Tout dire
Chapitre 5
Ce soir-là, après avoir écouté la voix posée de Jaime Estrada, qui m’expliquait en quoi allait consister mon travail, j’ai senti que je sortais une fois de plus la tête hors de l’eau, que l’appel de Montero avait été une bouée de sauvetage en pleine tempête. J’ai retrouvé l’appétit, les choses se sont remises en place et ont repris sens. J’allais être le maître auxiliaire d’un groupe d’étudiants d’Estrada et de deux groupes d’un nouveau professeur, une femme « très sympathique », Melanie Degas. De plus, je serais payé en heures supplémentaires pour éditer une revue dans laquelle on envisageait de publier les meilleurs travaux des étudiants – textes de fiction ou journalistiques. Ma rémunération s’étalerait sur douze mois. Cette bonne nouvelle et le fait que j’allais de nouveau me consacrer à l’écriture dans le cadre de l’université où j’avais fait mes études me donnèrent une vraie joie d’enfant.
Quelques jours plus tard, Claudia m’apprit que les clients de la Futuro étaient plus que contents des encarts destinés aux gestionnaires des ressources humaines, qu’ils désiraient passer à la série visant les assistantes de gestion, et s’attendaient à recevoir rapidement la maquette de la première publication, ainsi qu’un projet de revue périodique où seraient abordés les sujets liés à l’investissement, afin de tenir informés les gros clients de la caisse de retraite. Elle me donna aussi le montant du budget, et j’ai compris qu’il y avait là pour moi la possibilité de mettre suffisamment d’argent de côté pour pouvoir ensuite écrire mon livre, ce que je désirais tant. Quand je me suis rendu à l’université de Lima fin mars pour signer mon contrat, le campus m’a paru plus grand et plus impressionnant que jamais ; j’avais repris confiance en moi et voyais venir sans crainte les activités pédagogiques de cette année qui s’annonçait comme celle de mon salut et de ma libération. Pendant ces jours-là, j’allais chercher Claudia à la sortie de son bureau et peu à peu une intimité amoureuse s’est installée entre nous.
Je fréquentais de nouveau Bruno Lorente, à l’université ou chez lui – sa maison était à deux pas –, parce que nos expériences avaient entre elles plus de points communs qu’avec celles de Santiago et Jorge, qui vivaient alors avec leurs compagnes. En fait, je les retrouvais tous les trois une fois par quinzaine, le jeudi, jour de réunion du Conciliabule fondé par Bruno-Spanton, pendant lequel chacun faisait part aux autres de ses préoccupations et de ses intentions, mais tout au long de cette période qui devait se révéler cruciale pour moi, c’est avec Bruno que j’ai eu les discussions les plus importantes, dans la grande chambre du premier étage de sa maison, où nous étions entourés d’affiches de groupes sacrilèges et d’églises catholiques incendiées. Quand je lui faisais part de mes soucis, Bruno, très attentif, accompagnait mes propos d’un léger mouvement de tête et jouait la mouche du coche : Voulais-je vraiment écrire un livre ? Pourquoi repoussais-je les affaires d’adulte, un travail stable, une vie de couple comme celle que menaient Jorge et Santiago ? Étais-je amoureux de Claudia ? Avais-je jamais été amoureux ? Contrairement à moi, Bruno ne parlait que d’une seule chose, qui l’obsédait : l’absence de femme et la solitude, autrement dit « le long hiver spantien ».
Sans doute poussé par un sentiment de responsabilité envers mes étudiants, ou peut-être pour chercher à justifier ma nouvelle position, je m’asseyais chaque jour devant l’ordinateur avec un regain d’énergie et m’efforçais d’achever la nouvelle promise à Jorge au Manhattan, par un soir déjà lointain. Le texte qui en a résulté était assez court, pas plus de quatre ou cinq pages : un homme gris, assis à la table où nous nous étions tenus, observait de l’autre côté d’un passage piétonnier une femme dont le regard était rivé sur un téléphone, qui sonnait peut-être, ou peut-être pas, dans un bureau aussi éclairé et désert que le bar. J’avais décidé que tout se passerait dans la tête de l’homme, qui ne ferait pas le moindre geste. À un certain moment, après avoir tenté de faire un mouvement pour s’approcher de la femme seule, l’homme découvre avec saisissement, mais aussi avec résignation, qu’il est en fait le personnage d’un tableau chargé de langueur et de tristesse, qui représente des figures humaines en proie à la solitude, et qu’il en est de même de la femme. Il reste ainsi, figé. Cette fin, qui frôlait le fantastique, me semblait assez puissante, bien que trop tributaire de Cortázar. J’ai terminé ce texte dans un moment d’épuisement, sans bien savoir ce que j’avais réellement fait, en me demandant si je n’avais pas écrasé, ou brouillé ou affaibli le dénouement.
