Tout dire
Chapitre 5
Quand arriva le mois de mars, le rythme des sorties et les allées et venues en taxi entre Miraflores et Santa Anita avaient sérieusement grevé son budget. Fernanda était privée d’argent de poche depuis qu’elle le fréquentait officiellement, ce qui les forçait à aller au cinéma le mardi – jour des billets à demi-tarif –, à se rendre dans les cafés les moins chers de Miraflores, ou à se partager les glaces quand ils pouvaient s’en offrir. Tout cela contrariait beaucoup Gabriel, mais Fernanda semblait l’accepter de bon cœur. Il lui suffisait d’être avec lui sur la promenade du bord de mer ou ailleurs, quand ils se racontaient des blagues ou parlaient à bâtons rompus de leurs amis, des professeurs de l’université, des circonstances dans lesquelles ils s’étaient connus, des nouvelles qu’il écrirait un jour, des hésitations qu’elle avait quant à ses études ou sa vocation, de tout ce qui leur restait à faire, des livres qu’ils avaient encore à lire.
Les rares fois où elle resta à Lima pendant les fins de semaine parce que ses parents avaient quelque affaire à régler en ville, Gabriel fit plus ample connaissance avec les amies de Fernanda, et elle avec les siens. Santiago, Jorge et Bruno ne correspondaient pas, pour elle, à l’image que lui en avait donnée Gabriel. Il fut lui-même surpris par leur changement, leur maturité, la rigueur qu’ils avaient acquise.
La première fois qu’ils se réunirent à quatre, ce fut avec Lorena et Santiago, dans leur appartement de la résidence San Antonio, à Miraflores. Lorena devait arriver tard, et Santiago les accueillit avec de grands verres de vin rouge alignés sur une table basse où il avait disposé des amuse-gueule : jambon cru, fromage et olives. Fernanda était assez nerveuse et serrait très fort la main de Gabriel, mais Santiago sut avec subtilité et charme donner à la conversation un tour tel qu’elle se détendit et que Gabriel fut fier de son ami. Le temps et le vin aidant, Gabriel découvrait dans les propos et les manières de Santiago une façon de se contrôler qui était nouvelle. De toute évidence, sa femme et son foyer lui avaient donné un rayonnement et une assurance dont lui-même ne s’était pas rendu compte. Peut-être était-ce dû au fait qu’il approchait de la trentaine. Quand, une quinzaine de jours plus tard, tous les quatre allèrent chez Jorge et Alejandra à Barranca, Gabriel vit son intuition se confirmer : le mystérieux poète Jorge Ramírez Zavala était lui aussi devenu un amphitryon chaleureux et irréprochable. Dans les échanges de points de vue sur toutes sortes de sujets, dans les plaisanteries subtiles que Jorge lançait, dans les pauses qu’il ménageait pour permettre aux autres de s’exprimer ou pour les écouter, on percevait une aisance qui révélait un long commerce entre adultes cultivés. En regardant les deux couples boire et fumer sur la terrasse de Jorge, Gabriel comprit qu’ils partageaient une expérience dont ni Bruno ni lui n’avaient encore la moindre idée.
De toutes ces conversations entre amis, Gabriel fut surtout impressionné par celle qui tourna autour des difficultés que la famille de Fernanda lui faisait, et par l’habileté avec laquelle tous trois réussirent à tempérer sa rancune en lui disant que peu à peu, à l’approche de l’hiver, quand les vacances s’achèveraient, ces gens le connaîtraient mieux et finiraient bien par l’accepter. Ce n’était qu’une question de temps. Jorge raconta qu’il pouvait compter sur les doigts d’une main les fois où son beau-père et lui s’étaient vus chez Alejandra ; c’était un ancien leader socialiste aux idées arrêtées et aux propos tranchants qui était entré un matin dans la chambre de sa fille pour lui dire au revoir et l’y avait trouvé, lui, à demi nu en train de bâiller ; malgré le « bonjour » que Jorge avait lancé, leur réaction avait été risible : ils avaient eu bien de la peine, par la suite, à s’adresser spontanément la parole. Lorena et Santiago évoquèrent, en se tenant par la main, les difficultés que ce dernier rencontrait pour s’adapter au mode de vie estival dans la famille de la jeune femme. Gabriel ne s’imaginait pas sans peine Santiago Moreno perdre son temps en bermuda sur la plage – son ami détestait depuis toujours le soleil et la mer – et se disait que l’attitude des parents de Fernanda à son égard était sans doute plus courante qu’il ne le croyait, qu’un moment viendrait peut-être où les choses s’arrangeraient pour lui aussi, et qu’il pourrait alors raconter quelques anecdotes tordantes à ses amis.
