai aussi découvert Lima, ville beaucoup plus grande, prenante et fabuleuse que je ne l’imaginais. Inutile d’évoquer les efforts déployés pour écrire ces textes et les bouclages exténuants qu’ils m’ont coûtés : enfouis dans les archives de la revue, maintenant dépourvus de toute valeur, ils dorment du sommeil du juste, comme tous les autres articles de presse. En revanche, je dois tout de même préciser que pendant tous ces mois de travail je me suis occupé des sujets les plus divers, les plus curieux. Avec l’énergie de mes vingt-trois, puis de mes vingt-quatre ans, j’ai parcouru la ville comme un prédateur vorace, passé toute une fin de semaine sur les plages d’Agua Dulce et de Pescadores pour essayer de comprendre pourquoi les gens y entrent dans l’eau habillés et chaussés ; j’ai fait le tour des discothèques sauvages d’Ate, du centre de Lima, de Callao et du boulevard Retablo, à Comas, et vu à quels excès se livrent les jeunes Liméniens qui se veulent excentriques et capables de n’importe quelle folie ; j’ai exploré un quartier de chamans des environs de la ville et je suis allé avec eux sur les hauteurs d’Ate, aux premières heures du jour, pour écouter leurs invocations à Satan ; j’ai assisté, à minuit, aux rites d’adolescents satanistes dans les anciens cimetières indiens de Pueblo Libre et de Magdalena, et aussi aux obsèques du prophète Ezequiel Ataucusi, à Cieneguilla, en compagnie de barbus tout droit sortis de la Bible, avec lesquels j’ai attendu la fin du monde ; en tant que juré, j’ai aussi assisté à la finale du concours de laideur dans la localité d’Imperial ; j’ai marché avec un bataillon de drag queens pendant leurs défilés nocturnes dans les quartiers de Miraflores et de San Isidro ; je me revois aussi, à Villa El Salvador, en compagnie de l’heureux gagnant d’une soirée avec Susy Díaz, la vedette des bonnes recettes, ou à Pamplona Alta, dans les cimetières clandestins où l’on peut ensevelir ses proches à bas prix, ou dans la ville de Cuzco, sur les traces d’un curé apostat que ses ouailles avaient séquestré pour l’empêcher de les quitter sur ordre de l’Église ou pendant les fêtes déprimantes des jeunes gothiques de Lima, et finalement dans de nombreux endroits dangereux où les journalistes n’osaient généralement pas mettre les pieds : la Huerta Perdida de Barrios Altos, la Mar Brava de Callao, la colline de San Cosme. Là, avec un photographe qui n’avait pas froid aux yeux et deux policiers plus effrayés que nous, j’ai descendu à la tombée de la nuit une ruelle de moins de cinq mètres de large entre une centaine de types déguenillés au crâne tondu qui crachaient à nos pieds et charriaient en les féminisant nos policiers effarés, prêts à dégainer.

Bien entendu, je n’ai pas écrit seulement sur de pareils sujets. De Rivera ne me l’aurait jamais permis. Je sais à présent que s’il en acceptait pour diversifier les contenus de sa revue, il cherchait aussi, comme il s’y était engagé, à me protéger.

– Ça ne va pas, mon vieux ? m’a-t-il un jour demandé en pleine conférence de rédaction, quand je lui ai présenté un thème encore plus marginal et risqué que les précédents.

– Mais si, Francisco, tout va bien.

– C’est que tes sujets, mon gars, ils sont bons, mais flippants. Tu as vu ? le printemps est là, a-t-il fait en découvrant ses dents irréprochables.

Tous ceux qui se trouvaient autour de la table ont éclaté de rire.

– Comment vais-je faire, moi, pour encourager mes lecteurs à en profiter avec un article sur des pilleurs de tombes ?

– D’accord, on ferait mieux de publier ça pour la Toussaint.

– Justement. Écoute, a-t-il ajouté en regardant du coin de l’œil ses coéquipiers qui souriaient déjà. Il y a un sujet qui t’irait comme un gant et qui irait encore mieux à ces beaux jours…

Il s’est interrompu, avant son coup de semonce.

– Comme tu sais, il y a une fête des fleurs à San Isidro. Un truc magnifique. Tu vois le tableau ? Apporte-moi de très belles photos de roses, de glaïeuls, de chrysanthèmes, d’orchidées, de divines métisses en train de bichonner leurs roses, des roses de diverses couleurs, parce que tu n’es pas sans savoir qu’il y en a des rouges, mais aussi des jaunes et, bien entendu, des roses, comme leur nom l’indique, des roses roses…

Quand il voulait être drôle, De Rivera accompagnait ses paroles de mimiques irrésistibles, et l’on riait. Il était comme ça, sans cesse à me bousculer pour me faire changer de cap : je devais laisser tomber une histoire à faire frémir pour aller interviewer un mannequin, assister à un défilé de mode ou voir une exposition de fines porcelaines. J’ai fini par comprendre que c’était là son idéal du journalisme, ou du moins ce qu’il en attendait. Un jour, alors que nous passions en revue les photos destinées à illustrer un de mes articles sur « La Costa Verde inconnue », partie pauvre du littoral liménien qui incluait le tronçon dangereux du Callao appelé Barracones, uniquement peuplé de glandeurs, de tueurs et de fous à lier, il décida de mettre en accroche une photo qui pour moi ne collait pas avec mon article ni avec le danger qu’évoquait mon titre. Il me semblait que nous avions de bien meilleurs choix pour illustrer mon texte ; des images déchirantes ou impressionnantes, davantage dans l’esprit du propos que cette vue un peu kitsch d’une humble maison de la Magdalena devant un coucher de soleil sur la mer. Je l’ai dit à De Rivera, qui m’a montré l’écran.