J’aurais bien aimé donner tous mes cours dans l’après-midi de façon à pouvoir écrire le matin, mais Melanie Degas avait décidé que les travaux dirigés, pour ses deux groupes, auraient lieu le mercredi matin, et Estrada le vendredi après-midi. Melanie m’a séduit dès notre première rencontre. C’était une femme assez âgée, mince, aux cheveux complètement blancs et aux yeux bleus qui, avec candeur, donnait pour la première fois un cours fondé sur son expérience de rédactrice d’articles de psychologie sociale et de dynamique de groupe pour un institut d’études de marché. Dès la première réunion, elle m’a mitraillé de questions en vue de donner aux groupes de travaux dirigés une orientation plus créative et moins rationnelle que celle pratiquée dans l’université française où elle avait étudié. Les matins suivants, nous avons longuement parlé en aidant les étudiants à rédiger leurs textes, et chacun allait à son tour acheter dans un kiosque voisin de quoi boire ou grignoter. Je me contentais généralement de café et de crackers. Nous nous lancions dans des dialogues sur les progrès et le profil psychologique des étudiants – parmi lesquels je cherchais à découvrir des avatars de Santiago et moi – ou des commentaires sur les derniers événements politiques et culturels dont elle était très au fait.
Les travaux dirigés avec Jaime Estrada obéissaient à une dynamique tout à fait différente, et je me demandais à quoi allait ressembler l’expérience d’enseigner auprès de lui. À l’époque où j’étais en fin d’études, il s’était imposé comme concepteur d’une matière nouvelle, l’expression écrite. Il donnait ses cours en faisant tranquillement les cent pas avec, sur le nez, des lunettes noires qui le paraient d’un halo de mystère, et des vêtements plutôt sport – veste de cuir, jeans, baskets – qui lui donnaient un air de jeunesse, alors qu’il n’était pas loin de la cinquantaine. Tout le monde faisait l’éloge de sa pédagogie. Avec lui, on pouvait rêver de devenir écrivain. Quand j’ai enseigné à son côté, il était une sorte de personnage mythique, connu pour éveiller une vocation littéraire chez les adolescents paumés que sa méthode d’enseignement – polie et perfectionnée pendant des années et des années d’exercice – poussait à se battre avec ardeur pour obtenir les meilleurs résultats. Estrada avait été poète, et parmi les meilleurs, pendant ses années de révolte juvénile, et il avait également été un chroniqueur avisé de la vie des mauvais quartiers, qu’il courait en tous sens malgré le danger et dont il avait une connaissance sagace et profonde. C’était un grand éditeur de poésie, auteur de magnifiques romans pour jeunes adultes et de livres pour enfants. J’étais devenu son assistant, en me demandant ce que j’allais pouvoir tirer de l’expérience.
Le premier jour, je suis arrivé avec quelques minutes de retard, un peu nerveux. Jaime Estrada expliquait aux étudiants qui j’étais au moment où je suis entré dans la salle. Je me suis assis à côté de lui, essayant de dissimuler ma nervosité, l’écoutant attentivement expliquer le contenu de ce cours, observant les étudiants. Quand Estrada s’est tu, tous sont allés s’asseoir devant leur ordinateur et se sont mis au travail. En aparté, Estrada et moi échangions quelques mots sur la méthodologie à suivre, le système d’évaluation et l’examen de mi-semestre, et j’avais retrouvé ma sérénité quand tout à coup j’ai senti en moi un choc inattendu. Je venais de voir Fernanda.
L’image est encore gravée en moi et, alors que je l’évoque, je retrouve en elle l’impression d’authenticité que donnent les petits tableaux flamands où la lumière est d’une telle netteté qu’elle semble éclairer les choses de l’intérieur, où les reflets sont pareils à des émanations. Dans l’éclat de la fenêtre à côté de laquelle elle est assise, éclat chaud d’un après-midi d’avril, une jeune fille svelte, au long cou droit, la tête surmontée d’un haut chignon, écrit sur son ordinateur avec la plus totale concentration. Son profil se découpe nettement dans le jour, ses doigts se déplacent doucement sur le clavier, ses yeux sont rivés sur l’écran.
Bien entendu, je restais attentif aux étudiants qui venaient demander des renseignements, consultaient les dictionnaires alignés au milieu de la table, au sourire d’Estrada tandis qu’il me regardait répondre à une question, et de temps en temps je me laissais distraire en contemplant, à travers les fenêtres, le bâtiment de la faculté de droit ou les gens, rapetissés par la distance, qui se dirigeaient vers la bibliothèque ; mais, à de courts intervalles, parfois de façon un peu risquée, je rivais mon regard sur cette jeune fille au dos droit, aux lèvres dubitatives et au teint hâlé qui jetait de temps à autre un coup d’œil par la fenêtre, ou au plafond, ou encore sur sa jupe, ou au sol, frottait lentement les doigts d’une main contre ceux de l’autre quand elle lâchait la souris, et paraissait vouloir trouver pour son texte quelque chose de très lointain, dans un endroit indéfini.
– Allez, Lisboa, accouche, m’a dit quelques heures plus tard Bruno, chez lui, où j’étais arrivé bouleversé et agité. Raconte tout à Spanton.