L’occasion se présenta d’une manière inattendue vers la fin de l’été. Fernanda fut étonnée quand ses parents lui firent part de leur intention d’inviter le jeune homme pour une fin de semaine dans leur villa au bord de la mer, mais elle se dit que ce serait peut-être le moment favorable qui leur permettrait de lier plus étroitement connaissance et de cesser de se défier inutilement les uns des autres. Ce fut donc sur un ton optimiste qu’elle transmit l’invitation, mais Gabriel ne put éviter d’être gagné par l’anxiété. Il se rendrait seul à la plage. Fernanda partirait comme d’habitude le jeudi soir en 4×4 avec son père et l’attendrait là-bas deux jours plus tard, le samedi. Il suffirait que Gabriel arrive vers midi, et reste avec eux jusqu’au dimanche soir. Puis il rentrerait à Lima. Il s’aperçut alors qu’il n’avait ni maillot de bain, ni lunettes de soleil, ni sandales, et il alla tout acheter au rabais dans le centre commercial où Fernanda et lui avaient plusieurs fois trouvé refuge. Elle lui avait suggéré qu’il serait bon d’apporter un petit cadeau, peut-être un gâteau aux cerises, son père en raffolait. Il saurait comment le porter pour ne pas l’abîmer ? Se souvenait-il comment on faisait pour arriver à la villa et où il fallait descendre ? Oui, il avait tout bien noté.
Pendant les jours qui précédèrent cette visite, chaque fois qu’il s’imaginait la villa et la rencontre prochaine, Gabriel paniquait mais, le samedi venu, il se leva avec le pressentiment qu’il allait devoir livrer une bataille importante, et il se sentit prêt. Il quitta Santa Anita de bonne heure, après avoir décidé de n’appeler Fernanda ni pendant la demi-heure de trajet entre sa maison de Santa Anita et l’avenue Circunvalación, ni pendant toute la durée du voyage en autocar, un véhicule déglingué aux musiques tonitruantes et à l’air vicié dans lequel les passagers crachaient par les fenêtres, et qui mettait près de trois heures pour arriver à destination. Une fois assis sur le siège, Gabriel protégea le gâteau posé sur ses genoux et mit les écouteurs pour s’immerger dans la musique de son baladeur. Les choses se compliquèrent quand, arrivé à la gare routière de Cañete, il dut prendre un moto-taxi pour se faire conduire au centre-ville, en tenant le gâteau à deux mains, le sac à dos rouge avec ses affaires pendu à l’épaule. Une fois dans le centre, il lui fallut prendre encore un taxi pour parcourir les quelques kilomètres qui le séparaient du chemin pavé, presque invisible en pleine nature, menant à la plage où se trouvait la maison des parents de Fernanda. Quand le taxi s’engagea sur la voie étroite balisée de pierres blanches qui se dirigeait vers le bord de la falaise en suivant un remblai en terrain marécageux, Gabriel se sentit un instant en alerte. La voiture atteignit une forte descente, passa à côté d’un pylône de haute tension et déboucha au-dessus d’une petite anse qui abritait une localité légèrement noyée dans la brume évanescente de la fin de l’été.
