Tout dire
Chapitre 6
Je ne sais combien de fois j’ai lu cette nouvelle en essayant de trouver les clefs qui me permettraient de comprendre celle qui l’avait écrite, mais je me heurtais chaque fois à la projection de mes désirs. Tout ce que j’ai tiré au clair, c’est ce que ce vif intérêt signifiait : je me détachais rapidement de Claudia.
Un jour, en quittant la fac, j’ai aperçu Fernanda assise sur un banc du parc et, au lieu d’aller vers elle, je me suis lâchement engouffré dans l’entrée du bâtiment de la bibliothèque où, du troisième, j’ai pu l’épier par une fenêtre. Un autre jour, je l’ai reconnue qui marchait devant moi et l’ai suivie sans oser lui adresser la parole. Visiblement nerveuse et mal à l’aise, elle s’est dirigée vers une voiture dont les feux clignotaient et dans laquelle elle est montée rapidement, puis s’est rapprochée du conducteur avec l’intention évidente de l’embrasser. Un automatisme dû au dépit et à la honte m’a fait détourner la tête, changer de direction et filer vers l’avenue Javier Prado, conscient que mon travail pour Claudia allait prendre du retard si je continuais de me livrer à des idioties.
Il valait mieux renoncer au maigre espoir que quelque chose de miraculeux puisse se produire entre Fernanda et moi, mais je ne pouvais m’empêcher de la couver du regard. Les séances de travaux pratiques suivaient tranquillement leur cours, tout y était prévisible, et je m’étais presque habitué à mon petit bouleversement hebdomadaire. Mes échanges de points de vue avec Estrada tournaient autour des livres ou des films qui nous intéressaient ou que nous aimions, nous étions le plus souvent assis dans le coin d’où il s’adressait habituellement aux étudiants au début de l’heure, nous y corrigions les copies pendant qu’ils travaillaient, nous les aidions aussi à surmonter les difficultés qu’ils rencontraient. Quand je me levais pour faire un tour de la salle, pour voir où ils en étaient, j’évitais de m’arrêter à la hauteur de Fernanda, bref, je maîtrisais assez bien l’affaire et il en serait allé de même jusqu’à la fin du semestre si elle n’était venue un jour vers Jaime, à la table où nous étions assis, lui et moi. Tout à coup, elle était là, tout près de moi, confiant à Estrada qu’elle aimerait écrire quelque chose sur Lisbonne. Quand elle était petite, son père lui faisait écouter des fados et plus tard, la famille était allée en Europe, mais pas au Portugal, et elle avait le plus vif désir de découvrir ce pays et sa culture. Quels livres lui recommandait-il ? Jaime lui a donné plusieurs titres – Pereira prétend et Requiem d’Antonio Tabucchi, L’Année de la mort de Ricardo Reis de José Saramago – qu’elle a notés dans un cahier. « As-tu d’autres lectures à lui recommander, toi qui t’appelles Lisboa ? » m’a dit alors Jaime. Décontenancé, j’ai ajouté un titre, L’Hiver à Lisbonne, d’Antonio Muñoz Molina.
– Beau titre, a dit Fernanda. J’en prends note. De quoi s’agit-il ?
– D’un roman d’amour et de jazz, ai-je répondu bêtement, pour surmonter ma gêne.
Je n’ai su qu’ajouter, et moins encore quand, alerté par le sens aigu qui lui permettait de ne jamais laisser passer une occasion favorable, même pour un autre que lui, Estrada s’est levé pour aller faire un tour de salle.
– Comment ça ?
– C’est l’histoire d’un amour difficile entre un saxophoniste d’un orchestre de jazz et une femme accusée de meurtre. Ils se rencontrent à Saint-Sébastien et, pour une raison étrange, s’enfuient à Lisbonne.
Nous nous regardions dans les yeux et, incapable d’ajouter un mot, j’ai baissé les miens, ce qui était la pire des réactions, parce que je me rendais bien compte que c’était là une occasion inespérée, qui ne se présenterait peut-être plus, de lui parler, et que je la laissais passer de la plus stupide des manières. Je sentais sa présence, son silence, elle restait sans bouger de l’autre côté de la table, imperturbable, pendant que j’imaginais mille choses que j’aurais pu lui dire, qui s’entrechoquaient dans mon esprit et s’annulaient entre elles, et je désespérais quand elle a relancé la conversation.
