Tout dire

Jeremías Gamboa · Chapitre 43 sur 45

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Tout dire

Épilogue

 

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Très cher Jorgibrius,

J’ai trop tardé à répondre à ton mail, parce que comme tu t’en doutes j’ai été littéralement débordé ces derniers jours, mais surtout parce qu’il fallait que je m’accorde un certain temps pour le faire avec toute la sérénité d’esprit nécessaire. Il faut que je te le dise : quand j’ai lu ton mail, il y a quelques jours, il m’a glacé. Ce que tu me racontes de ce que tu as vécu pendant tout ce temps m’a bouleversé et m’a amplement donné matière à réflexion. Il y a des choses que je ne comprends pas, et pour cause, mais qui m’émeuvent : ton froid barcelonais, Alejandra et toi dans le quartier de Pakistanais et d’Africains du Raval, la solitude qui devient parfois écrasante et te fait regretter la Lima que tu as laissée derrière toi. Tu me dis que tu fermes parfois les yeux en marchant et que tu peux voir toute notre ville en toi, comme un écran sur lequel apparaissent avec une netteté extrême les coins de ton quartier, les rues proches de La Industria, Miraflores et Barranco, et qu’en rouvrant les yeux tu vois les rues du Barrio Gótico et tu te sens mort de peur et de chagrin. Vraiment, je ne sais quoi te dire. Je n’ai pas l’expérience qu’il me faudrait pour te comprendre parfaitement, c’est vrai, mais il y a dans ce que tu me dis quelque chose qui me touche profondément, alors même que je n’ai jamais véritablement voyagé et que je vis toujours chez ma tante et mon oncle. Comme toi, il y a des jours où je me réveille en croyant être dans un monde totalement différent de celui dans lequel je vivais quand tu étais encore là et que nous étions tous d’une époque où nous comprenions à peu près de la même manière la vie et le temps. Ce ne doit ressembler en rien, je sais, à ce que tu me racontes, quand pendant ton sommeil tu te crois à Lima sans te réveiller dans ta maison de Barranca, avec le chat près de toi, mais quelque chose de semblable m’arrive ici, ces derniers temps, et arrive aussi à Santiago. Je me réveille dans une Lima différente, qui m’est tout à fait étrangère, et il me semble tout à coup que ce que nous avons vécu n’existe plus, ou alors est trop lointain, ou n’a jamais eu lieu. Santiago a publié son livre, j’imagine que tu l’as reçu. Pour moi, le fait que le thème principal en soit le passage du temps est très révélateur de ce dont nous avons parlé, lui et moi, et sur quoi nous sommes tombés d’accord, à savoir qu’à un certain âge, autour de la trentaine, on commence à vivre avec en tête le carillon de l’horloge du compte à rebours. Ressens-tu la même chose ? Ce carillon se fait-il plus fortement entendre maintenant que tu sais que tu vas être père d’une petite fille ? Brusquement, nos conversations sont devenues sombres, ou sérieuses, et je sens en elles une sorte d’appréhension ou de peur de l’avenir, de ce qu’il nous arrachera ou nous apportera, et en même temps une excitation. Nous savons l’un et l’autre que depuis que tu es parti, plus rien n’est ni ne sera comme avant. Le livre de Santiago lui a valu quelques bonnes critiques, mais j’ai l’impression que l’indifférence du milieu culturel l’a déçu et même rendu un peu amer. Il vit maintenant la nuit, a des aventures, et je lui envie ses virées endiablées qui donneront un jour un livre. Bruno vit toujours avec Tatiana, aussi cinglé que naguère, il joue avec son groupe, dont il est le chanteur. Quant à moi, je me traîne, comme je peux, depuis ma rupture avec Fernanda, que tu as sans doute apprise. Je vis seul, fais mes cours quelques après-midi par semaine, sans le moindre désir de tomber de nouveau amoureux et de revivre des expériences de près ou de loin semblables à celles que j’ai encaissées ces dernières années. C’est curieux, malgré les drames et les souffrances, je sens que je me reconstruis, me relance presque malgré moi comme le fait le personnage du roman de Bellow, Herzog, qui constate qu’en fin de

compte, malgré tous ses échecs et tous les obstacles, il n’a cessé de nourrir en son for intérieur ce qui se produit malgré sa volonté et qu’il appelle l’intensité. C’est exactement ce qui m’arrive. Eh oui, j’ai quelque chose à te raconter. Sans doute ne vas-tu pas le croire, mais il faut que je te le dise. C’est vraiment étrange. J’ai commencé par me dire que c’était de la simple suggestion, qui allait se dissiper avec le temps, mais il semble que ce ne soit pas le cas. J’écris. Oui. J’écris, et j’écris même beaucoup, de nombreuses heures par jour, cela dit, je ne suis plus assez ingénu pour prétendre qu’il ne s’agit pas d’un livre, ou d’un roman – s’il est possible dans les romans de ne pas mentir. Un roman sur toi, et sur Bruno, et sur Santiago, sur nous et notre amitié, sur Lima, sur nos vingt ans, sur moi. Tu devines sans doute maintenant la nature de ce mail. Je me sens en quelque sorte capable de dire ou de faire ce qui me passe par la tête sans avoir peur. C’est une longue histoire, mais il n’est pas nécessaire de te la raconter in extenso, parce qu’en lisant le manuscrit tu verras comment j’ai pu commencer à l’écrire, et comment j’en suis arrivé où je suis rendu. Maintenant que je l’ai conduit assez loin et qu’il excède les dimensions que je pensais lui donner, je me demande s’il est aussi long à cause de tout le temps pendant lequel je suis resté muet face aux événements que Santiago et toi avez réussi à traduire en mots ou en poèmes, ou tout simplement parce que je suis maintenant capable de comprendre ce qu’il en est. Il m’arrive de me dire que je peux écrire parce que j’ai cessé d’être celui que j’étais, et que de cette façon j’écris tous les matins sur un Gabriel tout à fait différent de moi, personnage d’un roman qui a été ma vie et dans la peau duquel je ne suis plus depuis un certain temps. Était-ce la clef qu’il me fallait trouver ? Et si c’est bien la clef, que suis-je maintenant au-delà de ce que j’écris ? Peut-être vas-tu trouver ça démentiel, mais je sens souvent que je ne suis que cette voix, et que je ne comprends absolument rien hors du passé que j’évoque. Nos actes, dans la vie réelle, sont liés entre eux d’une manière capricieuse, ou sont sans lien aucun, et en les invoquant comme je le fais tous les matins, et les rangeant en chapitres et en paragraphes, je leur donne une continuité et une importance qu’ils n’ont jamais eue. Hors de ce roman et de ce message, je suis éparpillé et perdu parmi les mots, aussi désarticulé que toi. Hors de cet ordre, je ne comprends pas grand-chose, ou ne comprends rien. L’homme est seulement capable de se pencher maladroitement sur son passé.

Enfin, Jorge, en vérité je ne sais pas comment j’ai fini par te dire tout ça. Mais à vrai dire, peu m’importe à présent. Tout ce que je voulais vraiment te dire, c’est que je ne t’oublie pas. Et que tu ne dois jamais oublier que tu es le plus brillant de nous tous, le meilleur, et que ton cœur et ton esprit te sauveront toujours, ici ou là, en Espagne ou au Pérou. N’oublie pas, n’oublie jamais, énergumène, que malgré tout, en dépit de la distance, je suis ton arme dans le Sud. Embrasse pour moi Alejandra et avec elle Gabriela (une chose est sûre : ta fille va avoir un beau prénom).

Ton frère

Gabriel.

 

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