Quand il arriva à la première barrière du poste de garde, il était un peu nauséeux, mais il donna le nom du père de Fernanda comme celle-ci le lui avait indiqué et, après une liaison radio, on le laissa passer. La voiture descendit une portion de route asphaltée flanquée de petits palmiers et, à la deuxième barrière, d’où l’on voyait mieux les maisons du lotissement, on lui dit qu’il ne pouvait pas aller plus loin dans une voiture qui n’était pas la sienne. Gabriel descendit aussi imperturbablement que possible du taxi, régla la course, enfila son sac à dos et avança de son pas le plus dégagé, en tenant à deux mains la boîte qui contenait le gâteau destiné au père de Fernanda. L’image qu’il devait offrir le fit rire. À travers ses lunettes de soleil, il découvrait les maisons toutes blanches, alignées comme à la parade, qui semblaient descendre vers la mer.
À peine avait-il fait quelques mètres qu’il se mit à suer comme un bœuf. Le polo collait à son dos et il avait le front trempé au point qu’il s’arrêta un moment en arrivant au troisième poste de garde, alluma une cigarette et s’assit à l’ombre d’un palmier pour attendre que sa sueur eût séché. D’où il était, il pouvait voir les maisons de plus près, les palmiers nains qui les entouraient et les antennes de télévision qui semblaient s’encastrer dans un ciel encore discret. Pendant que sa cigarette se consumait, il vit quelques tout-terrain aux vitres teintées apparemment flambant neufs, dont il ne reconnaissait pas la marque, et quelques autres, guère plus vieux. Quand il constata que son polo était presque sec, et qu’il avait repris haleine, il s’engagea, chargé du gâteau et de son sac à dos, dans le lotissement. En empruntant une rue qui descendait tout droit vers la mer, de chaque côté de laquelle s’étageait une enfilade de maisons individuelles séparées par des jardins et de petites piscines, il chercha l’adresse que lui avait donnée Fernanda. En chemin, il vit deux ou trois nurses qui avançaient de conserve en promenant des enfants dans des poussettes bien protégées du soleil, des adolescents pieds nus ou à bicyclette, deux jeunes filles en paréo, et des gens assis autour d’une table dans leur jardin, tandis que d’autres faisaient griller des viandes, débouchaient des bouteilles de vin blanc glacé et, à en juger par leurs éclats de rire, devaient se raconter de bonnes blagues. Il remarqua la présence de 4×4 devant toutes les maisons et des bicyclettes abandonnées sans antivol sur les pelouses. Nul ne semblait lui prêter attention, mais il avait pourtant l’impression très gênante d’être observé. Un peu plus loin, quand il découvrit le nom de la rue où devait se trouver la maison des parents de Fernanda, il se sentit un peu essoufflé et n’eut plus qu’une hâte : arriver à destination. Il allait s’arrêter et composer le numéro du mobile de la jeune femme quand il la vit sortir, à quatre maisons de là, vêtue d’un bikini noir et d’un paréo blanc, le visage caché par d’énormes lunettes de soleil. Était-ce bien elle ? Gabriel reconnut son chignon, son cou gracile, les fossettes de son sourire. Devant sa maison, il y avait un 4×4 rouge, une voiture bleue, des bicyclettes près d’une petite piscine dans laquelle on pouvait tenir à cinq, pas plus. Fernanda lui donna un baiser enchanteur, et Gabriel constata qu’elle était heureuse.
– Il y a de l’eau chaude chez toi ? lui demanda-t-il sur un ton espiègle, en fait chargé de rappeler que la jeune femme qui l’accueillait dans ce cadre était bien celle qui fréquentait le deux-pièces de Santa Anita.
– Idiot, fit-elle avec tendresse, mais non sans une certaine nervosité qui n’échappa point à Gabriel.