– Tu aimes la musique ? m’a-t-elle demandé innocemment.
J’ai levé les yeux et l’ai regardée, sans doute avec une expression d’égarement.
– La musique, a-t-elle repris en souriant, apparemment maîtresse de la situation. Tu l’aimes ?
– Bien sûr.
– Et quelle musique aimes-tu ?
Pendant quelques secondes, j’ai eu l’impression de me noyer. J’écoutais de la musique depuis mon enfance et je ne me rappelais le nom d’aucun musicien. Puis, tout à coup, je ne sais comment, je me suis souvenu de celui de quelqu’un que j’avais beaucoup écouté ces derniers mois, depuis que je l’avais entendu et vu interpréter, dans un documentaire, une chanson très triste.
– Caetano Veloso, ai-je réussi à articuler.
– Je l’aime moi aussi ! s’est-elle exclamée.
Nous étions assis l’un en face de l’autre au bout de la table, j’ai senti que je recouvrais de l’aisance et nous avons abordé divers sujets qui maintenant m’échappent. Elle avait, des deux côtés de la bouche, des fossettes délicieuses. Quand Estrada est revenu au bout d’une dizaine de minutes et a annoncé que le travail devrait être remis la semaine suivante, je suis redescendu sur terre, et Fernanda aussi, visiblement, parce qu’elle a aussitôt couru vers son ordinateur. Nous venions de sortir d’un rêve.
C’est la seule fois où j’ai parlé à Fernanda pendant ce semestre. Aucune autre occasion de le faire ne s’est présentée, nous nous en sommes tenus aux corrections et aux conseils d’usage, moi debout, elle assise devant son ordinateur. Tandis que les cours se succédaient, je la sentais de plus en plus tendue, peut-être à cause des travaux et des copies à rendre, et c’était à peine si nous nous saluions le vendredi. Le jour du dernier cours, j’ai pris sa copie, je suis allé la mettre avec les autres, puis je suis resté assis à la table pendant que les étudiants venaient me dire au revoir, quand j’ai senti une main se poser sur mon épaule et, en me tournant, j’ai vu Fernanda se pencher vers moi pour me donner un baiser. Je n’avais pas eu le temps de réagir qu’elle quittait la salle.
La fin du semestre coïncida avec une surcharge de travail pour les publications de la caisse de retraite et l’approbation du projet de revue sur les investissements destinée aux clients de Claudia, ce qui acheva de m’épuiser. Ce furent des aurores de bouclage et d’efforts fastidieux qui me firent définitivement détester les gestionnaires des ressources humaines et leurs secrétaires, au point que j’ai estimé avoir mis assez d’argent de côté pour me passer de ce boulot mercenaire et me consacrer entièrement à l’écriture avant la reprise des cours à l’université. Estrada m’avait rajouté quelques heures, en deux séances au lieu d’une, et avait donné le feu vert au démarrage de la revue qui devait inclure les meilleurs travaux des étudiants. J’allais donc vivre seulement de ce que je gagnais à l’université, m’adapter à un régime austère, peu différent de celui des étudiants. J’avais été pauvre toute ma vie, je pouvais le rester encore un peu. Il fallait de nouveau faire le grand plongeon, mais dans de meilleures conditions, avec assez de temps pour lire, à l’abri de mon repaire de Santa Anita, et pour essayer d’écrire les récits que j’avais imaginés.
Comme il fallait s’y attendre, ma décision a rendu Claudia folle furieuse. Je suppose que, par-delà le fait que je la laissais en plan pour les projets en cours et l’obligeais à chercher un remplaçant, la radicalité avec laquelle je prenais mes décisions l’exaspérait au plus haut point. Je n’oublierai jamais la discussion que nous avons eue l’après-midi où je lui ai dévoilé mes intentions, à cause des effets qu’elle a produits sur elle et sur moi, au moment où j’essayais de me remettre à écrire. Nous étions dans la rue, à deux pas du parc Reducto, où j’étais venu la chercher. Elle s’est immobilisée, a cherché une cigarette, l’a allumée, puis m’a regardé avec une expression outrée.
– Tu aurais dû me parler plus tôt de tes projets pour que nous en discutions, Gabriel, a-t-elle dit.
– Ça n’aurait rien changé.