– C’est tellement bizarre, plus que je ne saurais dire, ai-je fait.
Spanton secoua la tête, les yeux levés, en attendant que je me décide.
– Je ne sais pas. Tout à coup, elle m’a demandé si je ne pourrais pas l’aider en m’appelant par mon prénom. « Gabriel », a-t-elle fait comme ça. C’était drôlement culotté pour le premier cours de l’année. Mais elle m’a appelé « Gabriel » avec douceur pour me prier de lui donner un coup de main.
– Pour quoi faire, exactement ?
– L’heure touchait à sa fin, et je n’avais pas cessé de la regarder pendant tout le cours… Elle devait couper une phrase de son texte pour qu’il puisse entrer dans la page réglementaire. Mais voilà : j’ai été incapable de l’aider.
– Je ne vois rien là de si extraordinaire, créature. Je ne dis pas ça pour te décourager, mais, franchement, je ne vois pas ce que tu trouves d’étrange là-dedans.
Je lui ai alors raconté le reste.
– À la fin du cours, j’ai serré la main à Jaime et quand je me suis engagé dans le couloir elle était là, à côté de moi, et elle y est restée, nous avons dévalé les marches épaule contre épaule. Tu ne vas pas me dire que dans un escalier on se tient comme ça, normalement, l’un est soit un peu en avant, soit un peu en arrière de l’autre, non ? Mais elle est restée à ma hauteur, collée contre moi, et je n’ai rien fait pour me détacher d’elle. Ça a duré, je ne sais pas, trente secondes, peut-être un peu plus, le temps de passer du second au rez-de-chaussée, bref, on a descendu les quatre volées d’escalier comme si on était des amis de longue date, des amis intimes, épaule contre épaule, et en arrivant à la porte de la faculté, j’ai senti que nous avions tous les deux envie de nous embrasser.
– Tu es complètement ravagé, mon pauvre, a fait Bruno. Taré de nature.
Je n’ai pas manqué de lui donner raison, et j’ai chassé cette idée de ma tête. Au cours des semaines suivantes, même si ma perception de l’image de Fernanda – ses traits, ses expressions – a gagné en acuité, son comportement envers moi ne montrait aucune équivoque si bien que le trouble qu’elle éveillait en moi ne se manifestait plus guère que le jeudi après-midi, reprenait toute sa vigueur le vendredi et s’apaisait lentement le samedi. Quand j’avais rendez-vous avec Claudia et que nous projetions rencontres et sorties avec Santiago et Lorena ou avec Jorge et Alejandra, je ne pensais pas à Fernanda. Mais j’ai ensuite lu ce qu’elle avait écrit. Et tout a de nouveau changé.
Pendant la quatrième ou la cinquième semaine de cours, au début du mois de mai, Estrada m’a confié les premières copies des étudiants et m’a chargé de les corriger et de les noter. Parmi elles, celle de Fernanda. Il s’agissait d’un exercice descriptif dans lequel les étudiants devaient se représenter sous la forme d’un animal. Alors que la plupart avaient choisi des animaux sauvages, maîtres de l’air, des forêts ou des terres arctiques, Fernanda se décrivait comme un poisson incapable d’introspection, reclus dans la prison de verre d’un aquarium, sous la surveillance de créatures marines en lesquelles il n’était pas difficile de deviner ses parents, le père sous la forme d’une anguille électrique, la mère sous celle d’un beau poisson décoratif. Il m’apparaît clairement, à présent, qu’une telle description était révélatrice de ses peurs et de sa vie intérieure, mais sur le moment, je n’y ai vu qu’une preuve d’originalité. J’ai essayé de me montrer aussi juste et sévère que possible.
Mais le travail suivant de Fernanda m’a complètement bouleversé. L’écriture était aussi soignée et polie que celle de son premier devoir, même quand elle perdait de son acuité au moment où elle passait au service de l’intrigue : une jeune fille de son âge, qui lui ressemblait, insomniaque et triste, était assise au bord d’un lit dans lequel dormait un homme adulte qui semblait être son compagnon et qu’elle observait, avec un certain détachement ; elle cherchait nerveusement des cigarettes dans sa poche, puis fumait sans le lâcher des yeux tout en se remémorant certaines discussions qu’elle avait eues avec un autre homme, plus jeune et moins intimidant, auquel elle s’était sentie réellement liée. En italique – suggérant qu’il pouvait s’agir d’un adieu –, elle se voyait marcher au côté de cet autre homme – un ami ? un amant ? – qui semblait être sur le point de la quitter sous une averse inhabituelle à Lima. À la fin de la nouvelle, elle se remémorait cette dernière rencontre en observant l’homme nu endormi dans ce qui était de toute évidence une chambre d’hôtel, où elle demeurait éveillée, écrasée par un sentiment d’absence que j’ai trouvé poignant.
Je ne pouvais savoir tout ce que cela présageait pour l’histoire de ma vie.
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