Elle prit le gâteau qu’il avait apporté et lui dit qu’il allait devoir laisser ses affaires dans un coin du salon : ses parents avaient reçu un nombre inhabituel d’invités cette fin de semaine, si bien qu’il n’y avait plus de lit disponible pour lui. C’était déjà arrivé, et on lui avait réservé une chambre à Cañete, où il serait plus à l’aise et il pourrait revenir demain pour passer la journée avec elle. Ça allait comme ça ? Gabriel fut soulagé d’apprendre qu’il ne dormirait pas dans la maison, et il le fut aussi quand Fernanda lui annonça qu’ils déjeuneraient seuls : les jeunes étaient tous allés à la plage en annonçant qu’ils mangeraient quelque chose là-bas, et ses parents, invités chez des voisins et amis, ne rentreraient sans doute pas avant quelques heures. Elle l’avait attendu pour passer à table.
Ils déjeunèrent sur la terrasse en s’entretenant à mi-voix et en riant avec leur complicité habituelle. Elle se moquait de lui avec beaucoup d’esprit : elle trouvait qu’il avait bien du mal, aujourd’hui, à se montrer spontané, qu’il mangeait, mâchait, s’asseyait et se relevait d’une manière guindée. Il en rit avec elle et reconnut qu’il était nerveux. Elle le prit par la main et lui dit qu’elle appréciait beaucoup ce qu’il faisait pour elle. Après le repas, ils allèrent à la plage.
Les deux heures qu’ils passèrent allongés sur le sable en maillot de bain à se regarder les orteils et les jambes sous le soleil serein de mars sont un des meilleurs souvenirs que Gabriel garde de Fernanda. Il la revoit, avec ses lunettes énormes, qui le caresse, se plaque contre lui, se lève et l’invite à aller se baigner et à nager un peu. Ils s’enlacent dans l’eau glacée couronnée d’écume, le froid les fait bondir quand les vagues les frappent, et il peine à croire que cette fille qui l’éclabousse est la même que celle avec laquelle il a vécu des mois d’angoisse et de peur. Il le lui dit, elle sourit et l’embrasse. Elle saute, la peau durcie par le froid, plonge dans la vague, rit de voir les cheveux de Gabriel en broussaille.
Ils se sont de nouveau allongés sur le sable pour regarder le coucher de soleil, ont allumé une cigarette et la fument à deux. Fernanda lui demande l’heure. Ils doivent retourner à la maison car ses parents sont certainement rentrés, et s’il est venu ici c’est avant tout pour mieux faire connaissance avec eux. Rester sur la plage ne serait guère poli. Gabriel l’aide à ramasser ses affaires.
En arrivant, ils découvrent une certaine animation. Sur la terrasse du jardin, le frère aîné de Fernanda s’entretient avec deux de ses copains et des filles qui doivent être leurs petites amies ; tous saluent Gabriel avec courtoisie et Fernanda avec beaucoup d’affection. Plus loin, dans le salon, l’atmosphère est détendue et turbulente, tous les sièges sont occupés et dans ce groupe – lui assis au milieu sur une caisse à percussion, elle sur un canapé entre deux femmes de son âge – les parents de Fernanda écoutent un homme aux moustaches épaisses raconter des histoires juives. Gabriel ressent une étrange sympathie pour eux quand il les voit lui sourire. Fernanda et lui s’approchent mais, au moment où ils vont descendre les trois marches qui donnent accès au salon, ils se rendent compte qu’on ne peut pour ainsi dire plus bouger dans la pièce, et ils s’assoient sur le seuil. Le père de Fernanda lui adresse alors un signe de tête avec une expression qui paraît cordiale, et la mère fait une moue dont il ne sait trop que penser, mais il est tranquillisé de ne pas avoir à aller saluer les invités un par un en marchant comme un danseur sur une corde raide. Fernanda lui souffle à l’oreille les noms des frères et des sœurs de son père, ceux de leurs enfants, ses cousins, mais ces noms lui entrent par une oreille et sortent par l’autre, c’est à peine s’il les entend. En revanche, il enregistre tout ce qu’il voit, en particulier, qui sait pourquoi, la chemise du père de Fernanda, ses espadrilles, son pantalon de coutil qui, relevé au-dessus des chevilles, découvre une peau hâlée. De temps en temps, il prête attention au son de sa voix qui jusqu’alors n’avait pour lui rien de vraiment réel, à son sourire, si semblable à celui de sa fille, et il a même l’impression qu’il le regarde avec bienveillance. Gabriel lui adresse en retour un sourire. Fernanda le laisse pour aller aider à servir les canapés, et il se retrouve seul, à écouter sans rien y comprendre des anecdotes familiales, quand une question le tire de ses pensées.