– Tu m’en diras tant. C’est une idiotie, mais tu aurais pu attendre un peu, non ? Tu aurais pu attendre que nous ayons plusieurs numéros d’avance, de manière à pouvoir acquérir une expérience d’éditeur qui aurait pu t’être utile dans l’avenir.
– Je n’ai rien à faire d’un avenir d’éditeur. Tout ce que je veux, c’est écrire. Rien d’autre.
– Te voilà de nouveau porté aux extrêmes : renoncer aux travaux qui te permettent d’écrire. Tu ne comprends pas ? Les obstacles ne sont pas extérieurs, ils sont en toi.
– Je ne peux pas écrire en travaillant comme je le fais, avec une disponibilité mesurée au compte-gouttes. Ce n’est tout simplement pas possible.
– On peut toujours trouver moyen d’expédier ce que l’on fait, et quelques heures par jour peuvent te suffire pour écrire. Une fois de plus, tu fonces à l’aveuglette.
– J’ai besoin de plus que quelques heures par jour. J’ai besoin d’autant de temps que possible pour faire ce que je veux faire.
– Il serait temps que tu te conduises en adulte, Gabriel.
– Ma décision est une décision d’adulte, je ne vois pas ce que tu entends par là.
– Tu veux te défiler, tu ne t’en rends pas compte ? Tu cherches à brûler les étapes, à fuir les responsabilités. Prends exemple sur Santiago et Jorge.
– Je ne cherche pas à me défiler, je veux écrire.
– Et que veux-tu écrire ? Qu’as-tu écrit pendant tout le temps où tu n’as pas travaillé ? Rien du tout. Tu mens, en disant ça.
– Tout ce que j’ai fait, toutes les décisions que j’ai prises sont dues à cette vocation qui est en moi. C’est comme ça.
– …
– Pourquoi fais-tu cette tête ? Tu crois que je mens ? Que je me leurre et cherche à tromper mon monde ?
– Je ne sais pas, Gabriel. À vrai dire, je trouve que tu te comportes comme un enfant. Le monde est trop vaste pour que l’on puisse prétendre ne s’ancrer nulle part et renoncer à tout ce que l’on obtient… Tu sais, j’ai l’impression que tu es quelqu’un à qui l’on ne peut pas se fier. Tu n’as aucune stabilité, tu ne tiens qu’à ton désir de renoncer à tout pour écrire et en définitive tu en es incapable.
– Je vais y arriver.
– …
– Merci pour ton soutien, Claudia.
– Arrête de te fuir toi-même, Gabriel.
– Je ne sais pas ce que tu veux dire. Je renonce à ce travail justement parce que je me cherche.
– Ce n’est pas vrai. Tu refuses de me montrer ta maison, tes parents, ta vie.
– Je ne vois pas le rapport.
– Il est pourtant là : tu te dérobes.
– Ça n’a rien à voir. Je t’ai expliqué pourquoi je ne voulais pas le faire.
– Tu dérailles, Gabriel. Sincèrement. Tu n’arrêtes pas de te défiler et, le pire, c’est que tu ne t’en rends même pas compte.
– Tu parles comme si tu savais tout sur tout, et tu m’accuses de me dérober. Et toi, tu ne le fais pas, peut-être ?
– Il ne s’agit pas de moi. C’est toi qui es venu me chercher pour m’annoncer ta démission.
– Oui, pour te dire que je laisse tomber, que je ne vais pas commettre les mêmes erreurs que toi. Que je crois en moi et que je suis prêt à me lancer dans le vide, s’il le faut. Que ça ne me fait pas peur. Tu parles de maturité ? Ce que tu appelles maturité, est-ce consacrer sa vie à éditer des revues pour des entreprises alors qu’on veut écrire ? Dis-moi, est-ce de la maturité que de renier ce que tu veux faire de ta vie ? Ou ne serait-ce pas plutôt justement se fuir soi-même ? N’est-ce pas de la fuite que de ne pas avoir le courage de te dire que tu veux être autre chose qu’une employée d’une caisse de retraite, et qu’au fond tu ne supportes pas que moi je puisse essayer de me tirer du piège ?
– Ce n’est pas vrai, Gabriel.
– J’ignore si c’est vrai ou pas, mais il m’arrive de le croire : tu es toujours en train de me mettre des bâtons dans les roues, tu entraves toujours mes élans comme un censeur jaloux.