– Regarde, Gabriel. Regarde ces géraniums, là, dans ces bidons, près de la baraque. C’est toute l’esthétique de ces gens qui mènent une vie de merde et qui, en dépit de leur malheur, de tout ce qu’ils endurent, s’accordent un moment de beauté, de joie. Tu vois ? On peut être très pauvre sans pour autant se priver d’une vue superbe sur le couchant, ou de géraniums, ces fleurs très humbles pourtant capables de donner toute sa beauté à un coucher de soleil pendant que l’on échange quelques paroles avec quelqu’un qu’on aime.

Je n’ai rien dit. J’ai regardé l’image comme si nous contemplions la mer.

En relisant ces dernières lignes, je me dis que c’est grâce à de telles choses – cette attitude, l’atmosphère de réjouissance collective de nos réunions – que Semana a été ce qu’elle fut, un groupe de jeunes rédacteurs qui gravitaient autour de De Rivera pour concrétiser la revue de ses rêves, depuis le moment où nous proposions nos sujets à celui où nous regardions avec lui la couverture du numéro en imaginant la tête qu’allaient faire les éditeurs et les rédacteurs de la concurrence. Pendant ces heures de travail collectif, De Rivera s’adressait souvent à moi quand il formulait ses idées sur ce que devait être une revue, peut-être à cause de ce que nous avions vécu tous les deux avant de faire partie de La Industria. Quand il racontait, en forçant un peu le trait, mais toujours au profit de la drôlerie, un bouclage épique à Proceso, et que ceux qui l’écoutaient ne savaient visiblement pas ce qu’ils devaient en prendre ou en laisser, il me demandait de témoigner de cette époque héroïque : vitres brisées en plein bouclage, bagarres à coups de poing dans la salle de rédaction, rédacteurs surpris machine à écrire à bout de bras, prêts à la faire passer par la fenêtre. Bien évidemment, je confirmais ses dires, même pour des histoires qui dataient des années quatre-vingt, quand j’étais encore à l’école primaire, et il m’arrivait aussi de raconter à mes collègues ce dont j’avais pu être témoin à Proceso, scènes dont Vegas était le personnage central, et ils adoraient apprendre ou m’entendre répéter comment il traitait les graphistes du magazine, et comment il s’enfuyait de la rédaction sous les hurlements du directeur qui retentissaient dans les rues désertes du petit matin liménien.

C’est justement grâce à Vegas que De Rivera m’a laissé voir quel cas il faisait de moi : il est un jour arrivé à la rédaction avec l’idée qu’il fallait consacrer la couverture du prochain numéro à Saúl, qui avait finalement quitté la rubrique politique de Proceso pour devenir la voix la plus importante de la radio péruvienne.

– C’est toi qui l’intervieweras, Lisboa, m’a-t-il dit devant les autres. Le gros est parfois d’une humeur massacrante, mais il t’aime beaucoup.

– Super, vieux, m’a répondu Vegas au téléphone. Je suis ravi à l’idée de discuter avec toi.

Je me suis préparé pour cet entretien comme pour un examen : aux archives de Proceso, j’ai demandé les chroniques de Saúl, et à ceux qui le connaissaient bien de me parler de lui. Ce fut un entretien mémorable. Des trois heures de dialogue ininterrompu, j’ai tiré sept pages dont de nombreuses personnes sont venues m’entretenir au cours des jours qui ont suivi leur parution, et même des semaines plus tard. De l’avis de tous, c’est le meilleur article que j’aie écrit pour Semana. Fort de ma nouvelle position d’interviewer, j’ai osé poser directement certaines questions gênantes ou indiscrètes à Vegas, qui a gentiment toléré mes imprudences et m’a fait des réponses franches, érudites et très drôles. Je n’exagère rien en disant que c’est la dernière grande leçon qu’il m’a donnée, et le meilleur des encouragements pour l’avenir que j’aie jamais reçu. En aparté, alors que j’avais éteint l’enregistreur et qu’il posait pour le photographe un verre de vin à la main, il a décoché le trait qu’il me réservait depuis le moment où je l’avais appelé pour prendre rendez-vous avec lui.

– As-tu écrit quelque chose ?

– Non, pas encore, Saúl, lui ai-je répondu, un peu honteux, sachant bien qu’il ne voulait pas parler de mes articles.

– Eh bien, arrête de déconner et écris, vieux. Je te l’ai déjà dit : le journalisme va te tuer. Il va tous nous tuer.

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