– Gabriel, tu veux boire quelque chose ? lui demande le père de Fernanda.
Étonné, Gabriel sourit et répond que oui, il prendrait bien une bière. Le père de Fernanda lui dit quelques mots à propos de la discussion en cours, et il hoche la tête sans comprendre de quoi il est question. Quand Fernanda reparaît, son père la prie d’apporter une bière à Gabriel, elle va à la cuisine et en revient avec deux canettes, puis glisse à l’oreille de Gabriel qu’elle aimerait aller voir le coucher de soleil, et il obtempère d’un mouvement de tête.
Il faisait nuit quand ils rentrèrent après avoir encore fait quelques pas sur la promenade, où Gabriel avait acheté, dans la seule épicerie de la station balnéaire, quelques saucisses, du pain et du vin qu’ils partageraient sur la terrasse du rez-de-chaussée après avoir pris un verre avec le frère aîné de Fernanda et ses amis qui préparaient un barbecue sur la terrasse de l’étage. L’agitation de l’après-midi avait cessé. Dans l’obscurité, la maison, éclairée comme toutes celles qui l’environnaient, ressemblait à une cage de verre qui laissait voir jusqu’aux moindres recoins de son intérieur, exception faite de la chambre des parents, au premier, dont les stores étaient baissés. La piscine, elle aussi éclairée, était magnifique au milieu du gazon. Gabriel resta à la regarder pendant que Fernanda allait poser leurs achats dans la cuisine. Il se distrayait en observant un groupe d’adolescents qui poussaient des cris quand il entendit la mère de Fernanda lui demander où était sa fille. Gabriel lui répondit rapidement, mais elle ne parut pas comprendre parce que, au lieu d’aller rejoindre Fernanda à la cuisine, elle fixa sur lui un regard auquel il ne comprit rien. Puis elle voulut savoir à quelle heure il pensait partir.
Gabriel ne comprit pas davantage le sens de la question, et garda les yeux rivés sur elle avec une expression interrogative. Elle lui redemanda à quelle heure il avait l’intention de partir, et ce qu’il attendait pour le faire. Gabriel, étonné, lui répondit qu’ils n’en avaient encore rien décidé. Fernanda revint, et sa mère leur dit qu’ils avaient passé bien assez de temps ensemble. Ensuite, elle s’adressa de nouveau à Gabriel : « Faites-moi le plaisir de vous en aller. » Il y eut tout d’abord un silence, et Gabriel s’entendit rétorquer à la mère de Fernanda qu’il allait lui faire immédiatement ce plaisir, puis dire à Fernanda de bien vouloir aller lui chercher ses affaires, parce qu’il comptait ne plus jamais mettre les pieds dans cette maison. La mère tourna les talons et sortit. « On se verra demain ? » demanda Fernanda d’une petite voix. Gabriel attrapa son sac à dos et partit sans lui dire au revoir, incapable de contrôler sa colère, ce dont il se repentit aussitôt, sans oser faire demi-tour.
Ce souvenir de lui-même – lesté de son sac à dos rouge avec à l’intérieur des fringues qu’il n’avait même pas étrennées – sur le chemin du retour, entre les maisons du lotissement, allait rester pendant longtemps l’image de sa personne qu’il détesterait entre toutes et évoquerait pour se flageller chaque fois que les choses ne tourneraient pas à son avantage.