– Que dis-tu, espèce d’idiot ? Que je t’envie ? Comment pourrais-je envier un prétendu écrivain qui n’écrit pas, un créateur sans création comme disent tes amis pour te tourner en dérision ?
– …
– Crois-tu qu’ils ne pensent pas réellement ce qu’ils disent de toi ? Pourquoi ce regard plein de rancune ? Peux-tu affirmer que ce n’est pas vrai ? Es-tu bien sûr qu’ils ne parlent pas sérieusement et ne te méprisent pas ?
– …
– Tu n’es qu’un morveux, Gabriel. Tu gémis comme un sot sur une idée d’enfant qui ne sait s’il va ou non pouvoir être écrivain. La maturité, c’est autre chose. Tu ne grandiras jamais. Tu es un parfait demeuré.
Peut-être l’échange est-il devenu plus explosif, peut-être nous sommes-nous tus. Ce qui est sûr, c’est que cette conversation a été la dernière que je me souvienne avoir eue avec Claudia et je me demande encore si cet affrontement n’a pas levé le blocage qui me faisait écrire si sporadiquement jusqu’au matin où j’ai commencé ce livre, ou si ce dénouement était inscrit dans mon sens exacerbé des responsabilités qui m’avait conduit à me charger de fardeaux à seule fin de démontrer à ceux qui m’étaient chers que je n’étais pas dépourvu de capacités. Quoi qu’il en soit, à ce moment-là, j’ai éprouvé une colère incommensurable contre Claudia, et un désir rageur de rentrer chez moi et de me laisser emporter par l’écriture pour lui prouver qu’elle s’était trompée sur mon compte, et que la maudite maturité dont elle parlait n’était que du vent. En même temps, je me demandais si elle n’avait pas raison.
Je ne sais plus si nous avons rompu ce soir-là, mais c’est probable : nous nous sommes séparés, furieux, sans nous épargner les blessures, elle a pris un taxi en direction de Jésus María, moi un bus qui m’a conduit par les rues des quartiers sales et gris vers Santa Anita. Les jours qui ont suivi cette séparation ont été, je m’en souviens, particulièrement froids. J’écrivais ou essayais d’écrire le matin, non sans angoisse, et le soir j’allais dévotement voir Bruno, avec qui je passais de longs moments à rire, quand je ne lui parlais pas de ma vie avec Claudia, ou de l’espoir fou de croiser Fernanda par hasard, si nous sortions. Et nous sortions, bien sûr, à Miraflores ou à Barranca, dans les bars à la mode : l’Eka, le Dragón, Mochileros, où j’espérais la rencontrer. Tous deux accrochés à la barre du comptoir, nous regardions danser les filles sur des morceaux de The Smiths ou de The Cure.
– C’est une règle infaillible, disait Bruno. Quand on sort chercher une femme, on ne la trouve jamais.
Avec lui ou avec la bande du Conciliabule, je croyais apercevoir Fernanda dans un bar, et je sentais mon pouls s’accélérer. Mais après avoir reconnu certaines de ses amies, qui suivaient elles aussi les cours de Jaime Estrada, j’ai fini par me dire que je ne la retrouverais jamais. J’avais répété à Bruno ce qu’elle m’avait dit au cours de notre seule conversation : qu’elle était allée en Europe et aimait le fado.
– Tu ne la rencontreras jamais ici, mon vieux. C’est une fille à papa. Elle fréquente sans doute les discothèques branchées de San Isidro ou Larcomar.
Je savais très bien que Fernanda appartenait à un monde différent du mien, mais je la sentais si proche de moi et je pensais tellement à elle que j’ai acheté L’Hiver à Lisbonne en imaginant qu’à la rentrée, si je la croisais dans les couloirs, je lui offrirais le livre. Non sans une certaine candeur, je me suis aussi acheté des vêtements d’hiver, chemises à manches longues, pantalons en velours côtelé, pull-overs, pour être habillé de neuf quand je la reverrais.
Aborder le second semestre fut comme tout recommencer sous de meilleurs auspices. Les cours avec Melanie allaient tout seuls parce que nous avions pris les bonnes décisions pour instaurer une pédagogie appréciée des étudiants, et ceux avec Jaime se déroulaient pour moi plus tranquillement à cause de l’absence de Fernanda, si tranquillement que nous nous sommes mis à parler littérature, et, peu à peu, de mes vains efforts. C’est ainsi que j’ai commencé à comprendre pourquoi de nombreux étudiants qui tentaient d’écrire leurs premiers textes venaient lui demander conseil. Jaime s’intéressait sincèrement aux progrès des jeunes écrivains et, en m’interrogeant sur mes auteurs préférés, ceux qui m’avaient particulièrement marqué, il finissait par me recommander certains livres qui me permettaient de mieux me connaître et de mieux apprendre à écrire : John Fante, Richard Ford et Hanif Kureishi. Le jour où je lui ai annoncé, entre deux corrections, que je m’étais remis à écrire il a affiché sa satisfaction.
Un matin, après avoir demandé à Melanie la permission de sortir pour aller m’acheter du café et des crackers, je descendais l’esprit tranquille l’escalier de l’université quand, dans le couloir du rez-de-chaussée, je suis tombé nez à nez avec Fernanda en train de lire les annonces du panneau d’affichage. Et toutes les idées, tout ce que j’avais préparé de longue date pour cette rencontre s’est aussitôt évanoui, et je suis resté planté comme un piquet à la contempler, l’esprit vide. Il est évident qu’elle avait deviné une présence, parce qu’elle s’est retournée pour voir à qui appartenait le regard qu’elle avait senti peser sur elle, et elle n’a pu éviter un sursaut. Nous étions surpris l’un et l’autre, mais chacun semblait dire à l’autre qu’il n’attendait que ça. Les questions prévisibles sont venues : « Où étais-tu ? », etc., suivies de « Ah ! » maladroits, et je me sentais perdu d’avoir tout oublié – Lisbonne, le Portugal, Muñoz Molina –, quand Fernanda, comme elle allait le faire plusieurs fois au cours des jours qui suivirent, a pris l’initiative et m’a demandé si j’écrivais quelque chose.
– Oui, ai-je répondu avec l’impression qu’une pochette-surprise venait de s’ouvrir dans ma tête. Je viens justement de renoncer à un emploi pour pouvoir m’y consacrer entièrement.
– Ah…
– Et toi ? Tu écrivais… pardon, tu écris très bien.
– Le cours m’a un peu découragée. Jaime et toi, vous êtes bien trop sévères. Je n’ai pas écrit depuis.
Incapable de réagir, je n’ai pu dire un mot. Je me rappelle son regard, qui guettait en vain une réponse.
– Écoute, a-t-elle fait, il faut que j’y aille. Je me demande si tu me feras un jour lire ce que tu écris. Une de tes nouvelles. Je suis sérieuse. J’aimerais beaucoup…
– Bien sûr, ai-je bredouillé en essayant de ressaisir une pensée qui m’échappait. Bien sûr que je le ferai.
Fernanda m’a embrassé et s’est éloignée brusquement, comme le dernier jour où nous nous étions vus. Mais, cette fois, j’ai réagi sans attendre.
– Fernanda ! ai-je lancé, et elle s’est retournée. Je ne t’ai pas donné mon adresse électronique.
Elle a souri et regardé avec curiosité l’écriture de chat avec laquelle j’ai noté mon adresse sur la dernière page d’un carnet qu’elle avait tiré de son sac, puis elle a écrit la sienne dans une marge, a plié la page, l’a déchirée et me l’a tendue.
– Voilà la mienne. C’est à toi de m’écrire le premier, d’accord ?
Je suis resté quelques secondes à la regarder s’éloigner. Pendant le cours de travaux dirigés avec Melanie, je me sentais sur un nuage. En sortant, je suis allé tout droit chez Bruno, et lui ai raconté je ne sais combien de fois la rencontre, en terminant par l’échange d’adresses. Bruno a levé ma main comme si je venais de gagner un match et m’a entraîné dans les rues de Camacho pour fêter l’événement. Je n’arrivais pas à y croire. Lui non plus.
– Tu n’as plus qu’à laisser passer quelques jours et à lui envoyer la nouvelle qu’elle t’a demandée.
Je suis resté sans voix, et qui sait quelle tête j’ai fait.
– Qu’est-ce qu’il y a encore, créature ?
– Il y a que je n’ai pas une seule nouvelle prête, ai-je répondu, atterré. Pas une seule nouvelle à lui montrer, sauf les anciennes, et ça je ne veux pas.
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