Il marche, anéanti par le sentiment d’être considéré comme un moins que rien et pour ne pas essuyer de plein fouet ses émotions. Et il lui semble qu’il suffirait d’un rien, du plus léger tremblement intérieur, pour qu’il ait les jambes fauchées et s’écroule en pleine rue, aussi essaie-t-il de faire le vide dans son esprit. À la première barrière, il se dit qu’il va aller à pied jusqu’à la route, passe la deuxième, monte la côte, et quand apparaissent les palmiers à l’ombre desquels il a fait halte le matin même, il n’a plus aucune envie de regarder en arrière. Quand il arrive à la troisième barrière, les gardes lui demandent si tout va bien et s’il ne veut pas qu’ils lui appellent un taxi pour traverser en sécurité la portion du chemin qui n’est pas éclairée en plein marécage. Gabriel accepte, recouvre ses esprits et s’assoit sur le bord du remblai. Un peu plus tard, dans le taxi, alors que se rapprochent les lumières de la Panaméricaine, il peut commencer à réfléchir. Ce qu’il cherche à comprendre, pendant le trajet et les heures qui vont venir, c’est la signification du sourire du père de Fernanda et son invitation à prendre un verre.
Le chauffeur lui demande à quel endroit du village il doit le déposer et Gabriel, qui sait qu’il ne pourra rien avaler ce soir et s’est déjà assuré qu’il avait assez de cigarettes pour la nuit, sort de sa poche le papier sur lequel est notée l’adresse de l’hôtel où les parents de Fernanda lui ont réservé une chambre et le tend au chauffeur, sans un mot. L’endroit est une vieille maison de deux étages devant la piste poussiéreuse qui traverse le village, et l’entrée porte l’annonce que l’on vend ici des crèmes glacées et des glaces à l’eau. Gabriel n’est pas vraiment surpris par l’obscurité et la précarité de l’endroit. Il appuie sur le bouton de la sonnette et attend, le sac rouge à ses pieds, le taxi derrière lui. Au judas apparaît un visage de femme bouffi de sommeil qui sans même lui laisser le temps de dire un mot, annonce qu’elle n’a plus de chambre libre. Gabriel donne le nom du père de Fernanda, la femme ferme la lucarne et, au bout de quelques secondes, ouvre en grand la porte. Tout est obscur, de l’autre côté, aussi le guide-t-elle en portant une lanterne, d’abord dans un long couloir noir comme un four, puis dans un escalier de béton mal dégrossi et dépourvu de rampe, puis dans un autre couloir, étroit, flanqué de portes écaillées, à l’odeur pénétrante de poussière et de moisi. C’est derrière l’une d’elles qu’il va devoir passer la nuit. En entrant dans la pièce, Gabriel découvre un petit lit métallique, un matelas défoncé, un sol de ciment et des murs décrépis qui le blessent et l’indignent. La femme s’éloigne, et il s’aperçoit que la chambre est dépourvue de salle d’eau, de table de nuit et de lampe de chevet. Gabriel n’a qu’une envie : se coucher, tout habillé. Il s’allonge et, sans plus bouger, fixe l’ampoule nue qui éclaire faiblement l’endroit, l’esprit vide. L’air confiné pèse lourdement sur sa poitrine. Une partie de lui-même, emportée par la colère, lui ordonne de se lever, de prendre ses affaires, de se rendre à la gare routière et de sauter dans le premier autocar à destination de Lima pour arriver chez lui comme s’il revenait d’une longue fête, s’endormir dans son lit et se réveiller à Santa Anita avec l’impression que tout cela n’a été qu’un mauvais rêve, mais l’autre partie ne peut trouver la force de faire le moindre mouvement et ne désire qu’une chose, éteindre l’ampoule du plafond, mais l’énergie lui manque pour le faire et pour aller ôter ses lentilles de contact dans la salle d’eau commune qui doit se trouver qui sait où. Il essaie de dormir mais n’y parvient pas. Au bout de quelques minutes, il sent son visage se mouiller de larmes et comprend qu’il ne pourra fermer l’œil de toute la nuit.
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